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Les nouvelles, l'été

Denise Bombardier   26 juillet 2003 
Lorsque les acteurs de l'actualité et ceux qui font métier de répercuter leurs actions, en l'occurrence les journalistes, se mettent en vacances, voilà que règnent les faits divers et les informations internationales. Dans les deux cas, les médias nous offrent plutôt des nouvelles brutes. A-t-on vraiment du temps à perdre l'été avec de longues mises en contexte qui demandent un effort au lecteur ou au téléspectateur? Or c'est précisément l'été, lorsqu'on est en vacances, que l'on a le temps de lire autre chose que les manchettes. Hélas, on risque d'être déçu et surtout on se déçoit soi-même car on devient, comme tout le monde, un voyeur quotidien des drames des autres.

Le Liberia, où la guerre tribale fait des centaines de milliers de morts, apparaît chaque jour comme un enfer où des adolescents au regard vitreux jouent de la mitraillette comme ailleurs les majorettes de leur bâton. Pendant ce temps, le tyran sanguinaire, Charles Taylor, fait la une en photo, une photo où coule une larme sur sa grosse joue. Il ne pleure pas sur son peuple, que non, mais comme un bon fils qu'il est sur la tombe de sa mère, car les tueurs souvent aiment beaucoup, beaucoup leur maman et sont infiniment perdus lorsqu'elle décède.

Pendant ce temps en Irak, un père traqué qui a su transmettre en héritage à deux de ses enfants, ses fils adorés, ses talents de tueur doublé d'un doigté pour la torture, pleure sans doute à son tour leur disparition. Il doit même tenter, si faire se peut, de consoler leurs veuves jadis bafouées mais aujourd'hui éplorées, oubliant que lui, Saddam, n'avait pas eu les mêmes égards envers ses filles lorsqu'il avait assassiné leur propre mari. À regarder les foules irakiennes — en fait avant tout des hommes et des garçons armés pour la plupart — on s'étonne que si peu de soldats américains soient tués chaque jour. Tous les habitants de Bagdad seraient armés, selon les informations. Pourquoi restent-ils si pacifiques? La réponse viendra peut-être à l'automne après les vacances.

En politique, la naïveté n'est pas exportable. On en veut pour preuve l'assassinat de la photographe Zahra Kazemi dans son pays d'origine l'Iran. Mme Kazemi, vivant parmi nous depuis plusieurs années, a dû intégrer notre propre système de valeurs. Elle qui a fui son pays pour des raisons politiques — et on la comprend — s'est crue à l'abri en retournant exercer son métier, protégée par son passeport canadien. Or, l'on peut émettre l'hypothèse que ses bourreaux se sont déchaînés sur elle parce qu'elle était une femme, iranienne de surcroît. Comment des porte-parole du gouvernement canadien peuvent-ils faire semblant d'exiger la transparence de ce système archaïque, comme si l'Iran appartenait au camp démocratique? Cette théocratie, dirigée par des mollahs qui confinent les femmes à leurs quartiers privés, qui abrite des fous de Dieu prêts à faire sauter la planète des «chiens de chrétiens», croit-on vraiment qu'elle s'émeut qu'un barbu haineux, digne représentant du système en place, ait fracassé la tête d'une femme aussi téméraire qu'inconsciente venue narguer le pouvoir sous couvert de citoyenneté canadienne? Quand cessera-t-on dans nos médias de faire des distinguos entre conservateurs et progressistes alors qu'il s'agit dans tous les cas de figure de dirigeants qui croient à la guerre sainte, au diktat du Coran, et qui jouent le jeu des relations internationales afin de remplir les coffres de l'État — et éventuellement les leurs — pour assurer leur pérennité par les armes en soumettant la moitié de la population à leurs fantasmes de tordus — on serait tenté de dire sexuels? Notons pour mémoire qu'à l'arrivée au pouvoir des mollahs, l'âge du mariage fut abaissé à neuf ans. Certes, toutes les négociations valent mieux qu'une guerre ou une mise à l'écart de la vie internationale. Mais la tristesse qu'on ressent devant l'assassinat de Mme Kazemi, devant aussi la colère et l'indignation d'un fils aimant qui retarde son deuil en se battant avec la complicité des médias, ne devrait pas aveugler la juste perception de la nature de ce régime intolérable.

Et puisque la réalité dépasse toujours la fiction, d'où le succès des réalité-shows, les tragédies personnelles alimentent nos journaux quotidiens qui en font leurs manchettes. Les faits divers ne sont pas nécessairement insignifiants. Ils expriment aussi l'époque et chaque société se révèle par ses réactions à tous ces drames. La société québécoise, elle, a tendance trop souvent à trouver des excuses aux gestes criminels, à condition que ceux qui les posent fassent pitié. Notre vieux fond catholique, où une faute avouée est à moitié pardonnée, explique en partie cette réaction. La mort d'un bébé «oublié» par son père distrait provoque un appui spontané au pauvre père «qui va souffrir le reste de ses jours» et l'on a même entendu plusieurs personnes affirmer cette semaine que cela peut arriver à tout le monde. Sans vouloir accabler davantage un homme profondément perturbé, il est faux de prétendre que n'importe qui peut oublier son enfant toute une journée, comme il était faux de croire, à la suite du drame de la Polytechnique, que tous les hommes étaient des Marc Lépine en puissance, tout comme il est faux d'imaginer que chaque être humain est potentiellement un tueur, un violeur ou une marâtre. Il existe une telle chose que le sens des responsabilités, le contrôle de soi, l'altruisme et le sens du bien et du mal. Réprimer ses pulsions, se policer, s'oublier, cela fait aussi partie de la construction d'un être humain. La dérive humaine ne doit pas être perçue comme une fatalité, si l'on croit que chacun possède son propre espace de liberté.

denbombardier@earthlink.
 
 
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