Décès de François-Albert Angers - L'universitaire et le combattant
La Ligue d'Action nationale
19 juillet 2003
Un clerc dans le siècle! Ils furent et ils sont rares celles et ceux qui parmi nos intellectuels et chefs de file de tous horizons ont incarné, comme François-Albert Angers, et au même point que lui, une sorte de permanente synthèse entre la recherche, la création, l'enseignement d'une part, l'apostolat et l'engagement de l'autre, sans que ceux-ci, si profonds et parfois si intransigeants fussent-ils, aient en rien compromis la qualité, l'authenticité de celles-là. Il n'y eut point entre les deux missions, les deux formes de combat, solution de continuité.
Son action inlassable et multiforme, d'ordre politique, au sens élevé du terme, pendant plus de cinq décennies, aura fait oublier ou rejeter au second plan son rôle de professeur et d'économiste pendant près de 40 ans à l'École des hautes études commerciales.
Héritier et collaborateur d'Édouard Montpetit et surtout d'Esdras Minville, longtemps rédacteur puis directeur de la revue L'Actualité économique, il aura éveillé de nombreuses générations d'étudiants à la science économique, à l'économie internationale autant qu'aux réalités économiques du Canada, surtout du Canada français (comme on disait alors). L'étude de la situation économique de notre collectivité, locataire et prolétaire dans sa propre patrie, allait conforter chez lui la conviction de la nécessité, de l'urgence de la libération économique, puis de la libération tout court.
Mais il était également sensible, très attentif à l'évolution des courants économiques internationaux, à la «mondialisation» de l'économie, et lecteur scrupuleux de la production des grands théoriciens américains et européens, en particulier de Schumpeter et de François Perroux; avec ce dernier, il entretenait un commerce régulier et il l'a souvent accueilli à Montréal.
En fait, c'est à partir de la situation économique des nôtres, principalement, de l'écoute attentive de Bourassa puis de Groulx, qu'Angers allait progressivement déterminer les priorités et les objectifs de son action politique. Toute son oeuvre de chef de file, d'entraîneur, s'exprimera dans trois combats dominants, interdépendants: notre libération économique, la défense et l'affirmation de l'autonomie «provinciale», de la singularité du Québec et, logiquement, plus tard, la recherche de la souveraineté, la défense de la langue française surtout qui, à son sens, résumait et justifiait tout le reste.
Économie, autonomie, langue résument bien ses trois engagements majeurs. Il convient d'y ajouter notre anémie démographique, un drame dont l'acuité l'angoissait, au point de devenir sa première préoccupation à partir des années 70. À quoi bon tout le reste si nous nous résignons à disparaître, si nous n'avons plus envie de nous perpétuer, si nous nous apprêtons inconsciemment à sortir de l'Histoire sur la pointe des pieds! Il reliait ce phénomène à la perte du sens de la transcendance, des valeurs spirituelles, à une modernisation mal assimilée et à une sorte d'immense frivolité, comme si ce peuple consentait dans son for intérieur à courir à sa perte.
Il est incontestable que François-Albert Angers aura été l'un des précurseurs de notre Révolution tranquille, aussi généreuse et féconde qu'éminemment ambiguë, même si nombre des prétendus héritiers de celle-ci en sont inconscients et, davantage, se croient autorisés à le classer parmi les «réactionnaires», se montrant par là aussi superficiels qu'injustes. Il est vrai qu'à certains égards, Angers était conservateur, en ce sens qu'en économie, il adhérait pleinement au libéralisme ou, plus largement, à la doctrine libérale, ce qui le conduisait à se méfier de l'intervention de l'État et expliquait ses fortes réserves, pour ne pas dire plus, lors du processus d'étatisation de l'électricité (il estimait que la voie coopérative aurait été préférable). Il finit par s'y rallier, sans enthousiasme, parce que pour lui la priorité absolue était désormais la souveraineté du Québec dans tous les domaines et que l'action de l'État était naturellement déterminante.
