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Libre opinion: Voilà pourquoi votre fille est muette

Francis Lagacé - Montréal  14 août 2003 
Claude Jasmin est bien habile discoureur et, ce qui sauve son texte, c'est la qualité des fleurs de rhétorique, car d'arguments il n'y a point et de connaissance du sujet, encore moins.

Comme l'ignorance n'est pas criminelle et qu'elle se soigne par l'instruction, voici quelques renseignements à l'usage de notre harangueur.

1. Le mariage n'est pas l'union d'un homme et d'une femme dans le but de fonder une famille, mais bien l'engagement de deux personnes à la fidélité, au secours mutuel, au respect, à l'assistance et à la vie commune. C'est la définition du Code civil (art. 365 et suivants). La famille (groupe de personnes qui vivent ensemble) est automatiquement constituée par le mariage à cause de l'obligation de vie commune et les enfants n'y sont qu'éventuels. L'inverse n'est pas vrai, c'est-à-dire que toute famille ne présuppose pas un mariage. M. Jasmin en est la preuve lui-même lorsqu'il déclare ne pas être marié et vivre avec la femme de sa vie.

2. La conception du mariage comme l'union de deux personnes n'est pas une nouveauté dans le Code civil puisque c'était déjà la définition du Code civil du Bas-Canada, laquelle a été transformée lors de l'adoption du code révisé en 1994, sous le ministère de Gilles Rémillard, pour prévoir la différenciation des sexes. On craignait alors que les gais et lesbiennes revendiquent le droit de se marier comme le permettait implicitement le code. Et, en effet, il y avait déjà des revendications à cet égard.

3. Le ministre Cauchon ne se fait pas couard en voulant modifier la loi, au contraire il prend les devants courageusement plutôt que d'attendre d'être forcé de le faire par les tribunaux. Voilà ce que M. Jasmin ignore, il ne s'agit pas d'un caprice de quelques-uns ni d'un «modernisme imbécile», mais bien de l'application de la Charte des droits et libertés de la personne. Si le législateur n'applique pas sa propre charte, il y sera contraint par les tribunaux. Trois cours provinciales se sont déjà prononcées dans ce sens et l'on ne doute pas que la Cour suprême dira la même chose. Tous les constitutionnalistes que j'ai consultés sur le sujet sont d'accord.

4. Le rôle primordial de parent fait l'objet d'études, c'est vrai. Toutes les études disponibles sur le sujet montrent en fait que les enfants élevés par des parents gais ou lesbiennes sont semblables aux autres enfants, ni pires ni meilleurs. Voyez le site de l'American Pediatric Association à cet égard.

5. Si les homosexuels sont égaux en droit, pourrait-on leur donner une institution séparée? Cela s'appelle la théorie du «separate but equal» et c'est clairement de la discrimination, comme on l'a montré aux États-Unis avec les écoles séparées pour les Noirs. Une telle solution transmet le message que certains sont plus égaux que d'autres, pour reprendre l'expression célèbre.

6. Pourquoi les gais et lesbiennes veulent-ils se marier alors que plein de couples de sexe différent n'ont rien à faire du mariage? C'est très simple, ils veulent en avoir le choix. C'est facile de dire qu'on refuse ce à quoi on a droit, c'est autre chose d'être un citoyen de seconde zone, exclu de tout choix. Pour que cette question de M. Jasmin puisse devenir un argument, il faudrait qu'il milite contre le mariage pour les couples de sexe différent sous prétexte que lui n'en veut pas.

7. M. Jasmin veut savoir combien de couples de même sexe divorceront après mariage. Voici la réponse: la même proportion que dans les couples de sexe différent. Voulez-vous interdire le mariage aux couples de sexe différent sous prétexte qu'ils peuvent divorcer? Ils peuvent aussi se remarier, vous savez.

8. M. Jasmin appelle à protester contre la Charte des droits. S'en rend-il compte?

Maintenant que nous avons réglé les questions de connaissances, passons à celles plus subtiles des présupposés que contient sa lettre. Il y est question de singerie, de parodie, de mascarade, de caricature, de mimétisme, de colonialisme et d'aborigènes singeant la cour. Deux personnes de sexe différent s'épousent, c'est une cérémonie respectable. Deux personnes de même sexe font pareil, elles font de la singerie. Elles ne sont donc pas de même valeur? Il y a donc des unions plus respectables que d'autres?

L'attitude qu'on décèle dans ces mots-là ressemble à celle des planteurs du Sud qui distinguaient entre les bons nègres, ceux qui se contentent de leur sort, et les mauvais, ceux qui revendiquent.

On aime bien les homosexuels (toutes les déclarations homophobes commencent par «J'ai des amis qui sont homosexuels») à condition qu'ils ne dérangent pas et qu'on ne les voie pas trop. Le terme même d'invertis sexuels qu'emploie M. Jasmin indique où il prend ses références quant à la société et au jugement qu'il porte sur les gais et lesbiennes: au milieu du XIXe siècle (ah, le Second Empire!) où les choses étaient claires et chacun à sa place.

«Plein d'homosexuels intelligents observent avec malaise ces clowneries», déclare M. Jasmin. On suppose que les autres ne sont pas intelligents. C'est sûr, vouloir l'égalité, ça dérange. De là à dire que ceux qui ne pensent pas comme les plus favorisés, il n'y a qu'un pas vite franchi. Les suffragettes se faisaient railler de la même façon.

Les lettres de cette sorte montrent bien qu'il y a encore beaucoup de travail à faire dans la société avant que nous soyons considérés comme de véritables égaux. La lutte contre l'homophobie institutionnelle se situe dans le même plan que la lutte contre le racisme et le sexisme, lesquels font partie de nos torts culturels, pas uniquement de nos attitudes individuelles.











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