Libre opinion: Les conteurs d'histoires d'eau
Serge Genest - Québec
19 juillet 2003
Le ministre de l'Environnement a récemment lancé l'idée, relayée par les médias, de doter chaque maison du Québec d'un compteur d'eau. Devant telle annonce, mon premier réflexe a été de me dire: «Tiens, le nouveau ministre se sert des médias pour sonder l'opinion sur cette question délicate».
Puis, je me suis ravisé pour conclure que le ministre était en fait vraiment persuadé du bien-fondé d'amener la population du Québec à un peu plus de conscience devant le réel gaspillage de l'eau que nous faisons chez nous. M. Mulcair serait en somme un écologiste documenté sur la rareté grandissante de l'eau douce dans le monde et sur les moyens mis de l'avant en différents endroits pour tenter de limiter la consommation d'eau de chaque personne — les compteurs d'eau s'avérant une solution technique relativement simple pour agir sur l'insouciance de ses concitoyens devant l'usage abusif de cette ressource naturelle.
Mais l'approche «technique» proposée ternit, à mon avis, l'image d'un ministre de l'Environnement soucieux du problème de la consommation d'eau que son discours semble projeter au départ: ceux qui consomment davantage paieront davantage. En fait, depuis le lancement de l'idée d'installer des compteurs d'eau, les commentaires rapportés dans les médias ont rapidement montré que le ministre était peut-être moins bien documenté que plusieurs de ses concitoyens.
La conquête de l'eau
Ainsi, certaines personnes ont bien vite saisi qu'une fois les compteurs d'eau domestiques installés, il deviendrait par la suite beaucoup plus facile d'en transférer l'exploitation au secteur privé. Autrement dit, l'ensemble des contribuables assumerait les coûts liés à ces installations par le prélèvement des taxes et, par la suite, sous prétexte de la lourdeur du processus de gestion de ces équipements, l'État se dégagerait de cette obligation auprès du secteur privé. Une démarche devenue courante en contexte d'économie néolibérale et qui a été utilisée dans plusieurs pays, comme le montre la documentation spécialisée sur le sujet.
Une autre conséquence à certains égards inattendue par suite de l'implantation de compteurs d'eau domestiques serait la suivante. Faisons l'hypothèse que petit à petit, la consommation quotidienne d'eau potable diminue dans une majorité de foyers sur le territoire québécois. Une telle économie «libérerait» un volume important d'eau douce qui deviendrait alors disponible pour vente à prix élevé sur un marché en très forte demande, ce qui est d'ailleurs déjà en train de se produire maintenant en plusieurs points chauds de la planète. Que ce soit l'État ou le secteur privé qui a le contrôle de la distribution et de la gestion de l'eau, peu importe; le résultat de l'opération serait que le resserrement de la consommation locale permettrait la vente de surplus sur un marché international.
Même en y apportant toutes les nuances appropriées, un parallèle avec l'énergie électrique vient immédiatement à l'idée. Il est donc aisé d'imaginer les manoeuvres qui s'ensuivront de la part du secteur privé pour s'emparer d'un marché aussi lucratif. Surtout lorsqu'on sait que le contrôle de l'eau douce est déjà entre les mains d'une dizaine de multinationales dont Vivendi Universal et Suez, basées en France et qui, à elles seules, monopolisent 70 % de l'industrie mondiale de l'eau (voir la section sur les «barons de l'eau» dans Maude Barlow et Tony Clarke, L'Or bleu, Boréal, 2002). En fait, les pays les plus démunis en eau douce sont livrés pieds et poings liés aux cartels de l'eau. Par contre, les pays les mieux nantis en eau potable font et feront de plus en plus l'objet de convoitise au point d'engendrer des conflits militaires pour le contrôle des ressources hydriques, comme c'est déjà le cas au Proche-Orient, par exemple. Le Québec deviendra inévitablement l'un des noyaux stratégiques de ces enjeux.
Le ministre ne peut faire abstraction de ces aspects plus globaux d'une politique de gestion de l'eau douce. S'il est documenté comme il se doit et s'il est vraiment préoccupé du peu de sensibilisation d'une trop grande fraction de la population face à la consommation de l'eau, eh bien qu'il prenne des mesures adaptées à une gestion à long terme de l'eau douce au Québec.
