Hors-jeu: Simon Larose se paye Kuerten
Jean Dion
5 août 2003
Comment soulever une foule? Simple: en se soulevant soi-même du 314e rang mondial et en s'offrant à domicile celui qui se trouve exactement 300 (en lettres, trois cents) places plus haut au classement.
C'est exactement ce qu'a fait hier soir Simon Larose, entré au Masters de tennis du Canada par un laissez-passer, alors qu'il a battu Gustavo «Guga» Kuerten, 13e tête de série, en deux sets de 7-5 et 7-6 (2) dans un match que le plus stoïque n'aurait pas eu de réticences à qualifier de spectaculaire, d'électrisant, de comme on en voit peu dans les premiers tours et de qui vous place un jeune homme de 25 ans sur la carte.
«Je n'ai jamais perdu mon sang-froid. Je savais ce que j'avais à faire, et je l'ai fait», a commenté Larose au terme de la rencontre extrêmement serrée au cours de laquelle il a eu recours à la balle brossée du côté droit de l'adversaire pour se donner le mince avantage qui a suffi pour assurer son triomphe. En tout cas, on aura l'occasion de le revoir mercredi au deuxième tour contre l'Argentin Jose Acasuso (79e au classement ATP), mais on peut dire pour l'instant que voilà un gars qui déborde de confiance et qui n'a pas l'air d'avoir peur de grand-chose. Cool.
Et le plus merveilleux, c'est que bien que venant bousiller à la dernière minute le texte soigneusement songé du chroniqueur, cette victoire imprévue accrédite en même temps sa thèse, à savoir qu'on ne sait jamais, hein.
D'ailleurs, à moins de suivre le tennis de très près, ce que nous n'avons pas tous le temps de faire entre deux brassées de blanc, il est facile de se perdre dans cet univers fulgurant à mille milles à l'heure. C'est que ça pousse vite, cette jeunesse-là, et ça n'a pas un respect fou pour les aînés qu'ils tassent allégrement. Le programme officiel du Masters de Montréal nous prévient même qu'un coup d'oeil au tableau principal suffit pour qu'on sache qu'on ne sait pas grand-chose, quoique l'occasion soit belle d'apprendre de nouveaux mots.
Regardez-moi ça: Guillermo Cañas, champion 2002, pas là. Andrei Pavel, champion 2001, pas là. Marat Safin, champion 2000, pas là. Thomas Johansson, champion 1999, pas là. Pour trouver un ancien champion présent à Montréal, il faut remonter à 1996 et Wayne Ferreira. Pendant ce temps, les têtes de série s'appellent Rainer Schuettler, Paradorn Srichaphan, Martin Verkerk, Sjeng Schalken et Tommy Robredo.
Et l'homme de l'heure, vainqueur de Wimbledon, est un Suisse qui s'appelle Roger et qui a reçu une vache en cadeau. Une chance qu'il y a des valeurs sûres, comme Andre Agassi. Vous dire, Agassi est tellement vieux qu'il jouait déjà quand la coupe Longueuil, qu'il arborait avec panache, était encore à la mode. Il est tellement vieux qu'il sortait avec Brooke Shields quand elle aussi était à la mode. À 33 ans et des poussières, M. Steffi Graf, bientôt papa pour la seconde fois, est d'ailleurs le détenteur de la première position mondiale le plus âgé de l'histoire. Encore une quinzaine d'années, et il égalera le record toutes catégories de George Foreman.
Hier, Agassi devait affronter au premier tour Frédéric Niemeyer, un p'tit gars de Deauville qui occupe le 241e rang mondial, à l'occasion de la soirée Québec qui devait aussi voir Larose face au Brésilien.
Dans ce duel, Niemeyer s'est vaillamment défendu, comme disait le prophète, mais il est tombé en deux sets contre Agassi, 6-4 et 6-2. Le jeu méthodique, serré, pressé du numéro un a finalement eu raison de son jeune adversaire, qui a toutefois eu ses chances — dont une avance de 2-0, 30-0 au premier set qui s'est soldée par un bris de service dont il ne s'est jamais remis. Au terme du match, Niemeyer, qui ne se faisait pas d'illusions et considérait plutôt comme un honneur le fait de jouer contre Agassi, a expliqué que son service, bien que puissant et dépassant régulièrement les 200 km/h, n'était «pas au point». Ses sept as (dont quatre dans le même jeu) ont été contrebalancés par 11 doubles fautes.
