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La forteresse Australie

Gil Courtemanche   30 août 2003 
Melbourne — Sur l'île de Manus, à des centaines de kilomètres de l'Australie, un homme seul erre dans un camp de réfugiés complètement vide. Quelques fonctionnaires australiens seulement y habitent encore au cas où un autre navire plein de réfugiés tenterait d'aborder les côtes australiennes. Personne ne veut d'Alladin Sisalem, ni l'Australie, ni la Nouvelle-Zélande, ni la Papouasie, ni Nauru. Alladin est le symbole vivant de la «forteresse Australie».

Reportons-nous il y a deux ans. La marine australienne intercepte un cargo sur lequel voyagent 433 réfugiés, surtout des Afghans, qui espèrent refaire leur vie dans ce pays riche, vaste et vide comme le Canada. Les demandeurs d'asile sont repoussés hors des eaux australiennes et installés dans des camps de fortune sur des îles qui appartiennent à de petits pays voisins comme la Papouasie. Depuis, seuls 26 ont été acceptés en Australie. Les autres ont été éparpillés dans des pays voisins ou renvoyés en Afghanistan. Encore 200 enfants sont internés, séparés de leurs parents. Bien qu'elle ne compte que 15 millions d'habitants et que la très grande partie du territoire ne soit pas peuplée, l'Australie s'est refermée comme une huître. L'Australie d'aujourd'hui, de plus en plus conservatrice, imitant de plus en plus les États-Unis, veut demeurer irrémédiablement blanche et néolibérale.

C'est en discutant de la politique d'immigration que j'ai découvert comment le Canada et l'Australie sont radicalement différents et que le Canada est peut-être à plusieurs égards «le plus meilleur bon pays au monde».

Quelques heures après cette conversation, j'ai rencontré le curateur du Musée de Melbourne, qui est aussi un activiste aborigène, un des 300 000 autochtones qui ont survécu à la colonisation britannique. Il m'a expliqué que tous les aborigènes de l'Australie considèrent le Canada comme un paradis et un modèle. Le même jour, on annonçait au Canada la signature d'une entente historique avec la nation dogrib des Territoires du Nord-Ouest. Je lui ai expliqué que les Dogribs obtenaient ainsi le contrôle de 30 000 kilomètres carrés et des richesses naturelles qui s'y trouvent. Gary Foley n'en croyait pas ses oreilles.

Il faut dire que la mode n'est pas à la réconciliation et à la signature d'ententes entre le gouvernement australien et les autochtones. Le vent de négationnisme est tel qu'un fort courant révisionniste souffle sur le pays des kangourous. Un historien vient tout juste de publier un livre dans lequel il soutient que les premiers colons n'ont jamais massacré d'aborigènes et qu'on ne pouvait pas accuser les Britanniques de spoliation des terres puisque la notion de propriété n'existait pas dans la culture aborigène. Cette négation de l'histoire correspond tellement aux préjugés d'une large partie de la population que le gouvernement ultraconservateur la fait sienne sans l'affirmer ouvertement. Le gouvernement ne reconnaît même pas l'existence de nations autochtones différentes (il en existe 300) et poursuit encore une politique de charité et d'assimilation qui ressemble à celle que le Canada a mise sur pied au début du siècle dernier.

La discussion a abordé d'autres sujets. Gary Foley m'a rappelé comment son pays a participé à toutes les guerres américaines, la Corée, le Vietnam, les deux guerres en Irak. À propos de la politique d'immigration, il m'a expliqué comment on rejette les immigrants asiatiques mais comment aussi on a accepté tous les extrémistes blancs qui ont fui l'Afrique du Sud ou le Zimbabwe. Comme c'est un homme renseigné, il sait que le Canada ne tente pas, comme l'Australie, de confier au secteur privé une partie de plus en plus importante du système de santé et d'encourager par des subventions l'adhésion de ses citoyens à des régimes privés d'assurance santé. Grand amateur de marijuana, il rêve aussi de venir faire un tour chez nous pour fumer un joint paisiblement.

Le lendemain matin, j'ai ouvert un journal de Melbourne. J'y ai lu quelques lettres de lecteurs qui proclamaient leur adhésion aux thèses révisionnistes du professeur Windshuttle sur l'histoire des aborigènes. Une manchette soulignait la politique avant-gardiste de l'État de Tasmanie, qui a décidé de mettre sur pied un registre sur lequel pourront s'inscrire les couples de même sexe. Cela leur permettra d'adopter un enfant à condition qu'il soit né d'un des deux parents homosexuels. Dans le même article, j'ai appris que l'État de Tasmanie a attendu jusqu'en 1980 pour décriminaliser l'homosexualité.

Il semble bien que tous les adages qui affirment qu'il faut s'éloigner pour mieux mesurer soient vrais. La distance permet la réflexion et la comparaison; elle invite à la relativisation. Cela est utile même pour les chroniqueurs sévères. Tous savent que je ne mâche pas mes mots quand il s'agit de critiquer le gouvernement canadien, mais comme le dit cet autre adage, quand on se compare, on se console.
 
 
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