Cibler les plus gros
La première devrait consister à faire payer les plus gros consommateurs d'eau que sont certains secteurs de l'industrie qui font usage d'énormes volumes d'eau pour leur production. Des mesures qui devraient s'appliquer aussi, entre autres, aux entreprises de production des boissons gazeuses, par exemple, qui se servent à même le système public de distribution d'eau obtenue à un coût dérisoire, et la revendent maintenant embouteillée avec une marge de profit usuraire.
La seconde doit aller dans le sens de la multiplication des niveaux de sensibilisation devant la chance que nous avons au Québec de pouvoir bénéficier de ressources en eau douce extraordinaires. Il m'apparaît évident que c'est à l'école primaire que ce travail doit commencer. Il va sans dire que toutes les autres formes de sensibilisation par les médias doivent servir aussi à ce processus de sensibilisation à l'eau pour que tous les gens intègrent dans leur vie quotidienne le fait que l'eau potable est une ressource limitée sur notre planète.
Une approche complémentaire devrait bien évidemment poursuivre le travail de réglementation déjà existant afin de mieux encadrer des comportements délinquants dans l'utilisation de l'eau potable (le fameux exemple du nettoyage du pavage d'asphalte des entrées de garages). Ce qui nécessite un suivi serré de l'application des sanctions liées aux règlements pour montrer le sérieux qu'on leur accorde.
Vigilance
Si le ministre ne veut pas devenir un simple conteur d'histoires d'eau, il ferait bien de réviser son option des compteurs d'eau dans une perspective plus large et mieux adaptée d'équité sociale et de service à l'ensemble de ses concitoyens. Il incombe par ailleurs à chacun d'entre nous de garder en tête que le chef du gouvernement actuel et son équipe insistent lourdement sur le fait qu'ils ne font qu'appliquer ce qu'ils ont dit qu'ils allaient faire avant d'être élus; ce qui signifie, en langage plus clair, que le gouvernement actuel ira de l'avant avec toutes les politiques qui permettront de multiplier les lieux d'insertion d'une vision néolibérale dans le fonctionnement de la société québécoise. Ce qui, en langage encore plus clair, implique que l'État se retire de plus en plus de ses obligations de maintien de la justice et de l'équité sociales pour livrer la population aux appétits insatiables de profit de quelques dirigeants de multinationales.
Il nous faudra exercer une très grande vigilance pour éviter d'être bercés par les conteurs d'histoires d'eau.
Puis, je me suis ravisé pour conclure que le ministre était en fait vraiment persuadé du bien-fondé d'amener la population du Québec à un peu plus de conscience devant le réel gaspillage de l'eau que nous faisons chez nous. M. Mulcair serait en somme un écologiste documenté sur la rareté grandissante de l'eau douce dans le monde et sur les moyens mis de l'avant en différents endroits pour tenter de limiter la consommation d'eau de chaque personne — les compteurs d'eau s'avérant une solution technique relativement simple pour agir sur l'insouciance de ses concitoyens devant l'usage abusif de cette ressource naturelle.
Mais l'approche «technique» proposée ternit, à mon avis, l'image d'un ministre de l'Environnement soucieux du problème de la consommation d'eau que son discours semble projeter au départ: ceux qui consomment davantage paieront davantage. En fait, depuis le lancement de l'idée d'installer des compteurs d'eau, les commentaires rapportés dans les médias ont rapidement montré que le ministre était peut-être moins bien documenté que plusieurs de ses concitoyens.
La conquête de l'eau
Ainsi, certaines personnes ont bien vite saisi qu'une fois les compteurs d'eau domestiques installés, il deviendrait par la suite beaucoup plus facile d'en transférer l'exploitation au secteur privé. Autrement dit, l'ensemble des contribuables assumerait les coûts liés à ces installations par le prélèvement des taxes et, par la suite, sous prétexte de la lourdeur du processus de gestion de ces équipements, l'État se dégagerait de cette obligation auprès du secteur privé. Une démarche devenue courante en contexte d'économie néolibérale et qui a été utilisée dans plusieurs pays, comme le montre la documentation spécialisée sur le sujet.