Les deux matchs ont clos une longue, très longue journée ponctuée de multiples interruptions due à la maudite météo, le ciel ayant passé le moins clair de sa journée à faire peser son regard gris fâché sur le court. Déjà, après deux heures d'action, on avait eu droit à 15 minutes de tennis, une heure 15 de pluie et une demi-heure de séchage à la machine et d'épongeage au chiffon J.
Puis le soleil a effectué une petite réapparition et on s'est dit qu'on devait mener une bonne vie, tout comme Paradorn Srichaphan qui en a profité pour liquider Alberto Martin 6-0, 7-6 (5). Srichaphan, il faut le dire parce que la question vous brûle les lèvres, est une rareté dans le merveilleux monde du tennis: il est le premier Asiatique à s'être classé parmi les 10 meneurs de l'ATP, et il occupe actuellement le 11e rang. Hier, il l'a même emporté sans son précieux chandail rouge, qui est une couleur chanceuse dans la tradition thaïlandaise. Peut-être devriez-vous apprendre à épeler son nom, juste au cas où ça serait demandé à l'examen.
Après ça, il a replu. Machines, chiffons J et tout le bataclan. Puis les joueurs sont revenus et, juste comme ils étaient prêts à reprendre, il s'est remis à mouiller. À tonner, même. Mais finalement, ça semblait vouloir passer en vent.
Bon, n'empêche, qu'est-ce qu'on fait quand il ne se passe rien et qu'on ne sait pas que le punch viendra à la toute fin du spectacle? On se raconte des histoires, voilà ce qu'on fait. Celle-ci, par exemple: puisqu'il est question de têtes de série, qui, pensez-vous, a inventé le concept? Je vous préviens, c'est une sacrée colle. Je vous laisse y réfléchir pendant que Carlos Moya et Arnaud Clément reviennent sur le court central. Non, attendez, ça recommence de plus belle.
Profitons-en donc pour noter que lorsque le major Walter Clopton Wingfield fit breveter le tennis en 1874, le tout tenait en une boîte de trois pieds par deux: deux raquettes, un filet et des bâtons pour marquer les extrémités du terrain. (Ne croyez pas à des balivernes, messieurs dames, tout ceci est rigoureusement documenté.) Le geste de Wingfield permit d'uniformiser le jeu et favorisa ainsi les affrontements et la création de tournois. De fait, dès 1877, Wimbledon voyait le jour.
On soulignera au passage un élément tout à fait loufoque un siècle et quart et plus tard mais selon toute probabilité moins drôle sur le coup: trouvant trop élevée la somme de 50 livres sterling exigée pour le renouvellement de son brevet, Wingfield l'abandonna cette même année 1877, peu avant le premier tournoi. Il n'y avait, selon lui, pas assez d'argent à faire avec ce lawn tennis.
Petit intermède ici pour signaler que le match Moya-Clément vient de reprendre après une interruption de deux heures 25 minutes. Quatre ou cinq paragraphes en 2 h 25 min, ça doit être la musique d'ambiance du parc Jarry qui ramollit la puissance créatrice.
Mais toujours est-il qu'enfin bref, en 1883, un certain Lewis Carroll, auteur d'un essai sur le tennis, proposa un système de têtes de série à Wimbledon afin d'éviter que les meilleurs ne se rencontrent en début de tournoi. Carroll, ne l'oublions jamais, s'adonne aussi à être l'auteur d'Alice au pays des merveilles, ce qui nous donne à suspecter qu'il avait peut-être le don de prescience et que le pays des merveilles en question était peut-être le merveilleux monde du sportª lui-même en personne. Je vais faire des recherches à ce sujet, c'est promis.
Le système ne fut cependant adopté qu'en 1922, comme quoi la logique est parfois dure de comprenure.
Et je peux vous certifier qu'au terme d'une éternité, Arnaud Clément, 33e joueur mondial, a vaincu Carlos Moya, 4e au classement de l'ATP et 4e favori de ce tournoi, par 7-6 (4), 4-6 et 6-3. Comme quoi les têtes de série, si on est patient, sont faites pour être tranchées.
