Mariage gay
4 août 2003
Lundi dernier, j'ai rappelé que l'institution du mariage avait considérablement évolué au fil du temps. Nous avons assisté à la rupture du lien obligé entre mariage et filiation. L'intérêt de la société envers le mariage réside désormais moins dans la protection de la lignée que dans le soutien aux formes d'organisation familiale qui contribuent à des engagements plus durables entre les personnes, pour le meilleur et pour le pire.
Ce critère, me semble-t-il, est, avec la reconnaissance du droit à l'égalité, le plus important pour juger du bien fondé d'étendre aux conjoints de même sexe le droit au mariage.
Si, pour la société, l'important est de consolider les formes durables d'organisation familiale, l'extension aux homosexuels du droit au mariage est bonne. En étendant la protection de l'État aux unions homosexuelles, nous favorisons la durée des ménages et la solidité des liens sociaux. Les avantages du mariage (une permanence relative, une résidence partagée, une division du travail dans le ménage, la socialisation et l'éducation des enfants, une relation d'alliances au-delà des époux entre deux groupes de parents) valent pour les unions homosexuelles autant que pour les autres.
Cela vaut aussi pour l'éducation des enfants. Le principal argument défavorable au mariage homosexuel est la contradiction qui existe entre l'homosexualité et la procréation. Cette contradiction tombe sous le sens, en effet (n'entrons pas aujourd'hui dans le débat sur la procréation assistée qui soulève d'autres enjeux). Mais les statistiques montrent que même les couples hétérosexuels mariés ne se forment plus nécessairement pour procréer. En outre, il arrive de plus en plus souvent que le mariage survienne après la naissance des enfants et que celui-ci soit célébré entre deux époux dont les enfants soient nés d'unions précédentes. En somme, le mariage reste sans doute le meilleur contexte pour élever des enfants mais on peut fort bien y élever d'autres enfants que les siens.
La même logique vaut pour les homosexuels. Plusieurs découvrent leur homosexualité après avoir eu des enfants. Un homosexuel célibataire peut aussi en adopter un. Si l'on recherche le bien de l'enfant, on devrait souhaiter qu'il puisse vivre au sein d'un ménage le plus stable et le plus durable possible. Le contact de l'enfant avec des adultes de l'autre sexe se réalisera d'autant plus aisément au sein de la famille élargie et des réseaux sociaux auxquels participent les parents homosexuels que leur ménage n'est pas tabou.
D'ailleurs, les mariages homosexuels vont rester l'exception. Or, comme l'affirme l'Organisme catholique pour la vie et la famille (OCVF) pour justifier le mariage sans enfant, «les exceptions n'invalident pas la preuve d'une règle; et les pratiques individuelles n'invalident pas les objectifs d'une institution». Autoriser le mariage homosexuel ne dévaloriserait pas le mariage hétérosexuel dont la domination restera écrasante.
***
La liberté de croyance reste entière dans une société démocratique. Il est probable que la Cour suprême va confirmer le droit des cultes de refuser la célébration de mariages homosexuels si cela est contraire à leurs doctrines. Mais plusieurs croyants s'opposent au nom de leur foi même au mariage civil pour les homosexuels. Ils s'appuient notamment sur les mythes de la Création (Adam et Ève) dans la Genèse. C'est donner beaucoup de poids à des textes rédigés longtemps avant l'invention de l'anthropologie.
Le théologien anglais Kevin T. Kelly rappelle avec justesse que «la volonté de Dieu prend forme à travers nos décisions. Quand de vrais choix surgissent dans nos existences, la volonté de Dieu n'est pas déjà déterminée. Cela consiste plutôt dans ce que nous décidons être les actes aimants et responsables que nous avons à faire».
