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    Jacques Attali, les Juifs et l'argent - Le déboulonneur de mythes

    18 juin 2002 |Caroline Montpetit
    Jacques Attali
    Photo: Jacques Grenier Jacques Attali
    Jacques Attali n'aime pas les tabous. En tant qu'intellectuel, il considère même que son rôle est de les abolir, de faire la lumière sur les sujets dont personne n'ose parler. C'est sans doute l'une des raisons qui l'ont poussé à écrire son dernier livre au titre explosif: Les Juifs, le monde et l'argent, publié chez Fayard.

    «Les relations entre les Juifs et l'argent sont vécues depuis des siècles comme une sorte de boîte noire, dans laquelle tout le monde pense qu'il y a un serpent et que personne ne veut ouvrir. Parce qu'on sait que ces relations ont été l'occasion et le prétexte d'un antisémitisme source de malheur. Donc, on a tendance à penser qu'il vaut mieux ne pas en parler», dit Attali, de passage à Montréal ces jours-ci, puisqu'il a été invité par la Quinzaine séfarade à prononcer une conférence sur l'équilibre mondial après le 11 septembre.

    Juif lui-même, banquier de surcroît, en plus d'avoir été conseiller spécial de François Mitterrand, l'homme avait déjà plusieurs cartes en main pour s'attaquer à un tel thème. Habitué des ouvrages ambitieux, il a écrit un livre de plus de 600 pages, une somme d'informations qui retrace l'histoire économique et la phénoménale contribution du peuple juif à l'histoire de l'humanité, en enjambant allègrement quatre millénaires.

    L'idée de départ du livre était de tracer un lien entre la religion et l'argent, deux valeurs qui dominent le monde actuel et qui le déchirent en même temps.

    «Je suis parti du fait que, dans le monde d'aujourd'hui, il est important de comprendre les relations entre deux forces majeures qui sont l'économique et le religieux. L'attentat du 11 septembre, sur le World Trade Center, c'est une métaphore tragique d'une rencontre entre l'économique et le religieux.»

    Dans l'histoire, les relations des Juifs avec l'argent s'est démarquée de celle des autres religions monothéistes. D'abord, parce que «du point de vue des fondateurs du monothéisme, la création de richesse est une bonne nouvelle», dit-il. Cette richesse est bienvenue chez les Juifs, et doit servir à réparer le monde. Pendant ce temps, inversement, dans l'Islam et le christianisme, la richesse est considérée comme une malédiction, et c'est la pauvreté qui est une bénédiction.

    Plus précisément, la religion juive permettait que ses membres s'accordent des prêts sans intérêt entre eux, et qu'ils accordent des prêts avec intérêts aux non-juifs, alors que chez les chrétiens et les musulmans, le prêt, avec ou sans intérêt, est interdit.

    Durant des siècles, donc, les Juifs sont seuls à pouvoir prêter de l'argent. Ils prêtent alors un argent dont tout le monde a besoin, et chacun d'entre eux, du plus pauvre au plus riche, est forcé de le faire sous peine d'être chassé du pays où il vit.

    Confinés à ce rôle imposé de prêteur, les Juifs inventent des éléments de base du capitalisme: on leur attribue l'invention du chèque, du billet de banque, de la lettre de change. Fondamentalement nomade, circulant dans différents pays, souvent chassé des terres qu'il habite, le peuple juif a tout intérêt à investir dans les valeurs mobilières, partage ce qu'il fait fructifier et participe du coup à la circulation de l'argent et à la circulation des idées.

    Plus tard, c'est un Juif lui-même, Karl Marx, qui deviendra malgré lui l'inspiration d'une certaine forme d'antisémitisme, en associant le judaïsme au capitalisme, dans un essai publié quatre ans avant Le Manifeste, et intitulé Sur la question juive.

    «Pour Marx, écrit Attali, le Juif est la matrice du capitalisme; l'assimiler ne changerait donc rien à son statut. Il ne peut s'émanciper qu'avec la disparition conjointe du capitalisme et du judaïsme.»

    Les Juifs seront donc à la fine pointe du socialisme, sous les traits de Karl Marx ou de Léon Trotski.

    «Les Juifs eux-mêmes ont été pris dans ce schéma, ont eu ce qu'on appelle la haine de soi, la haine de l'argent et la haine de l'image d'eux-mêmes. On retrouve cela chez Marx, qui dénonce le judaïsme comme source du capitalisme, chez Freud, qui dénonce l'argent», dit Attali en entrevue.

    S'il reconnaît donc que les Juifs ont eu, durant une longue période, un rapport unique avec l'argent, Attali s'attarde tout de même, dans son livre, à déboulonner certains mythes. Dans un sous-chapitre intitulé Pour en finir avec l'argent juif, Attali écrit: «qu'après la Shoah, il est devenu impossible de parler de la place du peuple juif dans l'économie mondiale. Très rares sont les entreprises restées proprement juives. La plupart de celles dont on a parlé jusqu'ici, qui l'étaient à cause de leurs fondateurs, ne le sont plus ou ont même disparu». Il y a aussi, bien sûr, partout des Juifs pauvres.

    Aujourd'hui, alors que le prêt usuraire et le nomadisme, par l'immigration et le déplacement des individus, sont des pratiques universelles, la distinction juive est moins marquée qu'elle ne l'était autrefois.

    «L'identité juive a perdu beaucoup de sa spécificité.»

    L'ouvrage de cet intellectuel se clôt par ailleurs sur la guerre qui a suivi la création d'Israël, après la Deuxième Guerre mondiale, et qui se poursuit encore aujourd'hui. Cette guerre, constate-t-il, va à l'encontre de l'éthique juive de non-violence. Elle contredit aussi la règle juive qui favorise l'indemnisation plutôt que les représailles. «Je pense qu'Israël est une nécessité historique, mais qu'Israël ne pourra pas survivre sans une diaspora forte», dit-il, avant d'ajouter que «dans cette violence d'aujourd'hui, tout le monde perd son âme».

    En visite éclair, Attali présentait hier une conférence sur l'équilibre mondial après le 11 septembre, au centre communautaire juif de Montréal.

    Les Juifs, le monde et l'argent

    Jacques Attali

    Fayard, Paris, 2002

    640 pages












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