C'est exactement ce qu'a fait hier soir Simon Larose, entré au Masters de tennis du Canada par un laissez-passer, alors qu'il a battu Gustavo «Guga» Kuerten, 13e tête de série, en deux sets de 7-5 et 7-6 (2) dans un match que le plus stoïque n'aurait pas eu de réticences à qualifier de spectaculaire, d'électrisant, de comme on en voit peu dans les premiers tours et de qui vous place un jeune homme de 25 ans sur la carte.
«Je n'ai jamais perdu mon sang-froid. Je savais ce que j'avais à faire, et je l'ai fait», a commenté Larose au terme de la rencontre extrêmement serrée au cours de laquelle il a eu recours à la balle brossée du côté droit de l'adversaire pour se donner le mince avantage qui a suffi pour assurer son triomphe. En tout cas, on aura l'occasion de le revoir mercredi au deuxième tour contre l'Argentin Jose Acasuso (79e au classement ATP), mais on peut dire pour l'instant que voilà un gars qui déborde de confiance et qui n'a pas l'air d'avoir peur de grand-chose. Cool.
Et le plus merveilleux, c'est que bien que venant bousiller à la dernière minute le texte soigneusement songé du chroniqueur, cette victoire imprévue accrédite en même temps sa thèse, à savoir qu'on ne sait jamais, hein.
D'ailleurs, à moins de suivre le tennis de très près, ce que nous n'avons pas tous le temps de faire entre deux brassées de blanc, il est facile de se perdre dans cet univers fulgurant à mille milles à l'heure. C'est que ça pousse vite, cette jeunesse-là, et ça n'a pas un respect fou pour les aînés qu'ils tassent allégrement. Le programme officiel du Masters de Montréal nous prévient même qu'un coup d'oeil au tableau principal suffit pour qu'on sache qu'on ne sait pas grand-chose, quoique l'occasion soit belle d'apprendre de nouveaux mots.
Regardez-moi ça: Guillermo Cañas, champion 2002, pas là. Andrei Pavel, champion 2001, pas là. Marat Safin, champion 2000, pas là. Thomas Johansson, champion 1999, pas là. Pour trouver un ancien champion présent à Montréal, il faut remonter à 1996 et Wayne Ferreira. Pendant ce temps, les têtes de série s'appellent Rainer Schuettler, Paradorn Srichaphan, Martin Verkerk, Sjeng Schalken et Tommy Robredo.
Et l'homme de l'heure, vainqueur de Wimbledon, est un Suisse qui s'appelle Roger et qui a reçu une vache en cadeau. Une chance qu'il y a des valeurs sûres, comme Andre Agassi. Vous dire, Agassi est tellement vieux qu'il jouait déjà quand la coupe Longueuil, qu'il arborait avec panache, était encore à la mode. Il est tellement vieux qu'il sortait avec Brooke Shields quand elle aussi était à la mode. À 33 ans et des poussières, M. Steffi Graf, bientôt papa pour la seconde fois, est d'ailleurs le détenteur de la première position mondiale le plus âgé de l'histoire. Encore une quinzaine d'années, et il égalera le record toutes catégories de George Foreman.
Hier, Agassi devait affronter au premier tour Frédéric Niemeyer, un p'tit gars de Deauville qui occupe le 241e rang mondial, à l'occasion de la soirée Québec qui devait aussi voir Larose face au Brésilien.
Dans ce duel, Niemeyer s'est vaillamment défendu, comme disait le prophète, mais il est tombé en deux sets contre Agassi, 6-4 et 6-2. Le jeu méthodique, serré, pressé du numéro un a finalement eu raison de son jeune adversaire, qui a toutefois eu ses chances — dont une avance de 2-0, 30-0 au premier set qui s'est soldée par un bris de service dont il ne s'est jamais remis. Au terme du match, Niemeyer, qui ne se faisait pas d'illusions et considérait plutôt comme un honneur le fait de jouer contre Agassi, a expliqué que son service, bien que puissant et dépassant régulièrement les 200 km/h, n'était «pas au point». Ses sept as (dont quatre dans le même jeu) ont été contrebalancés par 11 doubles fautes.
