Chaleur assassine
Serge Truffaut
21 août 2003
Les chiffres afférents à la canicule qui plombe la France appartiennent à la catégorie des catastrophes humanitaires de grande ampleur. Bien évidemment, une polémique s'en est suivie afin de préciser les responsabilités de chacun. Pour l'instant, les élus ont le dessus sur les fonctionnaires, mais ils ne pourront pas faire l'économie d'un débat centré sur l'indolence qui a distingué le ministre de la Santé en cette triste affaire.
Il y a une semaine, on estimait que le nombre de décès causés par la vague de chaleur la plus prononcée jamais observée depuis un siècle et demi avait dépassé les 3000. Il y a trois jours à peine, ce bilan était multiplié par deux. Depuis hier, il a plus que triplé. Si on en croit en effet les calculs faits par les professionnels des pompes funèbres, l'inventaire des victimes de la canicule dépasserait les 10 000. Pour avoir une photographie exacte du drame, il faudra attendre les conclusions de l'analyse que des experts mandatés et choisis par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin communiqueront à la fin du mois. Une initiative d'ores et déjà contestable en raison de l'architecture méthodologique fixée par le personnel politique.
En effet, les critères imposés sont tels qu'ils pourraient quelque peu édulcorer la réalité brutale des faits. L'Association des médecins urgentistes hospitaliers de France (AMUHF) estime que les balises fixées sont telles «qu'il existe un risque que les chiffres officiels soient en deçà de la réalité». Le protocole que les autorités politiques ont bricolé a ceci de maladroit qu'il s'avère une entrée royale au soupçon ou, inversement, une réduction à trois fois rien du degré de crédibilité qu'une telle affaire exige. Il est aussi un écho ou une prolongation de la polémique qui a court entre les hauts fonctionnaires et les élus.
On ne soulignera jamais assez que le directeur général de la Santé, Lucien Abenhaïm, qui, soit dit en passant, a été épidémiologiste à l'université McGill, a démissionné pour mieux retrouver sa liberté de parole et mettre ainsi une sourdine à la déviation infantile que ce débat avait prise. Dans un long entretien accordé au quotidien Le Monde, le plus haut fonctionnaire de la Santé confie qu'à partir du moment où le ministre de la Santé a instillé le doute en ce qui concerne les actions arrêtées par son département et par l'Institut de veille sanitaire (INVS), il est devenu impossible «de s'expliquer calmement». CQFD: la démission était inévitable.
Grâce à cela, si l'on ose dire, le public sait que la Direction générale de la santé (DGS) a alerté tous les services concernés le 8 août, soit dans les heures qui ont suivi l'annonce par les météorologues que la température nocturne pourrait dépasser la limite (23 degrés) à compter de laquelle on est immanquablement aux prises avec des problèmes sanitaires de grande amplitude. En fait d'amplitude, le Dr Abenhaïm dit que celle-ci était comparable à un séisme atteignant 9 à l'échelle de Richter. On se doute que, conscient des ravages qu'un tel phénomène aurait sur la population, le grand patron de la Santé a informé le ministre Jean-François Mattei.
Depuis qu'Abenhaïm a rompu le silence, on ne peut que conclure que la gestion de cette affaire par le ministre a été pour le moins cahoteuse. Rétrospectivement, on se rend compte que son inclination à la dédramatisation devrait logiquement avoir un effet boomerang. Lequel? Il est en partie imputable de la gestion de crise. S'il est vrai que l'Institut de veille sanitaire a déraillé en cette histoire, cela ne doit pas pour autant permettre au ministre de se défausser comme il le fait.
À sa décharge, on se rappellera que son ministère subit effectivement un gel des crédits qui ne favorise pas une solution de tous les maux, de tous les problèmes. Il est également vrai que le nombre d'agents par lit, dans les maisons de retraités, est un des plus bas d'Europe. Mais cela ne doit pas faire oublier ou excuser les lacunes des politiciens. Celles de Mattei au premier chef.
À l'évidence, pour le gouvernement Raffarin, l'automne s'annonce d'autant plus chaud qu'il s'annonçait chaud avant que la canicule ne fasse ses ravages. Entre les intermittents, la faiblesse économique, les négociations avec les syndicats, les conséquences financières des incendies et la réforme de la... sécurité sociale, ce gouvernement sera exposé sur tous les fronts. Et si, d'aventure, il compte sur un Mattei pour sortir indemne du bourbier annoncé... Quelle crédibilité aura ce gouvernement s'il couvre les écarts dont Mattei est en partie responsable même s'il s'en défend?
