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Lettres: Deauville sans Trintignant

7 août 2003 
Je voulais écrire. Sous le coup de l'émotion, sans doute. Avec pathos, sans doute. Délestée du caractère habituellement impersonnel, rationnel du langage universitaire.

La mort brutale, inconcevable, atrocement injuste, devrais-je écrire, de Marie Trintignant bouleverse beaucoup de gens en France, en Lituanie, comme ici, au Québec. Elle me bouleverse, cette mort. Énormément. C'est l'incroyable violence des gestes à l'origine, vraisemblablement, de son coma puis de son décès, ce sont les circonstances entourant le drame — des circonstances que les justices lituanienne et française auront comme délicate tâche de démystifier, de débrouiller, de mettre au jour — qui me bouleversent. Je ne sais pas pourquoi... Des gens meurent pourtant chaque jour dans d'atroces souffrances. Maladies. Accidents. Suicides. Assassinats. C'est violent, une mort. C'est injuste, la mort. Mais le décès de Marie Trintignant me touche, m'interpelle, m'effraie aussi. Surtout.

Cette mort demeurera liée à jamais, dans ma mémoire, à la violence, je veux dire celle que des femmes subissent encore, pourtant, malgré toutes ces années de militantisme, de dialogue, ici, chaque jour: violence physique, sexuelle, mais aussi verbale, psychologique. La violence commence au quotidien, dans la banalité ou le prosaïsme des habitudes quotidiennes, par le mépris, la manipulation, l'agression verbale, les menaces. La violence, c'est tout cela et plus encore, n'est-ce pas?

La violence n'entraîne pas toujours la mort physique, la mort du corps, celle de la chair, de la peau, des yeux, du foie, du sexe, du coeur, non, bien sûr, et fort heureusement, mais elle détruit à petit feu, chaque jour, des dizaines, des centaines, des milliers de femmes (et d'hommes, il faut en convenir et en parler, mais je veux que l'on pense aux femmes aujourd'hui, surtout à elles).

Le féminisme m'a longtemps irritée, avec ses excès, ses revendications que je trouvais farfelues, ridicules. Mais la disparition de Marie Trintignant me bouleverse, elle est comme une gifle, une situation coup-de-poing qui me renvoie en plein visage la pérennité des inégalités dans les rapports hommes-femmes, le long chemin qu'il nous reste à parcourir, qui nous sépare de l'amour sain et du respect de toutes les femmes: épouses, filles, étudiantes, collègues, prostituées. Je crois qu'il est temps pour moi de réévaluer, de reconsidérer ma position à la lumière de la mort de Marie Trintignant.

Allons voir Le cri de la soie, avec Marie, écoutons encore la très belle chanson de Vincent Delerm, Deauville sans Trintignant, en ayant à l'esprit non pas le visage de Jean-Louis, ainsi que le suggère la pièce, mais celui de sa fille, Marie.






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