Les deux matchs ont clos une longue, très longue journée ponctuée de multiples interruptions due à la maudite météo, le ciel ayant passé le moins clair de sa journée à faire peser son regard gris fâché sur le court. Déjà, après deux heures d'action, on avait eu droit à 15 minutes de tennis, une heure 15 de pluie et une demi-heure de séchage à la machine et d'épongeage au chiffon J.
Puis le soleil a effectué une petite réapparition et on s'est dit qu'on devait mener une bonne vie, tout comme Paradorn Srichaphan qui en a profité pour liquider Alberto Martin 6-0, 7-6 (5). Srichaphan, il faut le dire parce que la question vous brûle les lèvres, est une rareté dans le merveilleux monde du tennis: il est le premier Asiatique à s'être classé parmi les 10 meneurs de l'ATP, et il occupe actuellement le 11e rang. Hier, il l'a même emporté sans son précieux chandail rouge, qui est une couleur chanceuse dans la tradition thaïlandaise. Peut-être devriez-vous apprendre à épeler son nom, juste au cas où ça serait demandé à l'examen.
Après ça, il a replu. Machines, chiffons J et tout le bataclan. Puis les joueurs sont revenus et, juste comme ils étaient prêts à reprendre, il s'est remis à mouiller. À tonner, même. Mais finalement, ça semblait vouloir passer en vent.
Bon, n'empêche, qu'est-ce qu'on fait quand il ne se passe rien et qu'on ne sait pas que le punch viendra à la toute fin du spectacle? On se raconte des histoires, voilà ce qu'on fait. Celle-ci, par exemple: puisqu'il est question de têtes de série, qui, pensez-vous, a inventé le concept? Je vous préviens, c'est une sacrée colle. Je vous laisse y réfléchir pendant que Carlos Moya et Arnaud Clément reviennent sur le court central. Non, attendez, ça recommence de plus belle.
Profitons-en donc pour noter que lorsque le major Walter Clopton Wingfield fit breveter le tennis en 1874, le tout tenait en une boîte de trois pieds par deux: deux raquettes, un filet et des bâtons pour marquer les extrémités du terrain. (Ne croyez pas à des balivernes, messieurs dames, tout ceci est rigoureusement documenté.) Le geste de Wingfield permit d'uniformiser le jeu et favorisa ainsi les affrontements et la création de tournois. De fait, dès 1877, Wimbledon voyait le jour.
On soulignera au passage un élément tout à fait loufoque un siècle et quart et plus tard mais selon toute probabilité moins drôle sur le coup: trouvant trop élevée la somme de 50 livres sterling exigée pour le renouvellement de son brevet, Wingfield l'abandonna cette même année 1877, peu avant le premier tournoi. Il n'y avait, selon lui, pas assez d'argent à faire avec ce lawn tennis.
Petit intermède ici pour signaler que le match Moya-Clément vient de reprendre après une interruption de deux heures 25 minutes. Quatre ou cinq paragraphes en 2 h 25 min, ça doit être la musique d'ambiance du parc Jarry qui ramollit la puissance créatrice.
Mais toujours est-il qu'enfin bref, en 1883, un certain Lewis Carroll, auteur d'un essai sur le tennis, proposa un système de têtes de série à Wimbledon afin d'éviter que les meilleurs ne se rencontrent en début de tournoi. Carroll, ne l'oublions jamais, s'adonne aussi à être l'auteur d'Alice au pays des merveilles, ce qui nous donne à suspecter qu'il avait peut-être le don de prescience et que le pays des merveilles en question était peut-être le merveilleux monde du sportª lui-même en personne. Je vais faire des recherches à ce sujet, c'est promis.
Le système ne fut cependant adopté qu'en 1922, comme quoi la logique est parfois dure de comprenure.
Et je peux vous certifier qu'au terme d'une éternité, Arnaud Clément, 33e joueur mondial, a vaincu Carlos Moya, 4e au classement de l'ATP et 4e favori de ce tournoi, par 7-6 (4), 4-6 et 6-3. Comme quoi les têtes de série, si on est patient, sont faites pour être tranchées.
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