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La source

Josée Boileau   22 juillet 2003 
Plus le scandale est grand, plus la rigueur s'impose. Dont l'obligation de ne pas faire porter par un seul homme le poids de la recherche de la vérité. La BBC a-t-elle fauté en s'appuyant à ce point sur David Kelly?

L'automne dernier, au congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, un atelier était consacré au journalisme d'enquête. Isabelle Richer, reporter judiciaire à la télévision de Radio-Canada, y avait alors raconté les dessous du scoop qui lui était attribué: le blâme du Conseil canadien de la magistrature à l'endroit du juge Jean-Guy Boilard, ce qui avait entraîné son spectaculaire désistement du procès des Hells Angels qu'il présidait à l'époque.

Or la journaliste soulignait que son reportage n'avait jamais été diffusé, le juge ayant démissionné quelques heures auparavant. Elle détenait pourtant le document du Conseil de la magistrature depuis quelques jours et aurait pu aller en ondes dès le premier soir. Mais à Radio-Canada, la règle est ferme: tout reportage doit s'appuyer sur deux sources, même si un document a l'air bien officiel. Qui dit qu'il n'a pas été fabriqué? La prudence est de mise quand la divulgation de l'information risque d'avoir d'importantes répercussions. Encore aujourd'hui, Mme Richer raconte que cette quête de la deuxième source l'agaçait a priori — sa première source, qui lui avait remis le document, étant vraiment fiable. Mais elle a par la suite dû constater que cela l'avait obligée à réfléchir au reportage qu'elle préparait et à ses conséquences.

La même retenue marque une autre célèbre enquête, l'affaire Claude Morin. Dans son ouvrage Enquêtes sur les services secrets, le journaliste Normand Lester raconte à quel point, depuis longtemps, plusieurs journalistes avaient des sources quant aux liens unissant l'ancien ministre péquiste et la Gendarmerie royale du Canada. Mais à Radio-Canada (où M. Lester travaillait alors), on ne sortirait pas une histoire aussi explosive sur la seule foi de témoignages. Il faudrait des preuves indubitables, à confronter ensuite avec le principal intéressé. Normand Lester trouvera donc d'autres sources, rassemblera de meilleures informations et pourra, avec assurance, rencontrer M. Morin puis mettre son reportage en ondes.

Ce qui étonne dans l'affaire David Kelly, qui ébranle toute la Grande-Bretagne, c'est à quel point cette sagesse journalistique, pourtant inspirée de grandes institutions comme la BBC, semble avoir manqué. Dans un geste surprenant, la BBC a admis que M. Kelly, expert gouvernemental en armement, était la source du journaliste Andrew Gilligan pour un reportage révélant, fin mai, que le gouvernement avait exagéré des informations afin d'entraîner le pays dans la guerre contre l'Irak. La nouvelle était majeure, venait d'une source crédible — M. Kelly étant un homme qui parlait régulièrement aux journalistes, non pour être cité mais afin de leur clarifier des dossiers complexes — mais il n'y avait pas de deuxième source pour corroborer ses propos. D'ailleurs, dès la mi-juin, le journaliste Gilligan indiquait à la commission des Affaires étrangères des Communes qu'il n'avait qu'une source pour ce fameux reportage.

Le code de déontologie de la BBC souligne pourtant en toutes lettres que les reportages doivent éviter de s'appuyer sur une seule source. Aujourd'hui, la direction de la BBC dit que M. Kelly était un personnage d'un niveau tel qu'on pouvait se dispenser d'une vérification. Mais plusieurs font valoir que David Kelly, au-delà de sa compétence, n'était pas en mesure d'affirmer à un journaliste ce qui s'était vraiment passé lors de la rédaction du rapport sur l'Irak en septembre 2002. Et au sein même de la BBC, racontait hier The Guardian, les journalistes en ont gros sur le coeur contre leur audacieux collègue Gilligan, spécialiste des scoops mais qui, cette fois, s'est peut-être emballé, même si le témoignage rapporté repose probablement sur un grand fond de vérité.

Dans la partie de bras de fer qui oppose la BBC au gouvernement au sujet de l'Irak, il est clair aussi que le fait qu'il n'y ait eu qu'une seule source a facilité la méchante chasse à la «taupe» qui a suivi. Le 8 juillet, M. Kelly a en effet rencontré ses patrons du ministère de la Défense, sous couvert de l'anonymat, pour indiquer qu'il avait parlé à M. Gilligan. Dès le lendemain, le ministère lâchait sa proie auprès de trois journalistes: on ne vous dira pas qui s'est confessé mais si, à l'aide des quelques indices que nous vous donnons, vous trouvez de qui il s'agit, on vous le confirmera. Deux journalistes du Guardian se sont donc mis au travail, ont recoupé plusieurs informations puis ont rappelé le ministère avec trois noms. Le troisième, David Kelly, était le bon, a obligeamment certifié le ministère, marquant là l'entrée en enfer d'un homme jugé intègre, mais qui était soudain pris au piège d'une affaire qui le dépassait et sur qui le gouvernement pouvait se défausser.

Il serait simpliste de réduire le dramatique suicide de David Kelly à une bourde de la BBC. Et s'en servir pour détourner l'attention du vrai problème — celui des faussetés qui ont conduit à une guerre — serait tragique. Mais dans le contexte actuel, chaque examen de conscience doit être fait et la BBC, grand modèle journalistique, ne peut s'y dérober.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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