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Politique québécoise - Pour sortir du cul-de-sac

L'ascension de l'ADQ annonce une lutte à trois et l'obligation de s'engager dans des débats d'idées

Michel Seymour - Département de philosophie, Université de Montréal  19 juin 2002 
Les Québécois tentent en ce moment une stratégie ancienne: ne rien faire, rester tranquilles, ne pas créer de bisbille, ne rien revendiquer sur le plan constitutionnel, d'où la tentation d'expulser les péquistes du pouvoir. Certains Québécois veulent en effet mettre provisoirement au rancart le projet de souveraineté pour voir ce qui va se produire du côté d'Ottawa.

Chose étonnante, la stratégie du laisser-faire politique pratiquée par la population québécoise à l'endroit du gouvernement fédéral s'amplifie alors même que l'on est plus que jamais en mesure de faire le procès systématique du régime fédéral canadien: refus de reconnaître le Québec comme nation, envahissement des compétences québécoises, déséquilibre fiscal, entente-cadre sur l'union sociale, détournement odieux de la caisse d'assurance-emploi, compressions dans les transferts aux provinces, loi C-20, politiques des jeunes contrevenants, loi sur les congés parentaux, bourses du millénaire, chaires d'excellence, propagande, corruption, copinage, patronage, etc.

Tout cela ne semble pas infléchir la décision des Québécois de se soumettre au rapport de domination dans l'espoir de récolter en bout de piste un maximum de «bénéfices». Ces Québécois se demandent ce que les Canadiens anglais vont faire s'il n'y a plus de souverainistes dans le paysage politique gouvernemental. Vont-ils enfin réinjecter de l'argent dans les paiements de transfert? Vont-ils reconnaître le déséquilibre fiscal? Vont-ils laisser les Québécois tranquilles et les traiter convenablement? Cette attitude «bonasse» typiquement québécoise ne rapportera rien. Les espoirs de certains de voir le gouvernement canadien changer d'attitude dans l'hypothèse d'une défaite péquiste aux prochaines élections sont totalement illusoires.

Un PQ social-démocrate

Le PQ peut aider le Québec à sortir de ce cul-de-sac. Les membres devraient inscrire dans la plate-forme électorale du parti des objectifs progressistes comme un plan de pauvreté zéro avec un échéancier précis, une réforme des institutions et du processus électoral, le revenu minimum garanti (ou revenu de citoyenneté) et une politique progressiste à l'endroit de la ZLEA. Si le PQ prend résolument la voie de la social-démocratie de cette façon, il n'y aura aucun motif rationnel pour diviser le vote de la gauche en appuyant des partis qui ne représentent que des groupuscules. Je suis personnellement favorable à une «démocratie de propriétaires», c'est-à-dire à la propriété collective des moyens de production, et je ne saurais par conséquent me satisfaire de la social-démocratie. Mais il faut en même temps être pragmatique et raisonnable en défendant le parti politique qui est le plus progressiste parmi ceux qui peuvent prendre le pouvoir. Si le PQ s'engage clairement à gauche, les électeurs progressistes rentreront au bercail péquiste. Mais l'ADQ pourrait attirer suffisamment l'électorat du PLQ pour provoquer la division du vote de la droite.

Un remède contre la peur

Si jamais le PQ parvenait à se faufiler entre les deux autres partis grâce à la division du vote de la droite fédéraliste, la table serait mise pour remettre à l'ordre du jour les deux grandes options constitutionnelles du Québec: le fédéralisme multinational (par opposition au fédéralisme territorial) ou l'indépendance assortie d'une offre d'union économique et politique. Un changement stratégique majeur serait alors nécessaire au sein du PQ pour qu'il s'associe à l'ADQ sur le plan constitutionnel afin de réactiver les grandes revendications du Québec (reconnaissance du peuple québécois, statut particulier à la province de Québec, fédéralisme asymétrique, pleine maîtrise d'oeuvre en matière de langue, culture, Internet, éducation, santé et immigration, droit de retrait avec compensation financière, droit de veto, récupération de la TPS et de l'assurance-emploi, droit de contribuer à la nomination de trois des neuf juges fédéraux, doctrine Gérin-Lajoie et obligation de concertation du gouvernement fédéral à l'OMC, abrogation de la loi C-20).

Les nationalistes québécois doivent tous (sincèrement et sans astuce, et cela comprend le PQ) maintenir la porte ouverte au fédéralisme multinational, et ils doivent tous (y compris l'ADQ) envisager très sérieusement l'alternative de l'indépendance assortie d'une offre d'union économique et politique avec le Canada. Certes, le Canada semble avoir définitivement fermé la porte à une réforme du fédéralisme, mais ce n'est pas une raison pour en faire autant de notre côté.

Mais pourquoi s'afficher ouvertement favorable au fédéralisme multinational si cette réforme, aux yeux des péquistes, est devenue impossible dans le contexte politique actuel? La réponse devrait pourtant être claire. Le PQ doit éviter une approche doctrinaire en ce qui a trait à la souveraineté. Celle-ci n'est pas une fin en soi mais un moyen pour obtenir enfin la reconnaissance nationale que le Canada ne veut pas accorder au Québec. Le Canada aurait pu reconnaître le peuple québécois et nous aurions pu, en attendant la souveraineté, accepter le compromis du fédéralisme multinational. Or, en s'engageant formellement dans un processus qui laisse la porte ouverte aux deux options traditionnelles du Québec, les nationalistes québécois ont un comportement moralement irréprochable à l'égard du Canada.

Un optimisme modéré

La montée vertigineuse de l'ADQ donne peut-être une image fausse de leur force réelle, un peu comme une entreprise dont les actions seraient surévaluées en Bourse, mais on ne peut pas exclure la possibilité que cette formation politique puisse éventuellement faire plus que doubler son score à l'occasion des prochaines élections québécoises.

La plupart des experts ont au départ jugé cette poussée de l'ADQ catastrophique pour le PQ. Mais certains reconnaissent maintenant que la force de l'ADQ pourrait s'avérer plus nuisible encore au PLQ. Grâce à l'ADQ, les fédéralistes ne sont plus une clientèle captive du PLQ. Aussi, même si la montée de l'ADQ fait provisoirement un tort important au PQ, elle nous permet de prévoir à moyen terme des jours très sombres pour le PLQ et le rejet définitif de la stratégie de capitulation tranquille que ces derniers privilégient pour le Québec. L'ascension de l'ADQ annonce une lutte à trois et l'obligation de s'engager dans des débats d'idées. Cela peut entraîner la division du vote fédéraliste de droite. Peut-être alors, qui sait, pourra-t-on faire une entorse à la vieille règle de l'alternance.

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