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Le voyage irréel

Gil Courtemanche   16 août 2003 
Édimbourg (Écosse) - À l'origine, je ne voulais pas écrire sur ce long voyage que j'ai entrepris il y a déjà presque deux mois et qui se terminera quelque temps avant Noël. Mais comme mon patron au Devoir m'avait dit que cela ferait peut-être une chronique intéressante, j'ai décidé de suivre sa suggestion.

Me voici donc à Édimbourg, ville d'une beauté austère, dramatique et mystérieuse où se tient l'un des plus grands festivals littéraires du monde. Trois semaines et plus de 600 auteurs, dont Susan Sontag, Vargas Llosa, John Irving. Dans quelques jours, je serai à Melbourne, puis à Sydney, ensuite à Londres, Paris, Helsinki, Oslo, puis, un peu plus tard, à Amsterdam, Vancouver, Washington, New York, Madrid, Barcelone et Guadalajara au Mexique.

Tout cela en multiples sauts de puce, toujours dans les valises, bousculé d'aéroport bondé en hôtel inconnu, accueilli comme un ami par des gens que je n'ai jamais rencontrés et qui ont décidé de m'aimer parce qu'ils ont aimé Un Dimanche à la piscine à Kigali. Cela est très satisfaisant pour l'ego de l'écrivain, mais remarquablement frustrant pour le journaliste que je demeure.

Les salons, les foires littéraires sont des sortes de bulles pour les auteurs et durant ce long périple, je crains de ne rien faire d'autre que passer d'une bulle hermétique à une autre tout aussi hermétique. Les séjours sont tellement courts et les horaires tellement chargés que je n'ai vu de cette ville extraordinaire que les rues choisies par le chauffeur de taxi. De pubs gorgés d'amateurs de foot buvant et célébrant la victoire, je n'en verrai aucun, des dizaines de spectacles du festival, je n'aurai connu que les titres. Je ne fréquenterai aucun des restaurants de quartier dans lesquels on fait normalement les rencontres qui nous ouvrent les portes et parfois le coeur d'un pays. C'est un peu comme si je restais à la même place, sur une scène, pendant que quelqu'un en coulisse change la toile de fond et la couleur de la lumière.

Entouré d'écrivains, d'éditeurs, de journalistes littéraires et de mordus du livre, on ne sort presque jamais de l'univers du livre. La littérature est fascinante, mais ce n'est pas la vie. Je me disais aussi qu'il serait fascinant de découvrir, lors des entrevues avec les journalistes ou des tables rondes, comment, selon les pays, les perceptions peuvent diverger. Je dois avouer que la littérature est vraiment universelle, pour le plus grand malheur de ma curiosité dévorante. Il n'existe aucune différence notable entre les questions que m'ont posées les journalistes français, britanniques, écossais ou australiens. Seuls la langue ou encore l'accent diffèrent. Comme si l'appartenance à une culture différente ne modifiait pas la grille de lecture et d'interprétation que chacun de nous possède. Je suis convaincu que les perceptions sont multiples, mais c'est comme si elles ne s'exprimaient pas vraiment.

Après trois jours en Écosse et des dizaines de conversations, je n'ai rien appris sur cette région farouchement indépendante et riche de traditions pittoresques. Dans ma bulle écossaise, personne ne m'a parlé de l'enquête qui se déroule actuellement sur le suicide du docteur Kelly, ce scientifique qui transmit aux journalistes des informations sur le maquillage de la vérité effectué par le gouvernement Blair pour justifier l'invasion de l'Irak. Dans tous les journaux, cette enquête judiciaire remplit littéralement plusieurs pages, les bulletins de nouvelles y consacrent la majeure partie de leur temps. La saga Blair a finalement réussi à détrôner les faits et gestes de la famille royale qui, elle, ne se plaint absolument pas de ce reposant manque d'attention. Même les feuilles de chou préfèrent cette enquête judiciaire parfois fastidieuse aux juteux faits divers dont ils sont normalement friands.

Me voici donc transformé en journaliste qui n'a pour contact avec la réalité que les articles et les reportages de confrères dont je ne connais ni la compétence, ni la crédibilité. Vous conviendrez avec moi que nous sommes loin de ce que vous attendez d'un journaliste. Et pourtant, ce n'est pas le cas. Une grande partie de l'information qui est produite, en particulier dans les médias électroniques privés, est ainsi fabriquée. Les journalistes lisent les journaux, décortiquent les bulletins de nouvelles, lisent les dépêches des agences de presse et puis vous informent de ce que d'autres journalistes ont découvert. Quand ces journalistes sortent de leur ville ou de leur pays, c'est généralement comme moi je le fais actuellement. Des petits sauts de puce, des trempettes rapides, une rencontre ou deux et des heures dans la chambre d'hôtel à lire les journaux locaux et à regarder des émissions d'information.

Voilà pourquoi je ne peux décemment pas vous parler de deux sujets dont j'aurais voulu faire une chronique : ce fascinant déballage de vérité qui ne cesse de choquer les citoyens du Royaume-Uni, ainsi que les divergences ou les convergences entre le nationalisme écossais et le nationalisme québécois. Je peux quand même vous révéler que depuis le 23 juin, date de mon départ, personne ne m'a posé une seule question sur l'indépendance du Québec. Les temps changent.
 
 
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