Je serais enclin à qualifier d'un mot ce combattant admirable: «rebelle conservateur» ou encore, traditionnaliste contestataire et innovateur. D'ailleurs, il aura été l'un des acteurs de notre «première révolution tranquille», accomplie par la seule société civile à ce moment-là. On oublie trop, en effet, notamment chez les convulsionnaires du changement permanent et du procès systématique du passé, que dans la période de 1920 à 1935, en gros, il y eut chez nous une extraordinaire floraison d'idées et d'initiatives dans les domaines idéologique, économique et social: les Semaines sociales, l'ACJC (mouvement de jeunesse catholique ), l'élan nouveau du syndicalisme, l'influence, bien sûr, du Nationaliste de Olivar Asselin et du Devoir, la revue Relations, l'audience grandissante de Groulx chez les jeunes, les premières campagnes de Philippe Hamel contre les trusts, l'apparition du parti l'Action libérale nationale dans le paysage politique, l'École sociale populaire, etc. Bref un extraordinaire bouillonnement qui aura été à la fois comme le creuset et une sorte de préface de l'autre Révolution tranquille, celle des années 60.
Fidèle à quelques convictions nationales et spirituelles fortement ancrées chez lui mais aussi contestataire en permanence d'un certain ordre ou désordre établi, Angers a été l'un des acteurs intellectuels et politiques majeurs dans le Québec des années 1940 à 1980. L'École des hautes études commerciales d'un côté, l'Action nationale (la Ligue et la revue) de l'autre ont illustré chez lui les deux faces d'un même service de la collectivité ou, plus justement, de la nation.
Sa contribution à l'Action nationale, tout au cours de presque cinq décennies, aura été déterminante. C'est en 1937 qu'Angers publiait son premier article dans la revue, en 1938 qu'il adhérait à la Ligue. Ainsi, il aura collaboré à la revue pendant plus de 50 ans et en fut d'ailleurs directeur de 1959 à 1969. Il a été président de la Ligue de 1954 à 1985 et, depuis lors, président honoraire. C'est assez dire qu'il a incarné l'une et l'autre pendant plusieurs décennies et qu'il en a été la figure de proue.
François-Albert Angers a illustré avec une particulière éloquence la définition que Malraux a donnée un jour de l'intellectuel: celui dont une idée, un grand dessein, engage et ordonne la vie. Dès lors, il est normal et naturel que la Ligue d'Action nationale veuille rendre un vibrant hommage et marquer sa gratitude émue à cet admirable rebelle, aussi novateur que conservateur, dans le sens le plus élevé des deux termes, qu'elle lui voue une sorte de profonde et permanente piété. Il est non moins normal que tous les nationalistes, surtout les souverainistes, s'y associent.
Son action inlassable et multiforme, d'ordre politique, au sens élevé du terme, pendant plus de cinq décennies, aura fait oublier ou rejeter au second plan son rôle de professeur et d'économiste pendant près de 40 ans à l'École des hautes études commerciales.
Héritier et collaborateur d'Édouard Montpetit et surtout d'Esdras Minville, longtemps rédacteur puis directeur de la revue L'Actualité économique, il aura éveillé de nombreuses générations d'étudiants à la science économique, à l'économie internationale autant qu'aux réalités économiques du Canada, surtout du Canada français (comme on disait alors). L'étude de la situation économique de notre collectivité, locataire et prolétaire dans sa propre patrie, allait conforter chez lui la conviction de la nécessité, de l'urgence de la libération économique, puis de la libération tout court.
Mais il était également sensible, très attentif à l'évolution des courants économiques internationaux, à la «mondialisation» de l'économie, et lecteur scrupuleux de la production des grands théoriciens américains et européens, en particulier de Schumpeter et de François Perroux; avec ce dernier, il entretenait un commerce régulier et il l'a souvent accueilli à Montréal.
En fait, c'est à partir de la situation économique des nôtres, principalement, de l'écoute attentive de Bourassa puis de Groulx, qu'Angers allait progressivement déterminer les priorités et les objectifs de son action politique. Toute son oeuvre de chef de file, d'entraîneur, s'exprimera dans trois combats dominants, interdépendants: notre libération économique, la défense et l'affirmation de l'autonomie «provinciale», de la singularité du Québec et, logiquement, plus tard, la recherche de la souveraineté, la défense de la langue française surtout qui, à son sens, résumait et justifiait tout le reste.
