L'art de se mettre au vert
Le golf, autrefois affaire d'élite, gagne en popularité
Jean Dion
19 juillet 2003
Photo: Newscom
Il y a une quinzaine d'années, l'acteur Leslie Nielsen, rendu célèbre depuis par la série délicieusement absurde des films Naked Gun, avait réalisé un court métrage intitulé Bad Golf Made Easier. S'y trouvaient évoqués, sur le mode à la fois désopilant et pince-sans-rire qui a fait la renommée de Nielsen, tous les écueils qui guettent le joueur moyen sur le chemin d'une carte de pointage décente dans une discipline en apparence si facile mais en réalité extrêmement difficile à maîtriser.
Comment user d'un scaphandre pour sortir la balle de l'étang. Comment faire comprendre au quatuor qui piaffe d'impatience derrière qu'il aurait intérêt à se calmer le pompon. Comment s'assurer de décrocher une contravention en voiturette.
À cette époque pourtant pas si lointaine, le golf n'avait pas encore le vent en poupe dont il profite aujourd'hui. Sport d'élite réservé aux nantis depuis ses premières manifestations au XIXe siècle en Amérique et au XVIIIe en Europe, le golf — très probablement du néerlandais kolf, «bâton» — s'était longtemps distingué par son côté un peu guindé, ses manières surannées, voire la ségrégation, raciale et sexuelle, qu'il pratiquait sans remords.
Et on n'a pas parlé du clin d'oeil entendu que s'adressent les employés lorsque le patron annonce que, par un après-midi ensoleillé, il s'en va «discuter contrats» avec un client important.
Mais voilà que les choses changent. Dans un monde de bruit et de fureur où les images se bousculent à la seconde, où l'urgence fait foi de tout, le cadre bucolique et le rythme à échelle humaine que propose le golf semblent attirer un nombre toujours plus grand d'adeptes, qui mettent de côté les contretemps liés au long (et jamais terminé) apprentissage de la discipline. «La progression est remarquable», note Michel Fortin, président de l'Association de golf du Québec, qui regroupe quelque 50 000 golfeurs amateurs, dont plusieurs milliers de juniors.
Selon M. Fortin, on compterait jusqu'à 200 000 golfeurs au Québec, ceci incluant les joueurs d'occasion et autres pratiquants du dimanche qui peuvent ne tâter du fer 9 qu'une ou deux fois par été. «L'augmentation est constatée surtout chez les femmes, alors que du côté des hommes, c'est plutôt stable, dit-il. À l'inverse, chez les jeunes, ce sont surtout les garçons qui s'y mettent.» Du reste, les camps d'été orientés sur la pratique du golf, les «cliniques» organisées par l'AGQ et autres cours et sessions de formation affichent régulièrement complet.
Achalandage grandissant, donc, mais aussi démocratisation. Les terrains publics où tout le monde peut jouer à condition de réserver et, souvent, d'accepter de se présenter au tertre de départ aux aurores (plus de 400 dans la province), la forte majorité tout à fait rentables, se répandent aux dépens des clubs privés réservés aux seuls membres. «Le golf a la réputation d'être un sport très dispendieux, mais c'est de moins en moins vrai. Un 18 trous, un divertissement de cinq heures pour 35 ou 40 $, c'est quand même pas mal. Il est possible de s'offrir toute une saison pour 1200 $», souligne Michel Fortin.
Bien sûr, ce n'est pas encore l'Écosse, le berceau du golf où il est pratiquement impossible de rouler plus de 20 km sans apercevoir un panneau routier annonçant un terrain et où le sport (et les coûts qu'il entraîne) est résolument familial. Mais le Québec n'est pas le seul terreau fertile: on note une explosion en Asie de l'Est, où des conditions difficiles — au Japon, par exemple, l'exiguïté du territoire restreint le nombre de parcours, et il peut facilement en coûter 100 000 $ par année pour jouer — ne semblent pas freiner l'engouement. De même, le golf connaît un essor considérable aux États-Unis.
Ce faisant, il va chercher des publics qui lui avaient toujours été étrangers. Dans un tout récent numéro, le magazine Sports Illustrated indiquait que le golf est sur le point de dépasser le baseball en popularité auprès des jeunes Noirs et qu'il pourrait sous peu talonner le football (le basketball, avec les millions instantanés qu'il déverse, demeure en tête). Cela est d'autant plus étonnant que la disponibilité des terrains de golf dans les quartiers désoeuvrés des grandes villes s'avère, mettons, plutôt faible. Mais cette tendance, évidemment, s'explique par un phénomène: il s'appelle Tiger Woods.
