Hausser la voix
Josée Boileau
18 juillet 2003
Il y a tant de Zahra Kazemi, tant de journalistes tués dans l'exercice de leurs fonctions; tant d'Iraniens injustement battus, emprisonnés, torturés, exécutés, tant d'Occidentaux pétris de démocratie et pris un jour dans les filets de régimes despotes, étonnés que leur gouvernement n'en fasse pas plus pour eux. Le Canada lui-même en a un exemple bien vivant sous la main: William Sampson, détenu depuis décembre 2000 en Arabie Saoudite.
Novembre 2000, Riyad est secoué par des attentats à la bombe. Peu de temps après, le Canadien William Sampson, biochimiste de profession, est arrêté en compagnie de six autres Occidentaux. On les accuse d'une guerre de gangs pour le contrôle du trafic de l'alcool. Comme les autres, M. Sampson finit par faire des aveux à la télévision, dont on sait aujourd'hui qu'ils ont été extirpés sous la torture. D'ailleurs, il se rétractera. Condamné à mort par décapitation à la suite d'un procès au cours duquel il n'a jamais été entendu, il croupit toujours en prison. Depuis des mois on parle d'une possible clémence royale..., qui ne vient jamais. On croit maintenant que l'homme pourrait être libéré pour Noël.
Son histoire, terrible, ne doit en rien amenuiser le drame vécu par Zahra Kazemi, battue à mort en Iran, et la lutte farouche de son fils pour que le corps de la photographe soit rapatrié. Il est toutefois fascinant d'en faire le parallèle.
Dans les deux cas, on a d'abord invoqué d'invraisemblables soupçons: espionnage pour Mme Kazemi, contrebande pour M. Sampson (les attentats seraient plutôt le fait de terroristes visant des Occidentaux). Dans les deux cas, le Canada a, bien sûr, posé des questions aux autorités, mais il a surtout relayé leurs explications tordues. Mme Kazemi aurait été victime d'une attaque cérébrale, et puis la famille ne s'entend pas sur le rapatriement du corps, et puis on attend des explications... En Arabie Saoudite, on a même vu l'ambassadeur canadien affirmer que M. Sampson avait été traité avec équité et justice! Et quand les allégations de torture ont commencé à circuler dans les médias d'ici, le prince héritier Abdullah, véritable dirigeant du pays, a pris la mouche et annulé le voyage à Ottawa prévu au printemps 2002. Le gouvernement canadien, lui, en était encore à se demander publiquement si M. Sampson avait été vraiment condamné à mort...
En fait, le gouvernement canadien a reconnu seulement la semaine dernière que M. Sampson avait déjà été torturé. Mieux encore, le ministre Don Boudria, qui est allé le visiter l'automne dernier, soulignera qu'il s'agit d'un prisonnier difficile! Comment en effet comprendre qu'un homme amateur de grand air, amoureux tant de l'escalade que du désert et pris dans un claustrophobique cauchemar, ne soit pas un détenu modèle qui accueille à bras ouverts ses visiteurs?
Le père de M. Sampson, qui a reçu l'appui d'organismes comme Amnistie internationale, continue néanmoins de se battre pour son fils, critiquant le gouvernement pour sa si grande discrétion diplomatique. Les Saoudiens n'aiment guère les dénonciations publiques et elles ne peuvent que nuire, fait-on valoir du côté canadien.
Mais quel pays aime être montré du doigt? Il y a encore quelques jours, l'ambassadeur canadien en Iran disait la même chose dans l'affaire Kazemi: les menaces sont contre-productives, mieux vaut travailler avec les autorités. Finalement, le vice-premier John Manley, le ministre des Affaires étrangères Bill Graham puis le premier ministre Jean Chrétien ont tour à tour haussé le ton cette semaine, reflet probable d'un ferme jeu de coulisses qui a pu amener, dans un premier temps, les Iraniens à annoncer la tenue d'une enquête, puis à admettre que la photographe avait été battue. Une hypothèse à prendre avec circonspection dans la foire d'empoigne politique qui caractérise le régime iranien, mais on peut croire que la fermeté canadienne des derniers jours a eu de l'effet.
Le fils de Mme Kazemi souhaiterait davantage, mais c'est déjà plus que ce dont William Sampson a jamais bénéficié. Peut-être parce qu'il est plus simple de s'occuper d'un mort que d'un vivant? Peut-être aussi parce qu'il est plus facile de hausser la voix face à un Iran ciblé comme «axe du mal» par les États-Unis, ce qui n'est pas encore le cas de l'Arabie Saoudite.