Une autre conséquence à certains égards inattendue par suite de l'implantation de compteurs d'eau domestiques serait la suivante. Faisons l'hypothèse que petit à petit, la consommation quotidienne d'eau potable diminue dans une majorité de foyers sur le territoire québécois. Une telle économie «libérerait» un volume important d'eau douce qui deviendrait alors disponible pour vente à prix élevé sur un marché en très forte demande, ce qui est d'ailleurs déjà en train de se produire maintenant en plusieurs points chauds de la planète. Que ce soit l'État ou le secteur privé qui a le contrôle de la distribution et de la gestion de l'eau, peu importe; le résultat de l'opération serait que le resserrement de la consommation locale permettrait la vente de surplus sur un marché international.
Même en y apportant toutes les nuances appropriées, un parallèle avec l'énergie électrique vient immédiatement à l'idée. Il est donc aisé d'imaginer les manoeuvres qui s'ensuivront de la part du secteur privé pour s'emparer d'un marché aussi lucratif. Surtout lorsqu'on sait que le contrôle de l'eau douce est déjà entre les mains d'une dizaine de multinationales dont Vivendi Universal et Suez, basées en France et qui, à elles seules, monopolisent 70 % de l'industrie mondiale de l'eau (voir la section sur les «barons de l'eau» dans Maude Barlow et Tony Clarke, L'Or bleu, Boréal, 2002). En fait, les pays les plus démunis en eau douce sont livrés pieds et poings liés aux cartels de l'eau. Par contre, les pays les mieux nantis en eau potable font et feront de plus en plus l'objet de convoitise au point d'engendrer des conflits militaires pour le contrôle des ressources hydriques, comme c'est déjà le cas au Proche-Orient, par exemple. Le Québec deviendra inévitablement l'un des noyaux stratégiques de ces enjeux.
Le ministre ne peut faire abstraction de ces aspects plus globaux d'une politique de gestion de l'eau douce. S'il est documenté comme il se doit et s'il est vraiment préoccupé du peu de sensibilisation d'une trop grande fraction de la population face à la consommation de l'eau, eh bien qu'il prenne des mesures adaptées à une gestion à long terme de l'eau douce au Québec.
Cibler les plus gros
La première devrait consister à faire payer les plus gros consommateurs d'eau que sont certains secteurs de l'industrie qui font usage d'énormes volumes d'eau pour leur production. Des mesures qui devraient s'appliquer aussi, entre autres, aux entreprises de production des boissons gazeuses, par exemple, qui se servent à même le système public de distribution d'eau obtenue à un coût dérisoire, et la revendent maintenant embouteillée avec une marge de profit usuraire.
La seconde doit aller dans le sens de la multiplication des niveaux de sensibilisation devant la chance que nous avons au Québec de pouvoir bénéficier de ressources en eau douce extraordinaires. Il m'apparaît évident que c'est à l'école primaire que ce travail doit commencer. Il va sans dire que toutes les autres formes de sensibilisation par les médias doivent servir aussi à ce processus de sensibilisation à l'eau pour que tous les gens intègrent dans leur vie quotidienne le fait que l'eau potable est une ressource limitée sur notre planète.
Une approche complémentaire devrait bien évidemment poursuivre le travail de réglementation déjà existant afin de mieux encadrer des comportements délinquants dans l'utilisation de l'eau potable (le fameux exemple du nettoyage du pavage d'asphalte des entrées de garages). Ce qui nécessite un suivi serré de l'application des sanctions liées aux règlements pour montrer le sérieux qu'on leur accorde.
Vigilance
Si le ministre ne veut pas devenir un simple conteur d'histoires d'eau, il ferait bien de réviser son option des compteurs d'eau dans une perspective plus large et mieux adaptée d'équité sociale et de service à l'ensemble de ses concitoyens. Il incombe par ailleurs à chacun d'entre nous de garder en tête que le chef du gouvernement actuel et son équipe insistent lourdement sur le fait qu'ils ne font qu'appliquer ce qu'ils ont dit qu'ils allaient faire avant d'être élus; ce qui signifie, en langage plus clair, que le gouvernement actuel ira de l'avant avec toutes les politiques qui permettront de multiplier les lieux d'insertion d'une vision néolibérale dans le fonctionnement de la société québécoise. Ce qui, en langage encore plus clair, implique que l'État se retire de plus en plus de ses obligations de maintien de la justice et de l'équité sociales pour livrer la population aux appétits insatiables de profit de quelques dirigeants de multinationales.
Il nous faudra exercer une très grande vigilance pour éviter d'être bercés par les conteurs d'histoires d'eau.
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