Il y a une semaine, on estimait que le nombre de décès causés par la vague de chaleur la plus prononcée jamais observée depuis un siècle et demi avait dépassé les 3000. Il y a trois jours à peine, ce bilan était multiplié par deux. Depuis hier, il a plus que triplé. Si on en croit en effet les calculs faits par les professionnels des pompes funèbres, l'inventaire des victimes de la canicule dépasserait les 10 000. Pour avoir une photographie exacte du drame, il faudra attendre les conclusions de l'analyse que des experts mandatés et choisis par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin communiqueront à la fin du mois. Une initiative d'ores et déjà contestable en raison de l'architecture méthodologique fixée par le personnel politique.
En effet, les critères imposés sont tels qu'ils pourraient quelque peu édulcorer la réalité brutale des faits. L'Association des médecins urgentistes hospitaliers de France (AMUHF) estime que les balises fixées sont telles «qu'il existe un risque que les chiffres officiels soient en deçà de la réalité». Le protocole que les autorités politiques ont bricolé a ceci de maladroit qu'il s'avère une entrée royale au soupçon ou, inversement, une réduction à trois fois rien du degré de crédibilité qu'une telle affaire exige. Il est aussi un écho ou une prolongation de la polémique qui a court entre les hauts fonctionnaires et les élus.
On ne soulignera jamais assez que le directeur général de la Santé, Lucien Abenhaïm, qui, soit dit en passant, a été épidémiologiste à l'université McGill, a démissionné pour mieux retrouver sa liberté de parole et mettre ainsi une sourdine à la déviation infantile que ce débat avait prise. Dans un long entretien accordé au quotidien Le Monde, le plus haut fonctionnaire de la Santé confie qu'à partir du moment où le ministre de la Santé a instillé le doute en ce qui concerne les actions arrêtées par son département et par l'Institut de veille sanitaire (INVS), il est devenu impossible «de s'expliquer calmement». CQFD: la démission était inévitable.
Grâce à cela, si l'on ose dire, le public sait que la Direction générale de la santé (DGS) a alerté tous les services concernés le 8 août, soit dans les heures qui ont suivi l'annonce par les météorologues que la température nocturne pourrait dépasser la limite (23 degrés) à compter de laquelle on est immanquablement aux prises avec des problèmes sanitaires de grande amplitude. En fait d'amplitude, le Dr Abenhaïm dit que celle-ci était comparable à un séisme atteignant 9 à l'échelle de Richter. On se doute que, conscient des ravages qu'un tel phénomène aurait sur la population, le grand patron de la Santé a informé le ministre Jean-François Mattei.
Depuis qu'Abenhaïm a rompu le silence, on ne peut que conclure que la gestion de cette affaire par le ministre a été pour le moins cahoteuse. Rétrospectivement, on se rend compte que son inclination à la dédramatisation devrait logiquement avoir un effet boomerang. Lequel? Il est en partie imputable de la gestion de crise. S'il est vrai que l'Institut de veille sanitaire a déraillé en cette histoire, cela ne doit pas pour autant permettre au ministre de se défausser comme il le fait.
À sa décharge, on se rappellera que son ministère subit effectivement un gel des crédits qui ne favorise pas une solution de tous les maux, de tous les problèmes. Il est également vrai que le nombre d'agents par lit, dans les maisons de retraités, est un des plus bas d'Europe. Mais cela ne doit pas faire oublier ou excuser les lacunes des politiciens. Celles de Mattei au premier chef.
À l'évidence, pour le gouvernement Raffarin, l'automne s'annonce d'autant plus chaud qu'il s'annonçait chaud avant que la canicule ne fasse ses ravages. Entre les intermittents, la faiblesse économique, les négociations avec les syndicats, les conséquences financières des incendies et la réforme de la... sécurité sociale, ce gouvernement sera exposé sur tous les fronts. Et si, d'aventure, il compte sur un Mattei pour sortir indemne du bourbier annoncé... Quelle crédibilité aura ce gouvernement s'il couvre les écarts dont Mattei est en partie responsable même s'il s'en défend?
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