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    Première étude exhaustive sur la qualité des services de garde - Les petits Québécois sont-ils bien gardés ?

    Dans l’ensemble, les services offerts n’ont pas atteint le niveau de qualité recherché

    7 avril 2010 09h38 | Richard E. Tremblay - Titulaire de la chaire de recherche du Canada sur le développement des enfants, Université de Montréal
    Ce texte est une adaptation d’un mémoire présenté hier aux consultations particulières et auditions publiques de la Commission des affaires sociales sur le projet de loi n° 8, Loi modifiant la Loi sur les centres de la petite enfance et autres services de garde à l’enfance.
    Le débat lancé le printemps dernier par le gouvernement du Québec en ce qui concerne l’avenir des services aux jeunes enfants s’est largement centré sur la question suivante: «Qui va payer pour “garder” les jeunes enfants du Québec?» On a parfois l’impression d’entendre le bon M. Séguin se demander comment donc garder ses chèvres!

    Dans le document de consultation présenté le mois dernier par les deux ministres responsables de la Famille, on déclare que la popularité des services offerts par le gouvernement du Québec ne repose pas uniquement sur ses coûts modestes mais également sur «la qualité du programme éducatif, l’importance accordée à la prévention, à la santé et à la sécurité des enfants, de même que la compétence du personnel». L’un des principaux objectifs des services à la petite enfance offerts par le gouvernement du Québec depuis 1998 est en effet d’améliorer le développement des enfants, particulièrement ceux de familles en situation de pauvreté, pour favoriser l’égalité des chances.
    Si on veut réellement améliorer le développement des jeunes enfants, il faut faire plus que les «garder». Les jeunes enfants n’ont pas besoin d’être gardés comme on garde des prisonniers, des chèvres ou des malades chroniques. Les jeunes enfants, particulièrement ceux de familles défavorisées, ont besoin d’être stimulés, ils ont besoin d’apprendre à apprendre, ils ont besoin d’apprendre les habiletés sociales qui vont leur permettre de réussir à l’école et de bien s’intégrer sur le marché du travail. Qu’en est-il donc de la qualité des services éducatifs que l’on offre actuellement aux enfants du Québec?
    En collaboration avec l’Institut de la statistique du Québec et un groupe de chercheurs de plusieurs universités du Québec, nous suivons le développement d’un large échantillon représentatif des enfants nés au Québec en 1997-98. C’est la cohorte d’enfants qui entrent actuellement en maternelle. Nous avons pu analyser les services «petite enfance» utilisés de la naissance à l’entrée en maternelle par cet échantillon [...].
    On peut regrouper en deux grandes catégories les services éducatifs auxquels ont accès ces jeunes enfants [...]: les services dits «en installation», où on retrouve les centres de la petite enfance (CPE) et les installations privées, et les services dits «en milieu familial», qui comprennent les milieux familiaux supervisés par les CPE et les milieux familiaux privés.
    Utilisation et qualité
    Plus les enfants vieillissent, plus ils utilisent les services. À l’âge de cinq mois, seulement 14 % des enfants utilisaient l’un des quatre services, mais à 17 mois, le nombre d’utilisateurs avait presque triplé (42 %). On a atteint 75 % d’utilisateurs lorsque les enfants avaient trois ans et demi. Ces enfants ont cinq ans à l’heure actuelle et, comme la fréquentation de la maternelle au Québec est pratiquement universelle, on peut estimer que près de 100 % des enfants de l’étude entraient en maternelle la semaine dernière.
    Quels services ont été utilisés? Nous prenons comme exemple les services utilisés quand les enfants avaient trois ans et demi. Près de 60 % des utilisateurs étaient dans les services en milieu familial: 26,7 % en milieu familial privé, 22,8 % en milieu familial régi par un CPE et 7,9 % à domicile. Les autres enfants étaient dans des installations: 37,4 % dans les CPE et 5,3 % dans les installations privées.
    Quelle est la qualité des services? Le suivi de cette cohorte de naissances pendant cinq ans nous a permis d’évaluer la qualité des services éducatifs offerts aux enfants. Les résultats que nous présentons s’appuient sur 1188 évaluations de points de services lorsque les enfants avaient entre deux ans et demi et quatre ans. À notre connaissance, il s’agit de la première étude de la qualité des services éducatifs «petite enfance» pour un aussi large échantillon représentatif d’une population, au Canada ou à l’étranger. À titre de comparaison, l’étude pancanadienne la plus importante à ce jour n’avait évalué que 239 points de services, dont 36 au Québec. Nous avons utilisé des instruments d’évaluation mis au point par des équipes américaines et canadiennes au cours des 20 dernières années. Chaque point de service a été classé dans les catégories suivantes: excellent, bon, minimal, inadéquat. Des 1188 points de services évalués, seulement 25 % ont été classés dans les catégories «bon» et «excellent»; 75 % ont donc été jugés inférieurs à «bon», dont 15% classés «inadéquats». La majorité des points de services sont jugés de qualité minimale. Il est donc clair que, dans l’ensemble, les services offerts au Québec n’ont pas atteint le niveau de qualité recherché.
