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    Biographie - Jacques Derrida, une vie

    12 février 2011 |Georges Leroux | Livres
    Le philosophe français Jacques Derrida (1930-2004)<br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) Le philosophe français Jacques Derrida (1930-2004)
    Derrida
    • Benoît Peeters
    • Flammarion
    • Paris, 2010, 740 pages
    Trois ans avec Derrida
    Les carnets d'un biographe
    • Benoît Peeters
    • Flammarion
    • Paris, 2010, 247 pages
    Jacques Derrida est mort le 9 octobre 2004, à l'âge de soixante-quatorze ans. Quel-que temps avant sa mort, il avait donné au journal Le Monde un long entretien, devenu par la suite un livre publié sous le titre Apprendre à vivre enfin (Galilée, 2005).

    En lisant la biographie que vient de lui consacrer Benoît Peeters, on peut tenter de comprendre ce que le philosophe entendait au soir de sa vie en reprenant dans cet entretien l'injonction socratique: apprendre à vivre, c'est apprendre à mourir. À Jean Birnbaum, il avait confié: «Je crois à cette vérité sans m'y rendre.» Peut-on jamais s'y rendre?

    Le récit de sa vie montre que tout le projet de pensée de Jacques Derrida, toute son écriture étaient ordonnés à s'approcher de cette vérité socratique de la présence de la mort dans chaque instant de la vie, quand la vie est vécue dans la pensée. Si la biographie qu'on peut lire n'est pas seulement l'histoire d'une carrière ou une biographie intellectuelle, ce qu'elle est aussi en partie par ailleurs, mais une biographie philosophique, c'est qu'à chaque tournant, à chaque détour, le biographe s'est montré attentif à ce qui se joue dans la pensée de Derrida de son pacte avec la mort.

    Comment résumer ce pacte? La dissémination pourrait en être le concept, sachant que dès les premiers écrits sur la différence Jacques Derrida avait reconnu le caractère inéluctable de la perte et qu'il en a suivi les traces jusque dans le processus de l'écriture, dans cette «destinerrance» qui libère le penseur du projet illusoire de la maîtrise et le rend libre pour tout ce qui s'engendre et se dissémine.

    Benoît Peeters a divisé sa biographie en trois segments de la vie de Jacques Derrida et, pour chacun, il a reconstitué l'entrelacement particulier qui, de manière inexplicable, engendre l'écriture dans le fil de la vie. Le premier volet retrace l'enfance à Alger, les premières influences, l'arrivée à Paris, les études à l'École normale. On y voit un homme déjà déchiré par la mélancolie et la joie camusienne du corps. Le second volet montre le développement de la pensée de Derrida et le frayage difficile, toujours désireux de rigueur et de clarté politique, dans les milieux universitaires de Paris, ceux d'après Mai 68. Le troisième le trouve reconnu aux États-Unis, où des amitiés intellectuelles d'une grande intensité vont rendre possible ce qui semblait impossible en France, un débordement tous azimuts de la philosophie académique et une reconnaissance de sa liberté.

    Le supplément de l'écriture


    Une vie philosophique n'est certes pas plus dépourvue qu'une autre d'événements, de liens, de souffrance et d'amour, mais dans cette vie, la forme philosophique consiste à vivre dans le supplément de l'écriture, dans cette acceptation de la dissémination. L'oeuvre de Jacques Derrida s'est constituée de cette forme habitée par une générosité et une amitié incomparables, dans lesquelles le biographe a reconnu le coeur de sa vie: accueillir, dans la circonstance, qu'elle soit poétique (Ponge, Celan, Cixous), politique (comme le marxisme et ses liens avec Louis Althusser) ou philosophique (Husserl, Heidegger, Benjamin, Patocka, Nancy), chaque fois un défi de pensée adressé au présent, et retourner l'écriture à un destinataire improbable. Une correspondance abondante, et à ce jour inédite, témoigne de ce qui était pour lui le rapport à l'autre dans l'écriture. Les exemples cités ici ne laissent aucun doute, l'accueil de Derrida était infini, le don en retour incommensurable.

    Car ce qui caractérise cette forme de vie, c'est l'irruption constante de la nouveauté, la surprise de la pensée: Derrida intervient toujours où on l'attend le moins. Pas seulement parce que, depuis le début, lors de ses études à l'École normale, il résiste et rejette une philosophie qui consisterait à dominer, pour lui préférer un exercice critique qui a pris le nom de déconstruction, mais surtout parce que, dans chaque livre, l'adresse se modifie. Ce qui ne change pas, ce sont les fidélités, comme on le voit dans l'affaire Paul de Man.

    Immaîtrisable, irréductible à un système ou un programme, Derrida a imprégné tous ses textes de tout ce qu'il vivait, disqualifiant par avance une interprétation de sa pensée comme pensée «sans sujet». Bien au contraire, comme le montrent La Carte postale ou Circonfession, son écriture est pénétrée de l'affect et on y entend une «voix» qui, si elle est toujours la voix d'un autre, demeure sa voix à lui. Ce que serait le «sujet», il faut renoncer à le savoir, et le biographe a respecté ici ce qui s'impose comme la leçon de l'archive: ne pas encercler, ne pas figer.

    Benoît Peeters a tenu un journal de son travail biographique; il y raconte ses difficultés et ses rencontres, les résistances et les complicités. Son livre a bénéficié de la confiance des principaux témoins et il a pu consulter de riches archives. Même s'il ne constitue pas à proprement parler une biographie intellectuelle — il n'expose pas, par exemple, la place de Derrida dans l'évolution de la phénoménologie européenne —, il le situe par rapport aux grandes figures qui se trouvèrent sur son chemin: Althusser, De Gandillac, Hyppolite, Foucault.

    Le portrait qu'il propose est nuancé et des questions importantes, comme la judéité, la psychanalyse, l'institution philosophique, les choix politiques, sont abordées avec finesse et discrétion. La multiplication des scènes et des projets où l'écriture peut être engagée, l'énergie d'en accepter la demande, le refus de la fatigue, tout cela, Derrida l'avait annoncé dans une lettre de jeunesse à Henri Bauchau annonçant sa vie: «[...] je me produirais comme un torrent». Dans cette biographie, on voit comment ce torrent est arrivé à la mer.

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    Collaborateur du Devoir












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