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Bricolage familial

Le discours gouvernemental sur la hausse des tarifs des services de garde a changé. L'argent puisé chez les familles pourrait, dit-on, servir à autre chose. Mais à quoi donc?

Josée Boileau   29 août 2003 
Fin mai, le message émanant du gouvernement Charest était clair: vu l'état des finances publiques, il fallait revoir le financement des services de garde à 5 $ par jour en augmentant la contribution parentale. À la mi-juin, lors du dépôt du premier budget libéral, la même idée prévalait. Les services de garde seront maintenus, mais «dans le respect de la capacité de payer des Québécois». Pour y arriver, des scénarios de révision des tarifs seraient donc déposés au cours l'été. Il fallait plus d'argent pour assurer la pérennité du réseau, dont les coûts auraient explosé de façon astronomique depuis la mise en place des centres de la petite enfance (CPE), en 1997. Le document déposé à la mi-août par le ministère de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, préparatoire à la consultation en cours, a d'ailleurs pour titre: Scénarios de développement et de financement pour assurer la pérennité, l'accessibilité et la qualité des services de garde.

Mais voilà qu'il y a glissement. Les scénarios proposés ont une autre finalité, nous disent maintenant le ministre Claude Béchard et sa collègue déléguée à la Famille, Carole Théberge. Ils permettraient de «dégager une marge de manoeuvre» pour faire autre chose. On ne sait trop quoi (les ministres évoquant parfois des allocations familiales, parfois la conciliation travail-famille), mais on sait bien pour qui: l'enfant sur deux qui n'a pas accès aux services de garde, les 35 % de familles qui — essentiellement parce que maman reste à la maison — ont décidé de ne pas les fréquenter.

Du coup, tout organisme plaidant en faveur du maintien du tarif actuel de 5 $ par jour se voit interpellé par M. Béchard et Mme Théberge. Quoi, vous plaidez pour conserver l'universalité du système de garde alors qu'un enfant sur deux est laissé de côté! Quoi, vous n'accepterez pas une petite hausse pour aider cet enfant-là?

Comment répondre quand on ne sait pas ce que le gouvernement a en tête? Parle-t-on de projets précis? Si oui, avec quel argent et selon quelle vision? Si non, pourquoi alors tenir la présente consultation? Ne pouvait-on pas attendre ne serait-ce qu'un mois ou deux de plus? Le ministre Béchard plaidera qu'il lui fallait bien savoir dès maintenant où créer les 12 200 places qu'il lui reste à accorder. Mais c'est un faux prétexte puisque son idée est déjà faite: les CPE n'auront droit à aucune de ces nouvelles places.

Quant aux hausses de tarifs, si elles doivent avoir pour corollaire de nouveaux développements de la politique familiale, alors il faut procéder dans les formes, avec une commission parlementaire plutôt qu'une consultation menée à la va-vite dans un hôtel. Et avec des propositions chiffrées, argumentées, complètes.

La question démographique au Québec est d'une telle importance qu'elle ne peut pas faire l'objet de bricolages et se réduire à l'argument idéologique «faisons payer les riches». Bien sûr, ce discours aura toujours un important appui populaire, que démontre d'ailleurs le sondage Léger Marketing que Le Devoir publie aujourd'hui. Les discours qui s'additionnent depuis des années sur la crise des finances publiques ont laissé des traces dans l'inconscient collectif. Il n'est donc pas étonnant que lorsque se mêlent dans une même phrase «5 $ par jour», «familles qui gagnent 70 000 $» et «programme totalisant 1,3 milliard», les cris d'horreur se fassent entendre.

Il serait plus honnête de relire la politique familiale de 1997 du gouvernement péquiste, où on indiquait déjà que le nouveau programme coûterait 1,6 milliard par année, non en raison d'une explosion mystérieuse des coûts mais parce que la politique familiale serait dorénavant concentrée sur les services de garde. Ainsi que le disait cette semaine l'économiste Ruth Rose, le budget de la politique familiale n'a donc pas explosé. Ce qui a changé, c'est la manière dont l'argent du ministère a été attribué.

Et c'est ici que la vision entre en ligne de compte. Le gouvernement libéral de Robert Bourassa en avait une: il voulait hausser la natalité et il a misé sur les bébés-bonis. Le gouvernement péquiste avait une tout autre conception de la famille. Il a donc pris l'argent et tout réaménagé: allocation bonifiée pour les familles pauvres, services de garde à 5 $ favorisant la présence des femmes sur le marché du travail et création des CPE, un système public tenu d'offrir un programme éducatif favorisant le développement des enfants, que complétait la mise en place de la maternelle à temps plein. L'approche a nécessité des coupes ailleurs (notamment dans les allocations familiales) mais elle avait le mérite d'être cohérente. Pour le grand public, la politique s'est résumée à un tarif, mais derrière les 5 $ par jour se dégageaient des principes éducatifs, féministes et aussi fiscaux, l'explosion des CPE ayant permis de sortir bien des «gardiennes» du travail au noir.

Que veut le gouvernement Charest? Stimuler directement la natalité? Reconnaître la présence des mères sur le marché du travail (donc arrêter de laisser entendre que si madame gagne le même salaire de 35 000 $ que son conjoint, la famille devient si riche qu'une indexation ne la touchera aucunement, ce qui est faux)? Ou seulement donner de l'argent aux familles, sans autre considération?
 
 
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