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Les fermiers américains verrouillent l'OMC

Alec Castonguay   30 juillet 2003 
La démonstration de force des policiers a porté fruits. Les deux manifestations d’hier contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se sont déroulées sans la moindre anicroche. En désespoir de cause, cette manifestante signale son agacement
Photo : Patrick Sanfaçon
La démonstration de force des policiers a porté fruits. Les deux manifestations d’hier contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se sont déroulées sans la moindre anicroche. En désespoir de cause, cette manifestante signale son agacement
Si la délégation américaine présente au mini-sommet de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui se déroule à Montréal comptait sur une certaine ouverture de la part de ses producteurs agricoles pour tenter de débloquer les négociations en cours, elle ferait mieux d'oublier ça.

Hier, lors de la clôture du Forum international des dirigeants agricoles qui se tenait à l'hôtel Reine-Élisabeth, dans le contexte du sommet de l'OMC, le président de la National Farmers Union des États-Unis, Dave Frederickson, a clairement verrouillé les possibilités que soit modifié le contesté Farm Bill américain, en vertu duquel 19 milliards $US par année sont versés aux fermiers. «Personne aux États-Unis n'a l'idée de changer le Farm Bill, pas plus les producteurs que le Congrès, a-t-il dit en entrevue au Devoir. Il n'y a aucune volonté, la réponse est clairement non.»

Le président de la plus grande association d'agriculteurs chez nos voisins du Sud n'entrevoit pas de changement à la politique agricole américaine avant les prochaines élections présidentielles, soit tout juste avant la fin des négociations du cycle de Doha, prévue en décembre 2004. «Tant qu'il n'y aura pas de changement d'administration [à la Maison-Blanche], je ne vois pas pourquoi le Farm Bill serait modifié, dit-il. Il vient tout juste d'être adopté en 2002 et il est valide jusqu'en 2012, et si vous voulez mon avis, réduire les subventions n'arrivera pas de sitôt.»

Dave Frederickson, dirigeant de la plus vieille association d'agriculteurs américains, représente 300 000 fermiers. Il affirme que les subventions existent parce qu'il n'y a pas d'autre choix. «Évidemment, dans un monde parfait, nous aimerions mieux recevoir de l'argent des consommateurs plutôt que du gouvernement, mais ce n'est pas le cas», soutient-il.

Cette position ferme et sans ambiguïté du puissant lobby agricole américain ne facilite pas les pourparlers en cours à l'OMC, où 26 ministres du Commerce tentent actuellement de rapprocher les pays sur la question de l'agriculture, véritable pierre d'achoppement du cycle de Doha.

La délégation américaine n'a émis aucun commentaire sur les négociations tenues hier et sur la marge de manoeuvre, visiblement très mince, qu'elle possède pour faire avancer le dossier.

Le porte-parole de l'OMC, Keith Rockwell, estime que «ça va prendre un immense effort» pour en arriver à une entente sur l'agriculture, mais «qu'en se basant sur ce que nous avons vu aujourd'hui [hier], tout n'est pas perdu». Sébastien Théberge, porte-parole du ministre du Commerce international du Canada, Pierre Pettigrew, a qualifié les discussions de «nourries et animées», affirmant que les ministres restaient «très engagés» à atteindre leur but. Il a également soutenu qu'il y avait «des signes d'espoir, principalement en agriculture».

Rien d'autre n'a filtré des discussions à huis clos qui prendront fin aujourd'hui à midi. «Les ministres vont se rencontrer ce soir [hier] pour un souper de travail qui va s'étirer jusqu'à tard en soirée», a mentionné Sébastien Théberge.

Les producteurs agricoles européens accentuent la pression

La fin de non-recevoir des fermiers américains sur de possibles baisses de leurs subventions n'a pas empêché les agriculteurs européens de montrer leurs homologues du doigt. «Je dis directement que c'est aux États-Unis de faire quelque chose et aux agriculteurs américains de faire des concessions», déclare Knud Vest, vice-président pour l'Union européenne de COPA-COGECA, une association qui représente 12 millions de fermiers en Europe.

Knud Vest pense que l'Union européenne ne peut pas faire plus actuellement et que la réforme de la Politique agricole commune (PAC) du 26 juin dernier donne une marge de manoeuvre suffisante pour faire avancer le dossier agricole. «Les ambassadeurs européens à l'OMC n'ont jamais eu autant d'outils pour négocier, dit-il. Pour nous, c'est le maximum qu'on peut faire. Si on nous demande de faire plus de concessions, il n'y aura simplement pas d'entente sur l'agriculture dans le cycle de Doha.»

Un plaidoyer qui ne touche pas les Américains. Ces derniers ne voient pas pourquoi ils devraient réduire leurs revenus, même pour donner une chance aux cultivateurs des pays pauvres. «Éliminer le Farm Bill ne ferait qu'enlever de l'argent dans nos poches, alors que le marché ne garantit pas que le prix [des produits] sera suffisant, soutient Dave Frederickson. Tout le monde autour de la table de l'OMC est conscient que les producteurs quittent leurs terres parce que c'est difficile de vivre de l'agriculture, aux États-Unis comme ailleurs. C'est un problème mondial.»

Les dirigeants agricoles réunis au Forum depuis lundi représentaient 37 pays, tant du Nord que du Sud. Malgré la diversité des points de vue en présence, certains leaders ne se sont pas privés d'envoyer un message clair, autant aux ministres de l'OMC qu'à leurs homologues. «Si rien n'est fait pour baisser les subventions agricoles et faciliter l'accès à nos produits aux marchés du Nord, les pays en développement pourraient envisager de relever leurs droits de douane», a indiqué Philip Kiriro, président de la Fédération nationale des agriculteurs du Kenya.

Laurent Pellerin, président de l'Union des producteurs agricoles du Québec, n'a pu que constater le chemin à parcourir avant la conclusion d'un accord sur l'agriculture. «Les positions de certains pays sont extrêmes, dit-il. Il faut trouver un moyen de rapprocher les parties. Mais en bout de ligne, ce que tout le monde veut, c'est améliorer la qualité de vie des agriculteurs. Si ça ne se fait pas avec l'abolition des subventions, il faut mettre en place des mécanismes qui garantissent des prix du marché acceptables pour tous.»






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