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Les mères

Josée Boileau   21 juillet 2003 
Le privé est politique. C'était le mantra des féministes des années 70, et il serait bon qu'il revienne au goût du jour. Car voilà les femmes de nouveau confrontées à un discours public qui remet en question leur rôle de partie prenante à la société dès qu'elles accèdent à la maternité.

Bien des arguments sont invoqués à la défense des «garderies à 5 $» ou pour les contrer, et Le Devoir en a largement fait état depuis un mois. Il en est pourtant un dont personne ne parle alors qu'il marque l'une des grandes réussites de ces places à coût réduit pour faire garder ses enfants dans un cadre éducatif et sécuritaire. Le programme a en effet permis de sortir du couple un questionnement idéologique tapi sous des dessous de saine gestion familiale: «Chérie, avons-nous vraiment les moyens que tu retournes travailler?» À 5 $ par jour de frais de garde, n'importe quand!

On objectera que le calcul est faux, que l'ancien système basé sur les remboursements fiscaux était financièrement plus avantageux, au bout de l'année, pour les familles. Mais ce n'est pas ainsi que dans la vraie vie, les couples font leurs comptes. On y parle du jour le jour: l'épicerie de la semaine, le transport en commun du mois, le dernier plein d'essence. Le coût de garde des enfants est mesuré de la même manière, et quand celui-ci équivaut au paiement d'un loyer ou d'une hypothèque — comme c'était le cas avant les Centres de la petite enfance, pour peu qu'on ait deux enfants à faire garder —, il devient un argument dans cette Amérique du Nord, Québec inclus, qui n'est pas encore complètement convaincue de la faisabilité pour les mères de concilier famille et travail.

Les partisans d'une augmentation de la contribution parentale dans les CPE font abondamment valoir que les familles à hauts revenus y sont surreprésentées. Évidemment puisque maman travaille, donc gagne des sous qui s'ajoutent à ceux de papa! Il suffit d'ailleurs que celui-ci ait un revenu de 40 000 $ par année et sa conjointe de 20 000 $ pour atteindre le nirvana de ces privilégiés qui encombreraient les garderies à 5 $. Que maman, plus diplômée que jamais, arrive à son tour à gagner un mirifique revenu annuel de 40 000 $ et voilà notre couple soupçonné d'usurper la place de démunis. Conclusion: faisons-les payer!

Plutôt, faisons-la payer: «Finalement chérie (car c'est toujours la chérie qu'on interroge, jamais l'inverse), avons-nous vraiment les moyens que tu travailles?» Peu de mères, et ce, peu importe leurs revenus, échappent à la question. Si elle ne se pose pas dans leur couple, ce sont les calculs d'économistes qui la leur renvoient, même si 70 % des mères québécoises qui ont un ou deux enfants de moins de 16 ans — et plus de la moitié de celles qui en ont trois et plus —, sont, à des degrés divers, sur le marché de l'emploi.

***

Mais de cela non plus le discours public ne tient pas vraiment compte. On reconnaît bien la réalité de la présence des mères au travail, mais on l'explique par la nécessité: comment une famille peut-elle «arriver» de nos jours avec un seul salaire? Alors forcément, la vie des mères — lancées, n'est-ce pas, contre leurs aspirations profondes dans le tourbillon de l'emploi — apparaît comme une horreur sans nom. Et on s'interroge, on se pince: «Je ne sais pas comment elle fait.»

À cette mère héroïque, il faut donc aménager des conditions particulières: un congé de maternité d'un an pour qu'elle demeure avec son enfant (la garderie pour poupons? Mais c'est l'enfer sur terre, allons!), la semaine de travail de quatre jours... D'ailleurs, n'est-ce pas une grande lacune des CPE que les enfants soient tenus de s'y inscrire à temps plein, entravant de ce fait le désir fondamental des mères de travailler le moins d'heures possibles pour rester auprès de leur enfant?

La philosophe française Élisabeth Badinter appelle cela, et elle s'en désole, le retour du biologique, où l'instinct maternel primerait tout autre désir chez la femme. Le fait qu'on y accole aujourd'hui un instinct paternel et que les politiques publiques (la semaine de 35 heures en France, le congé parental ici) soient aussi ouvertes aux hommes, ne change rien à l'affaire. Chacun sait que les premières cibles de ce discours sont les mères.

Alors plus personne n'ose dire que les femmes ont le droit, comme les hommes, de tout vouloir de la vie: l'amour, la carrière, les enfants, les loisirs... C'est là discours de superwoman, et le modèle est impossible à suivre, sauf chez quelques cas contre-nature, comme le démontrent à l'envi films et romans. Pourtant, il serait tellement plus sain de cesser de prendre les mères-travailleuses pour des martyres des temps modernes et qu'on leur permette simplement d'explorer tout le potentiel de leur vie. À cet égard, les garderies à 5 $, pour les pauvres comme pour les riches, sont un outil bien apprécié.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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