Économie, autonomie, langue résument bien ses trois engagements majeurs. Il convient d'y ajouter notre anémie démographique, un drame dont l'acuité l'angoissait, au point de devenir sa première préoccupation à partir des années 70. À quoi bon tout le reste si nous nous résignons à disparaître, si nous n'avons plus envie de nous perpétuer, si nous nous apprêtons inconsciemment à sortir de l'Histoire sur la pointe des pieds! Il reliait ce phénomène à la perte du sens de la transcendance, des valeurs spirituelles, à une modernisation mal assimilée et à une sorte d'immense frivolité, comme si ce peuple consentait dans son for intérieur à courir à sa perte.
Il est incontestable que François-Albert Angers aura été l'un des précurseurs de notre Révolution tranquille, aussi généreuse et féconde qu'éminemment ambiguë, même si nombre des prétendus héritiers de celle-ci en sont inconscients et, davantage, se croient autorisés à le classer parmi les «réactionnaires», se montrant par là aussi superficiels qu'injustes. Il est vrai qu'à certains égards, Angers était conservateur, en ce sens qu'en économie, il adhérait pleinement au libéralisme ou, plus largement, à la doctrine libérale, ce qui le conduisait à se méfier de l'intervention de l'État et expliquait ses fortes réserves, pour ne pas dire plus, lors du processus d'étatisation de l'électricité (il estimait que la voie coopérative aurait été préférable). Il finit par s'y rallier, sans enthousiasme, parce que pour lui la priorité absolue était désormais la souveraineté du Québec dans tous les domaines et que l'action de l'État était naturellement déterminante.
Je serais enclin à qualifier d'un mot ce combattant admirable: «rebelle conservateur» ou encore, traditionnaliste contestataire et innovateur. D'ailleurs, il aura été l'un des acteurs de notre «première révolution tranquille», accomplie par la seule société civile à ce moment-là. On oublie trop, en effet, notamment chez les convulsionnaires du changement permanent et du procès systématique du passé, que dans la période de 1920 à 1935, en gros, il y eut chez nous une extraordinaire floraison d'idées et d'initiatives dans les domaines idéologique, économique et social: les Semaines sociales, l'ACJC (mouvement de jeunesse catholique ), l'élan nouveau du syndicalisme, l'influence, bien sûr, du Nationaliste de Olivar Asselin et du Devoir, la revue Relations, l'audience grandissante de Groulx chez les jeunes, les premières campagnes de Philippe Hamel contre les trusts, l'apparition du parti l'Action libérale nationale dans le paysage politique, l'École sociale populaire, etc. Bref un extraordinaire bouillonnement qui aura été à la fois comme le creuset et une sorte de préface de l'autre Révolution tranquille, celle des années 60.
Fidèle à quelques convictions nationales et spirituelles fortement ancrées chez lui mais aussi contestataire en permanence d'un certain ordre ou désordre établi, Angers a été l'un des acteurs intellectuels et politiques majeurs dans le Québec des années 1940 à 1980. L'École des hautes études commerciales d'un côté, l'Action nationale (la Ligue et la revue) de l'autre ont illustré chez lui les deux faces d'un même service de la collectivité ou, plus justement, de la nation.
Sa contribution à l'Action nationale, tout au cours de presque cinq décennies, aura été déterminante. C'est en 1937 qu'Angers publiait son premier article dans la revue, en 1938 qu'il adhérait à la Ligue. Ainsi, il aura collaboré à la revue pendant plus de 50 ans et en fut d'ailleurs directeur de 1959 à 1969. Il a été président de la Ligue de 1954 à 1985 et, depuis lors, président honoraire. C'est assez dire qu'il a incarné l'une et l'autre pendant plusieurs décennies et qu'il en a été la figure de proue.
François-Albert Angers a illustré avec une particulière éloquence la définition que Malraux a donnée un jour de l'intellectuel: celui dont une idée, un grand dessein, engage et ordonne la vie. Dès lors, il est normal et naturel que la Ligue d'Action nationale veuille rendre un vibrant hommage et marquer sa gratitude émue à cet admirable rebelle, aussi novateur que conservateur, dans le sens le plus élevé des deux termes, qu'elle lui voue une sorte de profonde et permanente piété. Il est non moins normal que tous les nationalistes, surtout les souverainistes, s'y associent.
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