    Ce niveau de qualité dépend cependant du type de service utilisé. En effet, pour les services «en installation», 34 % des CPE se classent dans les catégories «bon» à «excellent» alors que seulement 13 % des installations privées ont été jugées de bonne qualité. Nous observons le même phénomène pour les services en milieu familial: 28 % des services en milieu familial supervisés par un CPE sont classés «bon» à «excellent» alors que seulement 11 % des services non régis par un CPE se classent dans les catégories «bon» ou «excellent».
    Les services jugés de qualité inadéquate sont répartis exactement à l’inverse des services de haute qualité: 7 % pour les CPE, 34 % pour les installations privées, 8 % pour les services en milieu familial supervisés par un CPE et 27 % pour les services en milieu familial non supervisés par un CPE.
    Quels services pour quelles familles ?
    Nous avons mis en lien les caractéristiques socioéconomiques des familles et la qualité des services que leurs enfant reçoivent. Lorsqu’on examine les caractéristiques des familles des enfants qui reçoivent les services classés «bon» à «excellent», on observe que 30 % de ces enfants proviennent des familles les plus favorisées du Québec alors que seulement 20 % proviennent des familles les moins favorisées. En fait, l’ensemble de la distribution indique clairement que plus on provient d’une famille avec un statut socioéconomique élevé, plus on a de chances d’être dans un service de niveau «bon» à «excellent». On observe l’inverse pour les services inadéquats, et l’écart entre les familles favorisées et défavorisées est encore plus important: 37 % des enfants recevant des services clairement inadéquats proviennent des familles les plus défavorisées alors que seulement 15 % sont issus des familles les plus favorisées.
    Une bonne et trois mauvaises nouvelles
    - La bonne nouvelle, c’est que les efforts faits par le gouvernement du Québec pour améliorer les services éducatifs aux jeunes enfants semblent avoir porté fruits. Ce sont surtout les installations et les milieux familiaux de type CPE qui offrent des services de qualité.
    - La première mauvaise nouvelle, c’est qu’il est clair que la très grande majorité des services privés n’atteignent pas un niveau de qualité qui permettrait de les considérer comme des services éducatifs contribuant clairement au développement des jeunes enfants. À peine un enfant sur dix en milieu privé reçoit des services que l’on peut qualifier de bons ou d’excellents.
    - La deuxième mauvaise nouvelle, c’est que la majorité des services régis par les CPE, à l’instar des services privés, n’ont pas encore atteint le niveau de qualité nécessaire pour espérer améliorer sensiblement le développement des jeunes enfants. À peine trois enfants sur dix en milieu régi par les CPE reçoivent des services que l’on peut qualifier de bons à excellents.
    - La troisième mauvaise nouvelle, c’est que les enfants qui naissent dans des familles peu favorisées sur le plan socioéconomique ont un double désavantage: ce sont eux qui utilisent le moins les services, et quand ils les utilisent, les services sont plus souvent de mauvaise qualité et moins souvent de bonne qualité. Cinq ans après le lancement d’une réforme des services à la petite enfance, largement applaudie au Québec comme à l’étranger, nous sommes donc encore très loin des objectifs visés. En fait, en ce qui concerne l’objectif d’égalité des chances entre les enfants les plus et les moins favorisés à la naissance, nos résultats indiquent que la façon actuelle de procéder est probablement en train d’accroître les inégalités.
    Le lien emploi et petite enfance
    Ces résultats montrent bien qu’il faut un plan à long terme si on veut créer un système d’éducation préscolaire efficace pour tous les enfants et, surtout, un réseau de services qui serve à réduire les inégalités sociales. Les «garderies» ne feront que donner aux parents l’illusion qu’ils peuvent aller travailler en paix. Il ne faut pas alimenter cette illusion. Il faut que les parents comprennent que les services aux jeunes enfants ont des effets à long terme, les très bons services ayant des effets positifs, les mauvais ayant des effets négatifs.
    Pour assurer l’avenir économique du Québec, il faut un plan intégré, et à long terme, du développement de nos ressources humaines. Nous voulons croire que ce n’est pas un hasard si le ministre responsable des services à la petite enfance est également responsable de l’Emploi. Plusieurs se sont étonnés de ce rapprochement administratif entre la petite enfance et l’emploi, et nombreux sont ceux qui croient que la décision de rapprocher ces deux extrêmes visait à souligner que les services à la petite enfance servent surtout à faciliter la participation au marché du travail des adultes. Disons-le de façon plus simple: garder les enfants pendant que les parents travaillent.