De plus en plus de théologiens voient une contradiction dans l'exclusion des homosexuels du sacrement du mariage. L'exclusion de quiconque du Royaume de Dieu pose un grand problème théologique. Si le salut est effectué par le Christ seul et transmis par la foi seule, il est difficile de voir pourquoi on pourrait perdre le salut en raison de pratiques sexuelles spécifiques. La reconnaissance par l'Église des mariages homosexuels, arguent certains théologiens, serait une chance de prêcher la justification par la foi. L'apôtre Paul le souligne dans l'épître aux Galates: «Car tous vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus-Christ. Oui, vous tous avez revêtu Christ. Il n'y a ni esclave, ni homme libre; il n'y a plus l'homme et la femme; car tous, vous êtres quelqu'un en Jésus-Christ.»
L'extension du mariage aux couples de même sexe est une manière de reconnaître l'égalité non pas au non de la différence mais au nom d'une commune humanité, au nom de ce qu'il y a de semblable entre tous. Le droit à l'égalité inclus dans les chartes des droits est un droit négatif: il interdit d'exclure. La compréhension chrétienne de la reconnaissance est la même: elle ne conduit pas à exacerber la différence en lui donnant un statut mais plutôt à accueillir la diversité au nom de ce qui nous rassemble.
En ce sens, réserver aux homosexuels une forme distincte d'union conjugale (comme l'union civile à la québécoise, que l'Église catholique juge plus appropriée pour les homosexuels), perpétue la ségrégation, le communautarisme et la ghettoïsation.
On peut même voir dans la demande des homosexuels une reconnaissance par eux de l'institution du mariage et, de la sorte, une forme de réciprocité dans l'acceptation de l'Autre. Cela tranche avec les manifestations bruyantes de la fierté gaie qui constituent une forme de contestation des cadres traditionnels de la société. En réclamant le mariage pour eux-mêmes, ils se trouvent à appuyer le mode de vie dominant. Au lieu d'affirmer leur identité en exacerbant la différence, ils manifestent au contraire le besoin de se fondre dans la multitude, sauf pour leurs pratiques sexuelles qui relèvent de l'intimité, comme l'a d'ailleurs enfin reconnu la Cour suprême des États-Unis au début de l'été.
- Références: La reconnaissance des couples homosexuels. Enjeux éthiques, sociaux et religieux, Labor et Fides, Genève, 2000; Le sacrement de mariage entre hier et demain, Éditions de l'Atelier, Paris, 2003. Le site Internet de La Conférence des évêques catholiques du Canada (www.cccb.ca).
vennem@fides.qc.ca
Ce critère, me semble-t-il, est, avec la reconnaissance du droit à l'égalité, le plus important pour juger du bien fondé d'étendre aux conjoints de même sexe le droit au mariage.
Si, pour la société, l'important est de consolider les formes durables d'organisation familiale, l'extension aux homosexuels du droit au mariage est bonne. En étendant la protection de l'État aux unions homosexuelles, nous favorisons la durée des ménages et la solidité des liens sociaux. Les avantages du mariage (une permanence relative, une résidence partagée, une division du travail dans le ménage, la socialisation et l'éducation des enfants, une relation d'alliances au-delà des époux entre deux groupes de parents) valent pour les unions homosexuelles autant que pour les autres.
Cela vaut aussi pour l'éducation des enfants. Le principal argument défavorable au mariage homosexuel est la contradiction qui existe entre l'homosexualité et la procréation. Cette contradiction tombe sous le sens, en effet (n'entrons pas aujourd'hui dans le débat sur la procréation assistée qui soulève d'autres enjeux). Mais les statistiques montrent que même les couples hétérosexuels mariés ne se forment plus nécessairement pour procréer. En outre, il arrive de plus en plus souvent que le mariage survienne après la naissance des enfants et que celui-ci soit célébré entre deux époux dont les enfants soient nés d'unions précédentes. En somme, le mariage reste sans doute le meilleur contexte pour élever des enfants mais on peut fort bien y élever d'autres enfants que les siens.
La même logique vaut pour les homosexuels. Plusieurs découvrent leur homosexualité après avoir eu des enfants. Un homosexuel célibataire peut aussi en adopter un. Si l'on recherche le bien de l'enfant, on devrait souhaiter qu'il puisse vivre au sein d'un ménage le plus stable et le plus durable possible. Le contact de l'enfant avec des adultes de l'autre sexe se réalisera d'autant plus aisément au sein de la famille élargie et des réseaux sociaux auxquels participent les parents homosexuels que leur ménage n'est pas tabou.