Woods, peut-être le meilleur golfeur de l'histoire et le premier non-Blanc à véritablement s'imposer dans cet univers sélect, a engendré une petite révolution à lui seul: par exemple, lors des tournois présentés à la télévision, les cotes d'écoute triplent et quadruplent s'il se maintient dans la course. Par ailleurs, «il ne fait aucun doute que la présence de grands joueurs favorise la participation des plus jeunes», note Michel Fortin, qui se dit persuadé que, par exemple, la victoire du Canadien Mike Weir au dernier tournoi du Masters aura un effet d'entraînement de ce côté-ci de la frontière. Pour sa part, Woods, dont l'origine ethnique est multiple, a le potentiel de séduire non seulement les Noirs, mais aussi les Asiatiques, voire les Amérindiens, et les fondations de golf qu'il parraine commencent à peine à faire des petits.
Et puis, on parlait des dames? Il y a de l'action de ce côté-là aussi. Le premier point fort de la présente saison a été la controverse entourant le club Augusta National, où se déroule le Masters et qui ne compte aucun membre féminin. (À cet égard, certains ont soutenu que, si le mouvement de protestation est tombé un peu à plat, c'est que, justement, il ne s'agit que d'un phénomène isolé qui ne peut cacher les progrès énormes réalisés ailleurs.) Le deuxième a été la participation d'Annika Sorenstam à un tournoi de la PGA, le Colonial. La semaine prochaine, Suzy Whaley, qui a remporté en septembre dernier un tournoi préparatoire — où jouaient des hommes —, prendra part au Greater Hartford Open, un autre tournoi masculin.
En plus, et quoiqu'il ne faille pas anticiper, la prochaine grande vedette du golf, capable de susciter bien des vocations, pourrait bien être Michelle Wie, une Hawaiienne de 13 ans qu'on surnomme déjà «Tigress», qui envoie ses coups de départ bien droit à près de 300 verges et fait preuve d'un sang-froid du tonnerre.
Mais par-delà ces auteurs de performances hors du commun, il reste le plaisir de se produire dans un environnement enchanteur, de profiter du plein-air, de marcher, bref de se mettre au vert. «Et d'avoir la paix», ajoute Michel Fortin, qui a eu la piqûre du golf il y a une vingtaine d'années et n'a jamais démordu. «C'est bon pour la forme physique, c'est bon pour la réflexion, dit-il. Avant, on disait que j'avais tendance à être soupe au lait, mais le golf m'a appris à relaxer. Vous ne m'entendrez pas souvent émettre un gros mot, et les gens qui s'énervent ne joueront jamais longtemps avec moi. Ce sport doit être un plaisir. Il est un plaisir.»
Comment user d'un scaphandre pour sortir la balle de l'étang. Comment faire comprendre au quatuor qui piaffe d'impatience derrière qu'il aurait intérêt à se calmer le pompon. Comment s'assurer de décrocher une contravention en voiturette.
À cette époque pourtant pas si lointaine, le golf n'avait pas encore le vent en poupe dont il profite aujourd'hui. Sport d'élite réservé aux nantis depuis ses premières manifestations au XIXe siècle en Amérique et au XVIIIe en Europe, le golf — très probablement du néerlandais kolf, «bâton» — s'était longtemps distingué par son côté un peu guindé, ses manières surannées, voire la ségrégation, raciale et sexuelle, qu'il pratiquait sans remords.
Et on n'a pas parlé du clin d'oeil entendu que s'adressent les employés lorsque le patron annonce que, par un après-midi ensoleillé, il s'en va «discuter contrats» avec un client important.
Mais voilà que les choses changent. Dans un monde de bruit et de fureur où les images se bousculent à la seconde, où l'urgence fait foi de tout, le cadre bucolique et le rythme à échelle humaine que propose le golf semblent attirer un nombre toujours plus grand d'adeptes, qui mettent de côté les contretemps liés au long (et jamais terminé) apprentissage de la discipline. «La progression est remarquable», note Michel Fortin, président de l'Association de golf du Québec, qui regroupe quelque 50 000 golfeurs amateurs, dont plusieurs milliers de juniors.
Selon M. Fortin, on compterait jusqu'à 200 000 golfeurs au Québec, ceci incluant les joueurs d'occasion et autres pratiquants du dimanche qui peuvent ne tâter du fer 9 qu'une ou deux fois par été. «L'augmentation est constatée surtout chez les femmes, alors que du côté des hommes, c'est plutôt stable, dit-il. À l'inverse, chez les jeunes, ce sont surtout les garçons qui s'y mettent.» Du reste, les camps d'été orientés sur la pratique du golf, les «cliniques» organisées par l'AGQ et autres cours et sessions de formation affichent régulièrement complet.
