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Chantage ou cafouillage?

Jean-Robert Sansfaçon   9 août 2003 
Après le choc, le doute. Depuis la publication, à Londres, de la réaction étonnée du patron de la Formule 1, Bernie Ecclestone, disant ne pas s'expliquer la sortie publique de l'organisation montréalaise annonçant la radiation de Montréal du programme des courses en 2004, tous les intéressés se croisent les doigts dans l'espoir d'une fausse alerte. Mais comme le promoteur Normand Legault maintient sa version des faits, le pire reste à craindre.

La conférence de presse du promoteur Legault n'était pas terminée, jeudi après-midi, que la plupart des commentateurs parlaient des deux côtés de la bouche en même temps, dénonçant le chantage des entreprises de tabac mais appelant à un assouplissement de la loi canadienne sur le tabac. Il faut dire que la F1 ne fait pas vivre seulement les commerçants de la rue Crescent et qu'elle alimente aussi grassement les médias dont le tirage, les revenus et les commentaires suivent la courbe de succès des professionnels du sport.

Après une nuit de gémissements, voilà qu'un journaliste londonien rapportait, hier, les propos étonnés du grand manitou Ecclestone, niant qu'une décision ait été prise concernant la prochaine saison de F1. Au moment d'écrire ces lignes, on ne sait donc toujours pas qui dit vrai. Entre les déclarations du promoteur local et les démentis de Bernie Ecclestone, la confusion s'est installée.

Il n'y a aucune raison de douter des dires du Montréalais Normand Legault: une lettre signée par un représentant de l'organisation Ecclestone lui est certainement parvenue en début de semaine pour annoncer l'annulation du contrat pour cause d'entrée en vigueur prochaine des articles de la loi canadienne sur le tabac. C'est plutôt la réplique de M. Ecclestone qui paraît louche et laisse songeur: pourquoi cette lettre du 6 août, si la décision n'est pas encore prise? S'imagine-t-il, ce monsieur, que le promoteur local peut à lui seul faire amender une loi fédérale? À moins que ce soit M. Legault qui pense pouvoir infléchir la décision de Bernie Ecclestone en sortant sur la place publique avec fracas?

Sans connaître la conclusion des tergiversations auxquelles se livre Bernie Ecclestone, il va sans dire que les pressions ne doivent pas être ménagées pour faire pencher la balance en faveur de Montréal. On l'a assez répété depuis quarante-huit heures, la Formule 1 est l'un des événements touristiques qui génèrent le plus de retombées économiques sur la métropole en une année. Le cirque dérange, les bolides polluent, mais l'événement ne dure que quelques jours.

Montréal n'est pas New York ou Paris aux yeux des étrangers. Une fois sur place, on peut toujours en profiter pour visiter le Vieux-Montréal, les corridors souterrains, le Jardin botanique ou le Biodôme, mais encore faut-il d'abord avoir été attiré, et, pour cela, rien de tel que ces événements de masse mis sur pied au fil des vingt dernières années.

Cela dit, parmi ces activités populaires, le Grand Prix de Formule 1 fait bande à part. Son existence ne dépend pas seulement du travail d'une organisation locale, mais surtout des intérêts financiers et des ambitions d'une organisation internationale. La société Formula One Management qui prépare le calendrier du championnat de la F1 est la propriété de M. Ecclestone, un homme qui a la réputation de faire la pluie et le beau temps sur le circuit. Quand on signe un contrat avec ce genre d'organisation, on prend du même coup le risque de voir son rêve se terminer de façon abrupte un jour. Le Grand Prix de Montréal n'est pas le seul à subir les changements d'humeur des gens de la F1. Cette fois, c'est parce que les intérêts de M. Ecclestone entrent en collision avec ceux des élus canadiens en matière de santé publique.

La loi sur le tabac a nécessité des années de débats passionnés. Elle a été préparée et votée en de nombreuses étapes laborieuses, en dépit de l'opposition acharnée des fabricants, qui ont toujours refusé de collaborer. Peut-être aurait-on pu retarder d'une ou deux années supplémentaires l'entrée en vigueur des articles interdisant la commandite d'événements spéciaux, mais après des années de moratoire, il est maintenant trop tard pour revenir en arrière. La loi est en vigueur, elle s'applique à tous, d'un bout à l'autre du pays, et il serait pour le moins absurde et incohérent de l'amender dans le seul dessein de satisfaire les caprices des fabricants internationaux de tabac ou leurs amis de la Formule 1.

En revanche, il faut évidemment continuer d'appuyer l'organisation locale dans ses interventions auprès du monde de la F1 et de Bernie Ecclestone pour que ce dernier annule les effets de la lettre acheminée cette semaine. Montréal pourrait évidemment survivre au départ du Grand Prix, mais ce serait une lourde perte, n'en doutons surtout pas.

jrsansfacon@ledevoir.ca
 
 
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