Il est clair toutefois que le gouvernement canadien ne durcira jamais de lui-même le ton. Ce sont encore et toujours les familles, déjà effondrées, qui doivent se battre, et pousser, et ameuter le public, et rappeler sans relâche ce qu'ont subi leurs proches et que nos élus ne confirmeront que des jours ou des mois plus tard. Le combat est désespérant, mais sur l'échiquier mondial, c'est à ce seul prix — qui n'a que faire de la plus élémentaire sensibilité — que nos gouvernants finissent par se tenir debout.
jboileau@ledevoir.ca
Novembre 2000, Riyad est secoué par des attentats à la bombe. Peu de temps après, le Canadien William Sampson, biochimiste de profession, est arrêté en compagnie de six autres Occidentaux. On les accuse d'une guerre de gangs pour le contrôle du trafic de l'alcool. Comme les autres, M. Sampson finit par faire des aveux à la télévision, dont on sait aujourd'hui qu'ils ont été extirpés sous la torture. D'ailleurs, il se rétractera. Condamné à mort par décapitation à la suite d'un procès au cours duquel il n'a jamais été entendu, il croupit toujours en prison. Depuis des mois on parle d'une possible clémence royale..., qui ne vient jamais. On croit maintenant que l'homme pourrait être libéré pour Noël.
Son histoire, terrible, ne doit en rien amenuiser le drame vécu par Zahra Kazemi, battue à mort en Iran, et la lutte farouche de son fils pour que le corps de la photographe soit rapatrié. Il est toutefois fascinant d'en faire le parallèle.
Dans les deux cas, on a d'abord invoqué d'invraisemblables soupçons: espionnage pour Mme Kazemi, contrebande pour M. Sampson (les attentats seraient plutôt le fait de terroristes visant des Occidentaux). Dans les deux cas, le Canada a, bien sûr, posé des questions aux autorités, mais il a surtout relayé leurs explications tordues. Mme Kazemi aurait été victime d'une attaque cérébrale, et puis la famille ne s'entend pas sur le rapatriement du corps, et puis on attend des explications... En Arabie Saoudite, on a même vu l'ambassadeur canadien affirmer que M. Sampson avait été traité avec équité et justice! Et quand les allégations de torture ont commencé à circuler dans les médias d'ici, le prince héritier Abdullah, véritable dirigeant du pays, a pris la mouche et annulé le voyage à Ottawa prévu au printemps 2002. Le gouvernement canadien, lui, en était encore à se demander publiquement si M. Sampson avait été vraiment condamné à mort...
En fait, le gouvernement canadien a reconnu seulement la semaine dernière que M. Sampson avait déjà été torturé. Mieux encore, le ministre Don Boudria, qui est allé le visiter l'automne dernier, soulignera qu'il s'agit d'un prisonnier difficile! Comment en effet comprendre qu'un homme amateur de grand air, amoureux tant de l'escalade que du désert et pris dans un claustrophobique cauchemar, ne soit pas un détenu modèle qui accueille à bras ouverts ses visiteurs?
Le père de M. Sampson, qui a reçu l'appui d'organismes comme Amnistie internationale, continue néanmoins de se battre pour son fils, critiquant le gouvernement pour sa si grande discrétion diplomatique. Les Saoudiens n'aiment guère les dénonciations publiques et elles ne peuvent que nuire, fait-on valoir du côté canadien.
Mais quel pays aime être montré du doigt? Il y a encore quelques jours, l'ambassadeur canadien en Iran disait la même chose dans l'affaire Kazemi: les menaces sont contre-productives, mieux vaut travailler avec les autorités. Finalement, le vice-premier John Manley, le ministre des Affaires étrangères Bill Graham puis le premier ministre Jean Chrétien ont tour à tour haussé le ton cette semaine, reflet probable d'un ferme jeu de coulisses qui a pu amener, dans un premier temps, les Iraniens à annoncer la tenue d'une enquête, puis à admettre que la photographe avait été battue. Une hypothèse à prendre avec circonspection dans la foire d'empoigne politique qui caractérise le régime iranien, mais on peut croire que la fermeté canadienne des derniers jours a eu de l'effet.
Le fils de Mme Kazemi souhaiterait davantage, mais c'est déjà plus que ce dont William Sampson a jamais bénéficié. Peut-être parce qu'il est plus simple de s'occuper d'un mort que d'un vivant? Peut-être aussi parce qu'il est plus facile de hausser la voix face à un Iran ciblé comme «axe du mal» par les États-Unis, ce qui n'est pas encore le cas de l'Arabie Saoudite.
Il est clair toutefois que le gouvernement canadien ne durcira jamais de lui-même le ton. Ce sont encore et toujours les familles, déjà effondrées, qui doivent se battre, et pousser, et ameuter le public, et rappeler sans relâche ce qu'ont subi leurs proches et que nos élus ne confirmeront que des jours ou des mois plus tard. Le combat est désespérant, mais sur l'échiquier mondial, c'est à ce seul prix — qui n'a que faire de la plus élémentaire sensibilité — que nos gouvernants finissent par se tenir debout.
jboileau@ledevoir.ca
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