    Nous sommes plutôt d’avis que le gouvernement a bien compris les conclusions des travaux les plus récents sur le développement des ressources humaines. Pour s’intégrer sur le marché du travail et devenir des citoyens productifs, les jeunes doivent recevoir une formation adéquate. Cette formation se donne dans nos écoles primaires, dans nos écoles secondaires, dans nos cégeps, dans nos universités et souvent par les employeurs eux-mêmes. Mais ces programmes de formation sont souvent inefficaces parce que, pendant la petite enfance, ils n’ont pas reçu les services qui les préparent à apprendre et à réussir à l’école.
    Les services éducatifs pour le développement des enfants de zéro à quatre ans peuvent en fait être considérés comme la pierre angulaire des services pour le développement de nos ressources humaines. Étant le premier bénéficiaire de la qualité du développement des ressources humaines, le ministre de l’Emploi est donc le mieux placé pour défendre l’importance des services de qualité aux jeunes enfants du Québec. De plus, étant un jeune politicien, il a probablement bien compris que les investissements de son gouvernement dans les services aux jeunes enfants du début des années 2000 permettront, dans 20 ans [...], de compter sur l’une des main-d’oeuvre les plus qualifiées des pays industrialisés.
    Les choix économiques
    On nous dit que le gouvernement du Québec est actuellement dans une situation économique difficile. Il a choisi de ne pas couper les budgets en éducation et en santé. Ce sont des choix qu’il faut applaudir. Mais à l’intérieur de ces grands secteurs, il y a des milliers de choix de priorités à faire. Par exemple, on pourrait couper dans l’éducation primaire pour investir plus au secondaire, comme on pourrait couper dans les soins de santé de première ligne pour investir davantage dans les services de troisième ligne. Nous ne sommes pas des économistes mais nous partageons les conclusions de l’économiste James Heckman, lauréat du prix Nobel pour ses travaux sur le développement des ressources humaines. Dans une analyse récente des coûts-bénéfices pour les investissements en formation de main-d’oeuvre, il écrit: «Quand les gouvernements sont à court d’argent [...], la vrai question est l’utilisation intelligente des fonds disponibles. Les meilleures connaissances soutiennent la politique suivante: investir dans les très jeunes et améliorer les apprentissages de base et les habiletés sociales [...]. Donc, les programmes de formation pour adultes qui ont une faible éducation [...] sont beaucoup moins efficaces que les programmes d’intervention qui débutent tôt dans la vie.»
    Au cours des 30 dernières années, Heckman, l’économiste, a fait le même chemin que les psychologues et éducateurs que nous sommes. Les investissements dans les interventions auprès des adultes et des adolescents qui sont en situation d’échec coûtent extrêmement cher et ont des effets très mitigés. Par contre, les investissements au début de la vie ont un rapport coûts-bénéfices beaucoup plus important parce qu’ils conduisent au succès dès le début de la scolarisation et parce que le succès conduit au succès, comme l’échec conduit à l’échec.
    Si on suit cette logique pour interpréter les résultats de notre analyse de la qualité des services à la petite enfance, nous devons conclure que nos investissements dans ces services sont très largement inadéquats à l’heure actuelle. Les enfants qui ont le plus grand besoin de services sont ceux qui en reçoivent le moins, et la majorité des services qu’ils reçoivent sont loin d’avoir la qualité nécessaire pour préparer ces enfants à réussir à l’école.
    Une conclusion simple
    Le Québec s’est engagé à créer un réseau de services à la petite enfance pour favoriser le développement des enfants, soit, dans le langage du ministère de l’Emploi, «développer ses ressources humaines». C’est exactement ce qu’il faut faire pour demeurer concurrentiel dans un univers de haute technologie. Cette initiative du Québec est applaudie et enviée d’un océan à l’autre. Cependant, si le système qu’on met en place n’est pas de qualité, il aura les effets contraires, il affaiblira notre capital humain.
    La logique économique conduit à une conclusion toute simple: il faut que dorénavant, à l’intérieur des budgets disponibles pour le développement des ressources humaines du Québec (éducation, emploi, solidarité, famille, santé et aide sociale), ce soit pendant leur petite enfance que les citoyens du Québec reçoivent l’investissement, par habitant, le plus important. Selon la même logique, on doit également investir plus, par habitant, pour les enfants d’âge à fréquenter l’école élémentaire que ceux d’âge à fréquenter le secondaire, plus pour ceux du secondaire que pour ceux d’âge du collégial, et ainsi de suite jusqu’à l’âge de la retraite. Nous convenons que ce revirement doit se faire progressivement: c’est pourquoi on doit servir en priorité les très jeunes enfants de familles défavorisées. Et tout homme d’affaires prospère ajoutera qu’il faut évidemment investir de façon résolue dans le contrôle de la qualité.
    En agissant ainsi, le Québec sera clairement à l’avant-garde en matière de développement des ressources humaines et aura fait mentir Jean de La Fontaine qui, dans Le Vieux Chat et la Jeune Souris, fait dire à la jeune souris : «Réservez ce repas à messieurs vos Enfants.» Et le vieux chat de répondre: «Mes Enfants trouveront assez d’autres repas.» Et le poète de conclure: «La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir; La vieillesse est impitoyable.»
     
     
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