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Dissidence demandée!

Josée Boileau   16 juillet 2003 
L'élection du nouveau chef de l'Assemblée des Premières Nations ne marquera pas une ère nouvelle dans les relations entre le gouvernement fédéral et les chefs autochtones. Mais, plus grave encore, elle ne risque pas non plus de modifier les relations entre l'APN et les autochtones eux-mêmes.

Trois candidats s'affrontent aujourd'hui à Edmonton pour occuper le poste de grand chef national de l'Assemblée des Premières Nations (APN): le leader sortant, Matthew Coon-Come, son prédécesseur Phil Fontaine et Roberta Jamieson, chef de la bande des Six Nations (la plus grande réserve indienne du Canada), l'une des rares femmes à occuper un tel poste. Chacun est campé dans son personnage: l'un trop combatif, l'autre trop conciliant, la dernière... Bon, c'est une femme: elle n'a aucune chance, si ce n'est (et ce n'est pas rien) de décider du vainqueur selon le camp auquel elle se ralliera. Le grand gagnant, en effet, doit rassembler 60 % des voix.

Les caractéristiques personnelles de chacun détermineront le style de relations avec Ottawa mais auront peu d'impact quant au fond. Les trois candidats s'opposent en effet vivement au projet de loi sur la gouvernance des réserves indiennes, âprement débattu ce printemps en comité parlementaire et qui revoit la gestion des conseils de bande. Le sort du projet de loi, mis sur la glace en raison des fortes oppositions, dépend maintenant de Paul Martin, futur premier ministre en qui les autochtones placent bien des espoirs (notamment qu'il déloge l'actuel ministre des Affaires indiennes, l'abrasif Robert Nault).

M. Martin a déjà fait valoir ses réticences face au projet de loi. Mais s'il est prêt à en revoir la teneur, il n'entend pas toucher à ses principes. Les communautés autochtones doivent entrer dans l'ère de l'imputabilité et de la transparence: ce n'est pas négociable, faisait valoir cette semaine le porte-parole de M. Martin.

L'importance prêtée aux intentions de M. Martin démontre à quel point les autochtones sont encore loin du troisième ordre de gouvernement qu'ils rêvent de devenir. Le problème c'est que cette ambition d'en arriver un jour à parler d'égal à égal avec Ottawa semble résumer la joute politique recherchée par l'APN. Son corollaire — instaurer un rapport démocratique entre les chefs de bande et ceux qu'ils gouvernent — est relégué au second plan. Ce qui est inacceptable.

Les chefs sont déconnectés de leur communauté. Pas tous, bien sûr. Mais les dénonciations, les poursuites judiciaires, les anecdotes, tout ce qu'on murmure à propos de ceux qui s'emplissent les poches ou dont les familles régentent tout, abondent. Il y a là un réel problème, l'exact envers des difficultés majeures avec lesquelles sont aux prises les communautés — toxicomanie, mères adolescentes, chômage, grande misère.

Bien des gens dans le milieu autochtone, ou sympathiques à leurs demandes, se hérissent quand on souligne l'omnipotence des grands chefs et les dérives auxquelles elle conduit: allons, les dérapages existent aussi chez les Blancs! Il faut sortir de ces clichés!, s'empresse-t-on d'opposer. Eh bien non: restons-y. D'abord parce que l'APN elle-même a été amplement critiquée ces dernières années par des chefs de bande qui se sentaient ignorés. Ensuite parce que les reproches viennent aussi de simples citoyens autochtones. Enfin parce que la donne autochtone ravive le grand constat de Tocqueville: la force d'une démocratie tient à la vitalité de sa société civile.

Les communautés autochtones, au Canada, n'ont pas achevé ce processus. Elles s'en approchent quand les groupes de femmes parlent, quand certaines coalitions leur font écho. Mais c'est bien peu: quand l'APN laisse une place aux femmes dans ses congrès, c'est de l'ordre du symbolique et sur le terrain, le dossier de la condition féminine n'a guère évolué en 15 ans. Quant au reste, qui ose tenir tête aux grands chefs?

Il est de mise, dans nos sociétés, de s'en prendre aux lobbys, aux groupes, aux militants, aux chialeux. On ne dit jamais à quel point ils nous sauvent de la toute-puissance des dirigeants. Les communautés autochtones manquent de cette dissidence organisée face aux élus. Peu de place lui est laissée, peu de gens peuvent la prendre.

C'est pourquoi l'élection d'aujourd'hui, si elle a une importance réelle — l'APN étant un interlocuteur incontournable —, ne représente pas en soi les revendications du monde autochtone. Son chef n'est pas élu au suffrage universel mais grâce aux 633 chefs de bande du Canada — et parmi eux, rares sont ceux qui ont été choisis selon le principe du droit de vote pour tous. C'est une affaire d'histoire, celle issue de la Loi sur les Indiens imposée il y a plus de cent ans par les Blancs, rétorquera-t-on. Soit. Mais dans le milieu autochtone circulent des idées de réforme. Roberta Jamieson en reprend à son compte pour changer l'APN, les autres chefs sont plus discrets. Car ils sont si nombreux à s'être accommodés des pouvoirs que le colonialisme honni leur a délégués.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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