Achalandage grandissant, donc, mais aussi démocratisation. Les terrains publics où tout le monde peut jouer à condition de réserver et, souvent, d'accepter de se présenter au tertre de départ aux aurores (plus de 400 dans la province), la forte majorité tout à fait rentables, se répandent aux dépens des clubs privés réservés aux seuls membres. «Le golf a la réputation d'être un sport très dispendieux, mais c'est de moins en moins vrai. Un 18 trous, un divertissement de cinq heures pour 35 ou 40 $, c'est quand même pas mal. Il est possible de s'offrir toute une saison pour 1200 $», souligne Michel Fortin.
Bien sûr, ce n'est pas encore l'Écosse, le berceau du golf où il est pratiquement impossible de rouler plus de 20 km sans apercevoir un panneau routier annonçant un terrain et où le sport (et les coûts qu'il entraîne) est résolument familial. Mais le Québec n'est pas le seul terreau fertile: on note une explosion en Asie de l'Est, où des conditions difficiles — au Japon, par exemple, l'exiguïté du territoire restreint le nombre de parcours, et il peut facilement en coûter 100 000 $ par année pour jouer — ne semblent pas freiner l'engouement. De même, le golf connaît un essor considérable aux États-Unis.
Ce faisant, il va chercher des publics qui lui avaient toujours été étrangers. Dans un tout récent numéro, le magazine Sports Illustrated indiquait que le golf est sur le point de dépasser le baseball en popularité auprès des jeunes Noirs et qu'il pourrait sous peu talonner le football (le basketball, avec les millions instantanés qu'il déverse, demeure en tête). Cela est d'autant plus étonnant que la disponibilité des terrains de golf dans les quartiers désoeuvrés des grandes villes s'avère, mettons, plutôt faible. Mais cette tendance, évidemment, s'explique par un phénomène: il s'appelle Tiger Woods.
Woods, peut-être le meilleur golfeur de l'histoire et le premier non-Blanc à véritablement s'imposer dans cet univers sélect, a engendré une petite révolution à lui seul: par exemple, lors des tournois présentés à la télévision, les cotes d'écoute triplent et quadruplent s'il se maintient dans la course. Par ailleurs, «il ne fait aucun doute que la présence de grands joueurs favorise la participation des plus jeunes», note Michel Fortin, qui se dit persuadé que, par exemple, la victoire du Canadien Mike Weir au dernier tournoi du Masters aura un effet d'entraînement de ce côté-ci de la frontière. Pour sa part, Woods, dont l'origine ethnique est multiple, a le potentiel de séduire non seulement les Noirs, mais aussi les Asiatiques, voire les Amérindiens, et les fondations de golf qu'il parraine commencent à peine à faire des petits.
Et puis, on parlait des dames? Il y a de l'action de ce côté-là aussi. Le premier point fort de la présente saison a été la controverse entourant le club Augusta National, où se déroule le Masters et qui ne compte aucun membre féminin. (À cet égard, certains ont soutenu que, si le mouvement de protestation est tombé un peu à plat, c'est que, justement, il ne s'agit que d'un phénomène isolé qui ne peut cacher les progrès énormes réalisés ailleurs.) Le deuxième a été la participation d'Annika Sorenstam à un tournoi de la PGA, le Colonial. La semaine prochaine, Suzy Whaley, qui a remporté en septembre dernier un tournoi préparatoire — où jouaient des hommes —, prendra part au Greater Hartford Open, un autre tournoi masculin.
En plus, et quoiqu'il ne faille pas anticiper, la prochaine grande vedette du golf, capable de susciter bien des vocations, pourrait bien être Michelle Wie, une Hawaiienne de 13 ans qu'on surnomme déjà «Tigress», qui envoie ses coups de départ bien droit à près de 300 verges et fait preuve d'un sang-froid du tonnerre.
Mais par-delà ces auteurs de performances hors du commun, il reste le plaisir de se produire dans un environnement enchanteur, de profiter du plein-air, de marcher, bref de se mettre au vert. «Et d'avoir la paix», ajoute Michel Fortin, qui a eu la piqûre du golf il y a une vingtaine d'années et n'a jamais démordu. «C'est bon pour la forme physique, c'est bon pour la réflexion, dit-il. Avant, on disait que j'avais tendance à être soupe au lait, mais le golf m'a appris à relaxer. Vous ne m'entendrez pas souvent émettre un gros mot, et les gens qui s'énervent ne joueront jamais longtemps avec moi. Ce sport doit être un plaisir. Il est un plaisir.»
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