D'ailleurs, les mariages homosexuels vont rester l'exception. Or, comme l'affirme l'Organisme catholique pour la vie et la famille (OCVF) pour justifier le mariage sans enfant, «les exceptions n'invalident pas la preuve d'une règle; et les pratiques individuelles n'invalident pas les objectifs d'une institution». Autoriser le mariage homosexuel ne dévaloriserait pas le mariage hétérosexuel dont la domination restera écrasante.
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La liberté de croyance reste entière dans une société démocratique. Il est probable que la Cour suprême va confirmer le droit des cultes de refuser la célébration de mariages homosexuels si cela est contraire à leurs doctrines. Mais plusieurs croyants s'opposent au nom de leur foi même au mariage civil pour les homosexuels. Ils s'appuient notamment sur les mythes de la Création (Adam et Ève) dans la Genèse. C'est donner beaucoup de poids à des textes rédigés longtemps avant l'invention de l'anthropologie.
Le théologien anglais Kevin T. Kelly rappelle avec justesse que «la volonté de Dieu prend forme à travers nos décisions. Quand de vrais choix surgissent dans nos existences, la volonté de Dieu n'est pas déjà déterminée. Cela consiste plutôt dans ce que nous décidons être les actes aimants et responsables que nous avons à faire».
De plus en plus de théologiens voient une contradiction dans l'exclusion des homosexuels du sacrement du mariage. L'exclusion de quiconque du Royaume de Dieu pose un grand problème théologique. Si le salut est effectué par le Christ seul et transmis par la foi seule, il est difficile de voir pourquoi on pourrait perdre le salut en raison de pratiques sexuelles spécifiques. La reconnaissance par l'Église des mariages homosexuels, arguent certains théologiens, serait une chance de prêcher la justification par la foi. L'apôtre Paul le souligne dans l'épître aux Galates: «Car tous vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus-Christ. Oui, vous tous avez revêtu Christ. Il n'y a ni esclave, ni homme libre; il n'y a plus l'homme et la femme; car tous, vous êtres quelqu'un en Jésus-Christ.»
L'extension du mariage aux couples de même sexe est une manière de reconnaître l'égalité non pas au non de la différence mais au nom d'une commune humanité, au nom de ce qu'il y a de semblable entre tous. Le droit à l'égalité inclus dans les chartes des droits est un droit négatif: il interdit d'exclure. La compréhension chrétienne de la reconnaissance est la même: elle ne conduit pas à exacerber la différence en lui donnant un statut mais plutôt à accueillir la diversité au nom de ce qui nous rassemble.
En ce sens, réserver aux homosexuels une forme distincte d'union conjugale (comme l'union civile à la québécoise, que l'Église catholique juge plus appropriée pour les homosexuels), perpétue la ségrégation, le communautarisme et la ghettoïsation.
On peut même voir dans la demande des homosexuels une reconnaissance par eux de l'institution du mariage et, de la sorte, une forme de réciprocité dans l'acceptation de l'Autre. Cela tranche avec les manifestations bruyantes de la fierté gaie qui constituent une forme de contestation des cadres traditionnels de la société. En réclamant le mariage pour eux-mêmes, ils se trouvent à appuyer le mode de vie dominant. Au lieu d'affirmer leur identité en exacerbant la différence, ils manifestent au contraire le besoin de se fondre dans la multitude, sauf pour leurs pratiques sexuelles qui relèvent de l'intimité, comme l'a d'ailleurs enfin reconnu la Cour suprême des États-Unis au début de l'été.
- Références: La reconnaissance des couples homosexuels. Enjeux éthiques, sociaux et religieux, Labor et Fides, Genève, 2000; Le sacrement de mariage entre hier et demain, Éditions de l'Atelier, Paris, 2003. Le site Internet de La Conférence des évêques catholiques du Canada (www.cccb.ca).
vennem@fides.qc.ca
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