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    Vache folle: une gestion de crise plus médiatique que sanitaire

    23 août 2003 |Fabien Deglise
    Plus de trois mois après la découverte du premier cas indigène d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) — la maladie de la vache folle — au Canada, les éleveurs de bovins du Québec et d'ailleurs au pays ne semblent toujours pas voir la lumière au bout du tunnel. Et ce, même si depuis deux semaines les États-Unis ont levé partiellement l'embargo, imposé depuis mai dernier, sur les exportations de viande bovine canadienne. Normal, croit le spécialiste français de l'ESB, Jean-Philippe Deslys. Car face à la crise, le Canada s'est comporté comme tous les autres pays touchés avant lui par cette étrange maladie, France et Grande-Bretagne en tête. En prenant les mêmes décisions, en faisant les mêmes erreurs pour, au bout du compte, une incidence sur la confiance des consommateurs et l'économie tout à fait prévisible.

    Invité cette semaine à partager à Winnipeg, au Manitoba, son expertise avec des collègues canadiens, le scientifique, responsable du groupe de recherche sur les prions au Commissariat à l'énergie atomique (CEA), en France, et auteur de La Vache folle - Les risques pour l'homme (Flammarion), n'a pas la langue dans sa poche.

    «Le scénario qui s'est produit ici [autour d'un seul cas d'ESB identifié en Alberta] a de quoi surprendre, a-t-il expliqué hier, lors d'une escale à Montréal, en entrevue au Devoir. On aurait pu s'attendre, dans le contexte, à ce que des décisions soient prises pour protéger économiquement la filière bovine. Mais non, les autorités sont plutôt entrées dans une logique administrative et surtout dans une gestion médiatique de la crise, plutôt que scientifique ou sanitaire. Et finalement, les répercussions sur l'économie n'ont pas été celles que l'on aurait souhaitées.»

    La chronologie des événements en témoigne. Le 16 mai dernier, l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA) découvre dans un élevage de l'Alberta une vache Angus porteuse de l'ESB. Vache décédée cinq mois auparavant de manière suspecte. Ont suivi alors une fermeture de plusieurs frontières, dont celles des États-Unis, aux produits issus de boeufs d'origine canadienne, une panique générale chez les éleveurs, une chute des prix des animaux destinés à l'abattoir — chute qui, au Québec, ne s'est jamais répercutée dans les commerces de détail —, mais surtout l'extermination dans l'Ouest canadien de 2700 têtes de bétail en contact direct avec ladite vache, ses descendants ou encore avec la farine animale issue de ces restes. Aucun de ces boeufs n'était d'ailleurs porteur du prion à l'origine de l'ESB. L'ACIA a également lancé, dans la foulée, un programme de surveillance nationale des animaux malades ou morts de manière suspecte afin d'identifier d'éventuels autres cas. Sans résultat pour le moment.

    «Ces mesures relèvent des autorités sanitaires d'un pays qui dispose de plusieurs manières pour endiguer ce genre de crise alimentaire, dit M. Deslys. Le nettoyage par le vide [comprendre: l'abattage massif] en fait partie. Il est impressionnant et il est souvent utilisé en raison de son fort impact médiatique.»

    Dans d'autres lieux, à d'autres époques, plusieurs y ont aussi succombé, conscients que le risque de l'ESB est avant tout un «risque médiatique majeur plutôt qu'un risque sanitaire, poursuit-il. Dans ce contexte, il faut rapidement donner l'impression à la population et aux acheteurs étrangers que la situation est bien en main. Mais on peut aussi se questionner sur la pertinence de détruire des troupeaux qui s'avèrent être sains».

    Les politiciens, eux, n'ont pas le temps de se poser ce genre de question. Talonnés par les médias «qui veulent savoir», par les consommateurs «qui veulent être rassurés» et les groupes de pression — éleveurs, distributeurs alimentaires, restaurateurs, équarrisseurs... — «qui ne veulent pas que l'incident fasse trop de vagues», les gouvernements finissent par jouer de mauvaises cartes à court terme, croit-il, en plus de tarder — discussions, rencontres, études, évaluations et ré-évaluations de choses déjà évaluées ailleurs, obligent — à réagir. «Mais tout ça est tellement humain», dit-il.

    Humain et paradoxal. «Car en plus d'un décalage entre la perception du risque et le risque réel, s'installe rapidement une discordance entre le temps administratif qui s'allonge et celui de l'agriculture qui a besoin de réponses rapides pour éviter que la crise ne l'affecte trop», précise M. Deslys. Avec des solutions qui ne se trouvent pas forcément sur le chemin emprunté par l'appareil gouvernemental, «qui, avec sa lourdeur, ne peut changer rapidement de cap, dit-il, éternisant du même coup d'avantage la crise».

    Cet écueil, le Canada, comme la France et l'Angleterre, n'a visiblement pas pu l'éviter. «Les frontières étaient fermées, les animaux s'accumulaient devant les abattoirs et les consommateurs d'ici, comme ceux des pays importateurs de bovins canadiens, avaient besoin d'être rassurés», dit l'expert qui conseille parfois l'Organisation mondiale de la santé (OMS), la Food and Drug Administration (FDA) aux États-Unis ou l'équivalent français de l'ACIA, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA). «Or, c'est ce qu'il aurait fallu faire. Comment? En créant par exemple, en urgence, une filière de labellisation qui, au moyen de tests rapides reconnus au Canada mais aussi sur les marchés d'exportation, aurait permis de mettre sur le marché de la viande certifiée sans ESB.» Donnant ainsi au commerce de la viande bovine le coup de manivelle nécessaire à sa remise en mouvement.

    «Scientifiquement et techniquement, cette idée était d'ailleurs facilement envisageable, poursuit-il. Avec un coût, certes. Mais la fermeture des marchés en a eu également un.»
     
     
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