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L'effet boomerang

Serge Truffaut   19 juillet 2003 
L'expert britannique des armes chimiques est mort, la CIA reconnaît n'avoir pas lu et relu le discours de Bush sur l'état de l'Union et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld demande à l'Allemagne et à la France s'ils ne pourraient pas envoyer des troupes en Irak. Le dossier des armes de destruction massive s'est transformé en un feu de paille nourri par les émotions et les rancoeurs d'un contingent hétéroclite, car regroupant sous un même drapeau des croisés et des Ponce Pilate.

Au moment précis où devant les membres du Congrès américain le premier ministre Tony Blair en appelait au jugement de l'histoire, celle-ci s'est chargée, si l'on ose dire, de précipiter le rythme de son cours. Celui qui ne devait pas mourir, pour reprendre les mots d'un quotidien européen, a été retrouvé mort dans une forêt d'Angleterre. Son nom? David Kelly. Microbiologiste de formation et ex-inspecteur en désarmement de l'ONU, Kelly était conseiller au ministère britannique de la Défense pour tout ce qui a trait aux armes chimiques. Selon le titulaire de ce ministère, Geoff Hoon, c'est ce scientifique qui aurait coulé les informations communiquées par la BBC à l'effet que le cabinet de Blair avait édulcoré l'inventaire des armes détenues par Saddam Hussein pour mieux convaincre l'opinion publique que le temps de la guerre contre l'Irak avait sonné.

Aujourd'hui, les autorités dites compétentes doivent préciser la ou les causes du décès. Pour l'heure, tout ce que l'on sait se résume en un mot: la pression. D'après les témoignages de certains de ses proches, Kelly a jugé que le barrage de questions auquel l'ont soumis, plus tôt cette semaine, les membres de la commission parlementaire avait été trop agressif et trop lourd à supporter. S'il a admis, en contravention avec la loi britannique qui interdit à tout fonctionnaire de dialoguer avec un journaliste, avoir eu une conversation avec le reporter de la BBC qui a divulgué toute cette affaire de manipulation, Kelly a assuré ne pas être précisément à l'origine du scoop qui a mis le cabinet Blair sur la sellette.

Pendant ce temps, à Washington, l'imbroglio entourant l'insertion dans le discours de Bush de l'uranium nigérien s'est quelque peu éclairci. Et d'une, le patron de la CIA George Tenet a reconnu de ne pas avoir vérifié les informations imprimées dans le discours en question. Et de deux, l'origine de cette histoire provient du Conseil de sécurité nationale dirigé par Condoleezza Rice. Selon les informations publiées par la presse américaine, c'est nul autre que le patron en charge de la non-prolifération d'armes au sein de ce conseil qui a suggéré et obtenu que le sujet de l'uranium, mis sur le compte des renseignements britanniques, soit inséré dans l'exposé de Bush.

Ce cafouillage aura une conséquence qui doit être saluée deux fois plutôt qu'une. Des parlementaires américains sont enfin décidés à convoquer des bonzes de l'Office of Specials Plans. Surnommé La Cabale, ce bureau est sous la direction de Rumsfeld et du numéro deux du Pentagone Paul Wolfowitz. Ce duo a créé de toutes pièces cette agence afin de concurrencer la CIA en laquelle ils n'ont pas confiance. C'est eux qui ont monté le dossier irakien en s'appuyant presque exclusivement sur les renseignements fournis par les membres du Congrès national irakien et son chef Ahmed Chalabi en qui la CIA n'a jamais eu... confiance!

On le voit, des deux côtés de l'Atlantique, la crédibilité des services de renseignements s'est réduite comme une peau de chagrin parce que des politiciens pressés de faire l'histoire et d'y entrer par la grande porte ont décidé de jongler avec les faux-semblants, les trompe-l'oeil. On imagine aisément la suite. Lorsque viendra le temps de confectionner un dossier, d'amasser des preuves sur d'autres dictateurs ou criminels de guerre, leur publication récoltera une bonne dose de scepticisme.

C'est peut-être pour cette raison, ce déficit de crédibilité doublé, il est vrai, des difficultés grandissantes que rencontrent sur le terrain irakien les forces de la coalition, que l'on songe à faire appel aujourd'hui à des gouvernements hier détestés. Il s'agit de l'Allemagne et de la France, de cette Vieille Europe, pour reprendre le qualificatif employé par Rumsfeld. Et alors? Les gouvernements de ces deux pays ont indiqué qu'ils s'impliqueraient à une condition et une seule: cela doit se faire avec l'aval des Nations unies. Pour le président Chirac et le chancelier Schröder, il n'est pas question de cautionner a posteriori le principe de la guerre préventive. De fait, le secrétaire d'État Colin Powell s'attelle actuellement à la rédaction d'une proposition qui sera présentée ultérieurement au Conseil de sécurité.

L'histoire, puisque c'est à elle que Blair en appelait avant-hier, retiendra une ironie: les adversaires du multilatéralisme ont convenu de chanter et de rythmer prochainement ses vertus.
 
 
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