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Une question de droits et non de choix

Mélanie Chapleau - Montréal  27 août 2003 
M. Berry Farah, j'ai lu votre texte (Le Devoir, page Idées, 5 août 2003)) avec la plus grande attention à propos du monde homosexuel. Est-ce que l'homosexualité est une identité ou une situation de vie, une façon différente de vivre sa sexualité? Étant moi-même une jeune lesbienne, j'ai passé des heures à discuter ou à réfléchir sur ce que je suis, sur ce que sera ma vie en tant que lesbienne. Mon homosexualité — qui n'est en fait qu'une préférence sexuelle — prend tellement de mon temps et occupe à ce point mon esprit qu'il m'est difficile de la comparer à l'hétérosexualité. Est-ce qu'une hétérosexuelle s'interroge à ce point sur ses désirs ou sa façon de vivre sa sexualité? A-t-elle à se demander si elle doit cacher le fait qu'elle aime les gens du même sexe? A-t-elle eu à expliquer à nombre de personnes ce qu'est la réalité gaie, c'est-à-dire être une personne ordinaire attirée par les gens du même sexe? A-t-elle eu à démystifier dans son entourage sa sexualité, devant tant de préjugés dont moi-même j'ai dû me défaire tellement ils sont ancrés dans l'imaginaire collectif? La réalité homosexuelle est aujourd'hui bien différente de celle des hétéros.

Qu'on le veuille ou non, le jeune homosexuel passe inévitablement par une crise identitaire, dans son refus d'être différent et sa recherche de gens comme lui. Je ne sais pas comment je vivrai mon homosexualité dans trente ans, sans doute ma vision aura-t-elle changé, mais pour l'instant, il est pour moi clair que l'homosexualité est par la force des choses une identité bien plus qu'une simple préférence. Elle l'est à cause de l'ignorance de la population de notre réalité, mais aussi à cause de l'absence de visibilité de l'homosexuel dans la société. Je sais que l'acceptation et la compréhension de l'homosexuel passent par notre interaction et par l'affichage de notre différence. D'abord pour que l'on nous connaisse mais aussi pour éliminer le sentiment d'isolement des jeunes homosexuels. Le mouvement de libération homosexuelle est bien jeune. Il nous reste bien du chemin à faire pour passer de la tolérance à l'acceptation.

Il est vrai que l'homosexualité n'a jamais été aussi mal vue qu'a partir du XIXe siècle, mais la réalité demeure que jamais dans l'histoire elle n'a pris la forme qu'on veut lui accorder aujourd'hui, celle de deux êtres de même sexe qui s'aiment et qui veulent vivre ouvertement ensemble. Si j'ai bien lu mes livres d'histoire, l'homosexualité était acceptée en tant que rite initiatique, mais jamais en tant qu'union de partage et d'amour. On a accepté l'homosexualité sous son angle sexuel, jamais affectif. Il me semble qu'en refusant le mariage homosexuel, nous tombons dans le même piège: faites ce que vous voulez dans votre intimité, mais de grâce ne le montrez pas en plein jour! Ou comme dans l'Antiquité: soyez bisexuels, mais pas exclusivement homosexuels!

Une menace ?

Parlons maintenant de sectorisation et de culture. La sectorisation est un phénomène naturel, les gens ayant les mêmes intérêts, souvent la même culture, ou étant de même classe sociale ont tendance à se regrouper entre eux. Ils partagent les mêmes goûts et le même vécu. Sont-ils une menace pour la cohésion de la société? Les gens se regroupent pour rencontrer des gens partageant les mêmes intérêts. En oublient-ils les intérêts du reste du monde? L'orientation sexuelle est plus qu'un intérêt, mais une réalité intrinsèque qui n'est pas écrite sur notre front et qui n'est pas aussi visible que la couleur de la peau, par exemple. Nous avons besoin de nous retrouver, d'avoir un lieu de rencontre. D'où le village, d'où le ghetto. Un lieu où l'on se retrouve entourés de 90 % d'homosexuels au lieu de 90 % d'hétérosexuels. Un lieu qui ressemble un peu plus au monde dans lequel l'hétérosexuel vit. Un lieu dont, pour le moment, nous avons besoin. Est-ce que, parce que nous nous battons pour nos droits, nous cessons de nous battre pour d'autres causes collectives, comme la paix dans le monde, les garderies à 5 $, etc.? Nous ne nous enfermons pas dans notre différence, nous voulons juste être pleinement reconnus pour ce que nous sommes.

Nous, minorité, ne crions pas au scandale parce que nous n'avons pas gain de cause mais bel et bien parce que nous n'avons pas les mêmes droits que la majorité. Nous voudrions bien crier à l'indifférence, mais nous devons d'abord entre reconnus comme l'égal de la majorité dans cette différence.

A-t-on cultivé un lobby ou une pseudo-culture pour nous isoler? Il me semble plutôt que nous avons commencé à être reconnus avec la montée de la société de consommation. Nous ne sommes pas vus comme des homosexuels, mais comme des consommateurs. Les gais dépensent beaucoup, ouvrons-leur une place dans les marchés, donnons-leur de la visibilité! La Fierté gaie apporte de l'argent à Montréal. Le tourisme gai est payant. Ne serait-ce pas plutôt la société hétérosexuelle qui a créé ce lobby?

Il n'y a pas de culture gaie, il y a des regroupements entre personnes ayant des affinités sur le plan sexuel. Des regroupements de gens qui ont besoin de se rencontrer et de partager leur vécu. Des gens qui ont un point en commun au-delà de leurs cultures respectives. J'attends avec impatience le moment où ces regroupements ne seront plus nécessaires, où nous serons une minorité qui fera entièrement partie du décor. Le moment où l'homosexuel sera présent ouvertement partout et aura tous les droits qu'on accorde aux hétérosexuels. Car s'il n'y a pas de gène homosexuel, l'homosexualité n'est pas une question de choix, elle fait partie de nous et tout ce que nous demandons, c'est que vous le reconnaissiez.
 
 
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