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Faute de montagne, un aéroport!

Jean-Robert Sansfaçon   23 août 2003 
Le 6 septembre prochain, l'aéroport de Dorval deviendra l'aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau. Avant de prendre sa retraite, le premier ministre Jean Chrétien a donc voulu faire d'une pierre deux coups: rendre hommage à celui sans qui il ne serait jamais devenu le politicien populaire qu'il fut et faire un dernier pied de nez à ses ennemis génétiques, les nationalistes et les intellectuels québécois.

Pour le Canada anglais et une fraction du Canada français, notamment les francophones hors Québec, Pierre Elliott Trudeau fut un grand premier ministre. C'est sous son leadership que le Parlement fédéral a aboli la peine de mort, rapatrié la Constitution, adopté la Charte des droits et libertés individuels et fait la promotion du bilinguisme. Parmi cette frange de Canadiens, bon nombre lui sont aussi reconnaissants pour avoir défendu avec passion, ruse et rudesse l'unité politique du pays contre les aspirations du mouvement nationaliste québécois.

C'est d'ailleurs pour cette même raison que les réactions ont été aussi vives dans les milieux nationalistes du Québec à l'annonce du changement de nom de l'aéroport de Montréal, de Dorval à Pierre-Elliott-Trudeau. L'ensemble de la carrière politique de M. Trudeau en fut une d'opposition farouche et sans nuance au projet d'indépendance, voire de toute forme de reconnaissance d'un statut particulier pour le Québec. Pour Trudeau, le nationalisme était méprisable pas essence et méritait d'être combattu.

Si, pendant un court laps de temps, la montée du terrorisme a pu lui donner raison, l'arrivée au pouvoir du Parti québécois, parti fondé par un démocrate de grande envergure, René Lévesque, a fait mentir le prophète de malheur. Malgré cela, Trudeau ne plia jamais. Au contraire, il en fit une question personnelle au point d'accepter d'être détesté par une grande partie de ses compatriotes québécois qui, même après sa mort, ne lui pardonnent toujours pas d'avoir bâti sa réputation d'homme fort aux dépens de leurs aspirations autonomistes. Ce sont ces Québécois qui, aujourd'hui, reçoivent comme une gifle la décision du cabinet fédéral de donner le nom de Trudeau à l'aéroport de Dorval. Et on les comprend.

Depuis qu'il est devenu premier ministre à son tour, Jean Chrétien a suivi pas à pas la voie tracée par son maître à penser, et ce, même si ce dernier n'a jamais exprimé beaucoup d'empathie, encore moins d'admiration pour son protégé. Maintenant que Trudeau n'est plus, Jean Chrétien veut payer ses dettes. C'est lui, Trudeau, qui a permis à Chrétien de détenir des portefeuilles importants et de jouer un rôle significatif au sein du cabinet fédéral. La hargne que M. Chrétien entretient toujours à l'endroit des nationalistes du Québec, c'est aussi à Pierre-E. Trudeau qu'il la doit.

Parvenu à l'aube de sa carrière, M. Chrétien a tenté une première fois de rendre hommage à son ancien chef en voulant donner son nom au plus haut sommet canadien, le mont Logan, du nom du célèbre géologue, sir William Logan (1798-1875). Mal lui en prit: les protestations ont été si vives qu'Ottawa a dû reculer. Le voilà donc qui récidive en choisissant cette fois de rebaptiser l'aéroport de Dorval.

Vue sous l'angle «canadien», l'idée est tout à fait sensée, Pierre-E. Trudeau ayant certainement été un premier ministre d'envergure. Mais pour bien des Québécois de la génération du baby-boom, cet aéroport restera pour toujours «Dorval». Pourtant, Charles de Gaule ou Georges Pompidou n'ont-ils pas aussi laissé leur nom à des institutions publiques majeures sans que les communistes ou les socialistes français en fassent un plat?

Ils ne sont pas nombreux les ponts, les édifices ou les places publiques d'importance, propriétés du gouvernement fédéral, susceptibles de recevoir le nom d'un ancien premier ministre du pays. Toronto a son aéroport Pearson, Montréal aura son aéroport Trudeau.

Ironique que le nom de Trudeau soit accolé à l'aéroport de Dorval et non à l'éléphant blanc de Mirabel, disent certains. Vrai, mais après onze années au poste de premier ministre, sans doute M. Chrétien ne craint-il plus les effets redoutables d'un retour du fantôme Trudeau pour le hanter.

Nous aurons donc l'aéroport international Dorval-Pierre-Elliott-Trudeau à partir du 6 septembre, soit. Amusons-nous maintenant à nous demander comment il sera identifié dans les conversations de tous les jours: aéroport de Dorval, aéroport Trudeau, aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, aéroport Pierre-Trudeau, ou plus ironiquement «le PET»? Dites quel est votre choix et nous vous dirons quel est votre couleur politique.

Quant à Jean Chrétien, quelle institution, quel lieu public sera rebaptisé de son nom après sa mort? Faute d'aéroports disponibles, parions sur un parc... celui de la Mauricie, pour ne pas le nommer. À moins qu'entre-temps l'auberge de Grand-Mère n'ait été classée monument du patrimoine canadien en souvenir du p'tit gars de Shawinigan?

jrsansfacon@ledevoir.ca






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