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Réalité oblige

Denise Bombardier   6 septembre 2003 
Nombreux sont ceux, parmi les lecteurs de ce journal par exemple, qui se fichent de la télé-réalité, qu'ils boudent, snobent ou ignorent. Alors peu leur chaut que les chaînes privées francophones programment cet automne des émissions du genre Loft, qui ont allumé la polémique en France depuis deux ans avec la même intensité que les feux de forêt cet été. Or c'est une erreur des sens abusés d'imaginer que ce genre télévisuel n'influence que ceux qui le regardent. La confusion entre la réalité et la fiction propre au système audiovisuel a atteint son apogée, si l'expression s'emploie ici, avec le triomphe du supposé réel, tel que présenté au petit écran. L'obsession de la réalité, une recherche à la fois de la proximité, du mythe du «vrai monde», du refus de la singularité au profit de la similitude et du rêve de devenir une star, fait éclater la réalité elle-même. Les champs du réel et de la fiction sont désormais confondus, si bien que tout ce qui sort du petit écran est suspect, douteux ou trop vrai pour être vrai. Non seulement le système médiatique est touché, mais il n'est pas exagéré de penser que l'ensemble des institutions qui nous régissent subissent le phénomène à la manière d'une ville située au pied d'un volcan qui se recouvre pour l'éternité d'une mince pellicule de cendre.

La réalité télévisuelle est un leurre dans la mesure où elle est une re-création des faits selon un système de valeurs qui évolue avec la société elle-même. Dans notre monde étourdi parce que bombardé de messages de tous genres, la percutance à la fois de la forme et du contenu est sans doute le premier objectif de la communication moderne. Le sensationnalisme repose sur cette percutance. Il faut que ça «fesse dans le dash», comme dirait un futur ex-premier ministre. La télé-réalité, qui rend les journaux télévisés obsolètes, est également le lieu où triomphe le mythe du «vrai monde», qui n'est rien d'autre qu'une interprétation perverse (au sens littéral qui veut dire détournement de l'objectif) de la démocratie. Il n'existe rien de plus illusoire que le «vrai» monde, qui s'opposerait alors au «faux» monde. Ce n'est pas le vrai monde qui se soumet aux diktats de la télé-réalité. Qui veut vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous l'oeil voyeur de la caméra? Qui veut jouer le jeu quasi obscène de développer une relation amoureuse devant des millions de téléspectateurs avec en prime du fric et des cadeaux? Qui veut raconter sa vie sexuelle dans les moindres ombres? Le vrai ou le triste monde?

Une autre obsession que la télé-réalité fait triompher, c'est l'idée de proximité et de familiarité. Non seulement j'en parle aux gens et les gens se parlent entre eux comme si tous avaient élevé les cochons ensemble, mais il est devenu impératif de se comporter en éliminant les distances à la fois sociales, générationnelles et évidemment émotionnelles et culturelles, perçues comme des barrières à abattre. Cela impose une tyrannie de plus, celle de la parole privée familière, voire intime. De fait, peu de gens se formalisent du ton plus que lapidaire sur lequel les gens s'apostrophent, du choix du vocabulaire cru, vulgaire, caricatural, brutal, des gestes devenus courants comme les bras d'honneur, les doigts levés selon des codes facilement décodables. Ces comportements dont on nous enseignait qu'ils étaient déplacés et grossiers dans le passé sont devenus le moyen de communication de plusieurs, et ce, quelle que soit l'origine sociale. Les politiciens s'envoient c..., marquent leur vocabulaire de crisse et de calisse, tout cela sous l'oeil des caméras, ce qui nous permet à tous de visionner ces images en haussant les épaules, en souriant et plus rarement en étant choqués.

Dans les journaux télévisés, l'obsession de la proximité explique cette nouvelle tendance à présenter l'ailleurs comme si c'était ici. On entend alors des incongruités du genre: «Rimouski n'est pas Bagdad» ou alors (ça ne s'invente pas): «Dans les territoires occupés par Israël, le monde est stressé».

À vrai dire, la télé-réalité n'est plus un genre télévisuel, elle est devenue, en quelque sorte, toute la télévision. Or, celle-ci avait déjà imposé une première tyrannie devenue sacrée: la crédibilité. La crédibilité est un concept plus qu'ambigu et moins vertueux qu'on ne l'imagine. La crédibilité n'est surtout pas la vérité. Un journaliste crédible, un politicien crédible ne sont que des incarnations superficielles de l'idéal recherché. Car le pouvoir de conviction est-il autre chose que la capacité de manipuler? La recherche de cette crédibilité, dramatisée par la culture télévisuelle, mène au cul-de-sac idéologique et moral. On peut être à la fois éminemment crédible et absolument fourbe. De même que la télé-réalité représente la plus dangereuse mystification de la réalité elle-même. Or comment vivre raisonnablement sans la capacité d'appréhender le réel et de le distinguer de la fiction?

Enfin, et l'on reviendra sur le phénomène, chacun aspire à devenir une star, c'est-à-dire à trouver la justification de son existence à travers le regard du plus grand nombre. Le dernier exemple est cette jeune Audrey dont les médias, ceux du show-business comme ceux de l'information, ont suivi les pas à travers une couverture de presse ad nauseam. Le «Je pense, donc je suis» de Descartes est révolu. De nos jours, «La caméra s'allume sur moi, donc je suis». Dure, dure, la réalité.

denbombardier@earthlink.net






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