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Abidjan contre Kananaskis

20 juin 2002 
De loin, Abidjan, avec ses grandes tours administratives qui surplombent les lagunes environnantes, pourrait ressembler à une ville américaine. Toutefois, on est bien loin de l'Amérique. Dès qu'on s'aventure dans les quartiers de Treichville ou d'Adjamé, on se retrouve dans un quasi-chaos culturel, social et économique. À gauche, une mosquée; à droite, une église. Une Mercedes devant, un woro woro derrière. Une vendeuse d'oranges par-ci, un vendeur de téléphones cellulaires par-là. Des hommes en complet gris ou noir, des femmes aux pagnes multicolores. Un peu partout, on remarque les contrastes de l'Afrique nouvelle, en transition.

À Kananaskis, en Alberta, la semaine prochaine, les membres du G8 se réuniront pour parler, entre autres, du Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NOPADA, ou NEPAD en anglais). En Côte-d'Ivoire, on parle encore d'une réconciliation nationale, si difficile à construire.

Modèle de paix et de prospérité pendant de nombreuses années grâce au café, au cacao et à la main ferme du président Houphouët-Boigny, qui a su collaborer avec les Français, la Côte-d'Ivoire a elle aussi vu le sang de sa population être versé, comme dans beaucoup d'autres pays d'Afrique de l'Ouest. Après deux coups d'État en moins de deux ans, le pays se retrouve maintenant sur la liste noire des pays occidentaux.

D'après un rapport officiel de l'ONU, plus de 200 personnes auraient péri durant les élections présidentielles et législatives de l'an 2000. Une fragile stabilité règne de nouveau aujourd'hui, mais les gens demeurent prudents.

La religion musulmane domine puisque 38,6 % de la population la pratique. La majorité des musulmans en Côte-d'Ivoire étant immigrants des pays frontaliers du Nord, tensions religieuses et culturelles font partie du quotidien.

Réconciliation nationale

Un forum pour la réconciliation nationale a eu lieu dans ce pays fin 2001 afin de réunir les quatre grandes figures de la politique ivoirienne. Ce sont en fait les quatre instigateurs de toute la polémique, de toutes ces violences qui ont fait rage. Ces quatre personnages contrastants qui auraient pu se retrouver dans le feuilleton américain Dynasty ont donc tenté, mais en vain, de faire la paix.

Le patriarche: Henri Konan Bédié, successeur du président-dictateur Félix Houphouët-Boigny et créateur du concept dit xénophobe de l'«ivoirité», exilé en France depuis le coup d'État de décembre 1999. Ayant provoqué des divisions ethniques dans le milieu politique et n'ayant pas su jongler avec le nouveau multipartisme établi en 1990, Bédié s'est retrouvé face à un coup d'État pratiquement inévitable.

Le militaire: le général Robert Guéi, qui avait pris le pouvoir lors du coup d'État de 1999, mettant ainsi fin à 38 ans d'hégémonie du Parti démocratique de Côte-d'Ivoire-Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), et qui a instauré un régime militaire à son tour démantelé lorsque Guéi s'est proclamé vainqueur des élections d'octobre 2000 avant même que les résultats ne soient divulgués.

Le vétéran de toute cette guerre: le président Laurent Gbagbo, chef du Front populaire ivoirien et seul candidat sérieux de l'opposition durant les dernières élections, qui a accédé au pouvoir en octobre 2000 lorsque le peuple s'est révolté contre la nouvelle dictature de Guéi.

Et finalement, le vilain petit canard, Allassane Ouattara, chef du Rassemblement de républicains (RDR) et ancien premier ministre sous Houphouët-Boigny, à qui on a nié le droit d'être candidat lors des dernières élections à cause de sa nationalité «douteuse». Ce dernier, dont les supporters sont essentiellement des musulmans du Nord, s'est fait exclure des élections grâce à une loi passée par le général Guéi, exigeant que les candidats à la présidence soient non seulement nés en Côte-d'Ivoire mais aussi issus de père et mère ivoiriens.

Au forum, chacun leur tour, ils ont crié leurs rancoeurs. Depuis, pourtant, Allassane Ouattara n'a pas été réadmis dans la vie politique ivoirienne. Laurent Gbagbo règne toujours, bien que plusieurs affirment qu'il n'a pas pris le pouvoir de façon démocratique.

Le charnier de Yopougon

Un an plus tôt, dans les jours ayant suivi les élections présidentielles d'octobre 2000, on découvrait à Yopougon, un quartier d'Abidjan, 57 corps enterrés à l'orée d'une forêt. La plupart de ces jeunes hommes, tous des supporters du RDR d'Allassane Ouattara, auraient été détenus à la gendarmerie d'Abobo. Au moins une trentaine de gendarmes auraient participé à ce massacre à la suite d'une rumeur voulant qu'un membre du RDR ait tué un gendarme. Cette découverte, qu'on surnommera le charnier de Yopougon, est devenue le symbole de l'épopée sanglante qui a marqué le pays.

La communauté internationale a été alertée et des pressions exercées sur le gouvernement Gbagbo afin que les coupables soient punis. Le procès a eu lieu, huit gendarmes ont été accusés puis acquittés, faute de preuves. Depuis, rien. Pourtant, Human Rights Watch parle de centaines d'hommes torturés et de femmes violées. Mais lorsqu'on demande au directeur des droits de l'homme du ministère de la Justice et des Libertés publiques ce qu'il entend faire, il se fait vague: «Est-ce que ces gens ont déposé des plaintes? On ne peut rien faire si personne ne dépose de plaintes.»

Mais on ne s'interroge pas sur les raisons pour lesquelles ces gens n'ont peut-être pas porté plainte. Peurs, traumatismes ou présomption que le système ne leur fera pas justice? Pour sa part, le premier ministre Pascal Affi N'guessan laisse entendre que le charnier de Yopougon est peut-être un coup monté.

Croissance et développement durables

À Kananaskis, en s'appuyant sur le NOPADA, le G8 discutera des moyens de mettre un terme à la marginalisation de l'Afrique dans le contexte de la mondialisation. Comment mettre les pays africains sur la voie d'une croissance et d'un développement durables?

Pourtant, bien que le NOPADA assigne vaguement aux dirigeants africains la responsabilité de promouvoir et de protéger la démocratie et les droits de l'homme, il ne prescrit pas les moyens nécessaires pour introduire une approche du développement axée sur les droits de l'homme. L'expérience ivoirienne démontre bien ce besoin. La Côte-d'Ivoire est un des pays les plus développés de l'Afrique de l'Ouest. Pourtant, le malaise sociopolitique actuel met un frein au développement économique du pays. Droits civils, politiques, économiques et sociaux sont universels, indivisibles, interdépendants et interreliés.

Comme l'organisation Droits et Démocratie l'a noté, «toute politique de développement de l'Afrique doit prévoir des moyens pour suivre les politiques des gouvernements et les obliger à rendre compte de la façon dont ils s'acquittent des obligations qui sont les leurs en vertu des traités internationaux et garantir ainsi les droits de leurs citoyens».

Avant que la Côte-d'Ivoire ne prenne véritablement sa place sur le marché mondial, elle devra se réconcilier avec elle-même. Pendant que les Ivoiriens se battent seuls pour retrouver le respect de leur dignité humaine et de leurs droits et libertés, le Sommet du G8 se fermera les yeux pour parler de gestion financière prudente, d'investissements étrangers et de l'ouverture des marchés.






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