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Pierre qui pleure, Philippe qui rit

Josée Boileau   14 juillet 2003 
La santé et l'éducation étaient les deux piliers de la campagne électorale libérale, propulsant de ce fait au premier plan les titulaires de ces ministères. Mais Pierre Reid et Philippe Couillard ne se tirent pas d'embarras avec le même panache. Question d'attitude, mais aussi de sous.

Mercredi dernier, les commissions parlementaires sur l'éducation et les affaires sociales siégeaient en parallèle pour étudier les crédits de ces deux importants ministères. Les ministres, novices, faisaient face à deux députées aguerries: Pierre Reid, à l'Éducation, avait devant lui Pauline Marois, qui a déjà occupé sa fonction; Philippe Couillard, à la Santé et aux Services sociaux, affrontait l'expérimentée Louise Harel. Dès l'ouverture des travaux, les remarques préliminaires des deux anciennes ministres conjuguaient donc questions de fond et vives critiques.

Le temps de réplique venu, Pierre Reid passa aussitôt à l'attaque: Mme Marois veut parler budget? Parfait! Sachez que sous le Parti québécois, il n'y a pas eu d'augmentation annuelle en éducation. La preuve, voici un tableau qui donne une image exacte de ce qui s'est passé pendant leurs neuf ans de pouvoir. Qu'on en fasse des photocopies pour que chacun puisse le voir! Évidemment, il en fallait plus pour démonter une Pauline Marois déjà d'attaque. Ce fut le départ de deux jours d'hostilités, Mme Marois houspillant le ministre, celui-ci revenant sur le passé péquiste; elle, posant des questions toujours plus précises, lui s'embrouillant.

À deux pas de là, la passe d'armes s'engageait tout autrement. Lorsque Louise Harel eut terminé, Philippe Couillard s'empressa de saluer celle qu'il tenait pour l'une des «grandes figures politiques de l'histoire du Québec», soulignant l'honneur de siéger en sa compagnie, et appelant de ses voeux les échanges constructifs, «de niveau élevé», qu'ils pourraient avoir.

Évidemment, il en fallait plus pour amadouer une Louise Harel, elle-même experte dans l'art d'amener les gens dans ses filets avec le sourire. Mais le ton était donné: même en débusquant chiffres méconnus et structures obscures, Mme Harel ne réussira pas à déstabiliser un Philippe Couillard, en pleine possession de ses dossiers. Au point de reconnaître sans peine les bons côtés de l'héritage péquiste, d'avoir des mots empreints de sensibilité envers l'un de ses prédécesseurs, Jean Rochon. Au point même de citer Lamartine — «Ô temps! Suspends ton vol» (mais c'est le deuxième vers qui est le plus joli, précisa le ministre) — au moment où on lui indiquait qu'il n'avait plus que quatre minutes pour répondre à sa collègue péquiste. Au point aussi d'illustrer son exposé, déjà clair et argumenté, d'exemples tirés de sa pratique de médecin et qui renforçaient son propos.

Pierre Reid aussi parsemait ses arguments d'exemples concrets: un parent qui lui avait parlé, une orthopédagogue qu'il avait consultée. Mais chaque fois, on sentait l'anecdote — ce que Mme Marois lui a reproché, ce qui a piqué le ministre, et ce qui a valu de nouveaux débats! Il était par ailleurs clair que ce spécialiste du monde universitaire n'a pas la même aisance dans les secteurs du primaire et du secondaire. Ce n'est pas en soi un drame mais cela invite à la prudence, une vertu que M. Reid ne pratique toujours pas. L'exemple du décrochage scolaire est à cet égard patent: le problème n'est pas neuf, mais la donne est complexe. Sauf pour le ministre qui a promis «un changement radical dans le taux de décrochage». Pressé de questions, M. Reid a refusé de préciser son objectif. Le Devoir révélait toutefois vendredi que le ministère ciblait une augmentation de 25 % du taux de diplômés d'ici à 2010. Un objectif totalement irréaliste, selon les connaisseurs.

***

Il serait toutefois réducteur de conclure que le style résume un ministre. La vraie différence, c'est le poids de l'argent. Grâce au versement fédéral de 838 millions, Philippe Couillard en a vraiment à sa disposition, ce qui lui permet d'en ajouter un peu partout, de bonifier des programmes, d'envisager des réformes à petits pas (comme l'allocation des ressources selon la répartition de la population plutôt que par habitant). Ce qui lui permet aussi de se faire des alliés, qui occultent les critiques — alors qu'il y en a, comme on le voit avec la décision d'abolir les groupes de médecine familiale à Montréal. Des correctifs auraient tout simplement pu être apportés, protestent des médecins.

Pierre Reid, lui, a beau vanter l'argent neuf que le gouvernement lui a accordé, il doit gérer des compressions. Il lui faut donc faire des choix: tant pis pour les bibliothèques scolaires; tant pis pour des programmes comme «Ça bouge après l'école», dont le ministre reconnaît pourtant l'intérêt. Si l'on ajoute à cela des mots malheureux et des consultations limitées, on comprend pourquoi le ministre ne s'est pas encore fait de solides alliés. On le dénonce donc à chaque fois qu'il parle, parfois injustement comme c'est le cas pour la création d'un Ordre professionnel des enseignants. Les professeurs jouent les surpris alors que la promesse est écrite en toutes lettres dans le programme libéral et que le ministre l'a redite avec force en mai.

Dans un tel contexte, il vaudrait sans doute mieux pour Pierre Reid de se dégager du discours ultrapartisan. Car le Québec n'en serait pas à son premier ministre de calibre sacrifié sur l'autel des compressions. Foi de Jean Rochon.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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