Anatomie du pauvre
Christian Rioux
14 juin 2002
Nous serions donc tous pauvres. Enfin, presque. C'est ce que je me suis dit en lisant cette semaine la manchette d'un grand quotidien montréalais, selon laquelle la moitié des enfants de la métropole québécoise sont sous-alimentés. Notez que le journaliste a bien pris soin de ne pas écrire «sous-alimentés» mais «mal alimentés», sans qu'on sache vraiment ce que ça signifie au juste.
Mais comme on imagine qu'il ne s'agit pas de pleurer sur le sort de ceux qui font des indigestions de sushis et de saumon fumé, on en conclut évidemment que la moitié des chérubins qui jouent dans nos parcs ont le ventre creux. Bref, que le Québec, dans ce domaine, se classe probablement quelque part entre le Nigeria et le Zimbabwe.
À Londres, à Paris et à Berlin, un journal sérieux ferait rire de lui s'il titrait que le taux de sous-alimentation de son pays est plus élevé que celui du Sénégal. Les Britanniques, les Français et les Allemands sont-ils des sans-coeur ou faisons-nous une soudaine poussée de misérabilisme?
Il ne s'agit pas de nier que la misère est le lot quotidien dans certains quartiers de Montréal mais plutôt de nous interroger sur notre propension à nous peindre en noir, à nous imaginer parmi les nations les plus misérables du monde alors que nous sommes sans contredit, et de l'avis du monde entier qui nous regarde, l'une des plus riches et des moins inégalitaires.
***
Chaque fois qu'arrivant de Paris je débarque à Montréal, je me demande de quoi il sera cette fois question. Quel nouveau malheur fera du Québec la honte de l'humanité et le pays le plus calamiteux qui soit?
Depuis quelques années, c'était la santé. L'été dernier, c'était déjà cette mystérieuse «insécurité alimentaire». J'ai cru au début qu'il s'agissait d'une nouvelle menace alimentaire, une sorte de croisement monstrueux entre la vache folle et les OGM. Quelque chose de terrible, quoi.
Mais non. Il ne s'agissait que d'un de ces affreux «concepts» dont nous sommes si friands et qui ont été concoctés dans quelque agence gouvernementale. Comme le disait le responsable de Centraide dans l'Outaouais, souffrir d'insécurité alimentaire, «ce n'est pas souffrir de la faim mais avoir à faire des choix difficiles dans les besoins de base». À ce compte, j'ai passé toute ma jeunesse à souffrir d'«insécurité alimentaire»... et à manger à ma faim. Et voilà comment on transforme 3 % de la population qui dit manquer d'argent pour se nourrir convenablement en un mythique 20 %.
C'est tout l'intérêt des nouveaux «concepts».
Car vous aurez évidemment remarqué le glissement dans le vocabulaire. Cela ne tient pas qu'à notre manie bien québécoise d'inventer des mots nouveaux, croyant ainsi réinventer le monde à chaque fois.
Comme nous sommes depuis longtemps devenus une «société du risque», nous ne mesurons plus le malheur réel des populations mais plutôt le risque d'y sombrer, à la manière de ce que font les compagnies d'assurances. C'est cela, l'insécurité. C'est le malheur vu par la classe moyenne. Le malheur appréhendé. Il y a donc l'insécurité alimentaire, mais aussi l'insécurité psychologique, l'insécurité économique, etc. Il y a enfin l'insécurité tout court, qui désigne notre peur d'être agressé ou volé au coin de la rue. Un mal qui a particulièrement touché la France ces derniers temps.
Cherchez les statistiques sur le nombre de jeunes qui ont reçu un coup de couteau au cours de la dernière semaine. Vous ne les trouverez pas. Combien d'enquêtes, par contre, nous noient sous la multitude de ceux qui ont subi une violence ou, mieux, qui craignent de subir cette fameuse violence qui peut aller de la rafale de mitraillette à la grimace du voisin de pupitre?
C'est un peu comme cet «analphabétisme fonctionnel», progressivement devenu de l'analphabétisme tout court. Si bien qu'on ne distingue plus du tout ce mal des pays pauvres de celui, ô combien différent, des pays développés, qui veut que ceux qui ont fréquenté l'école ont désappris à lire, n'en ont jamais senti la nécessité ou n'ont pas eu le bonheur qu'on sache leur communiquer ce besoin.
L'ennui, c'est qu'en réduisant les problèmes de lecture d'un pays développé à l'analphabétisme d'un pays du Tiers-Monde, on s'expose à n'y rien comprendre. Tout comme on ne comprend rien à la pauvreté de nos sociétés dès lors qu'on s'imagine que la moitié de la population ne mange pas à sa faim.
Le problème, lorsqu'on voit de la pauvreté partout, ce n'est donc pas seulement qu'on soit dans les patates. C'est surtout qu'on ne voie plus rien, qu'on ne voie pas justement la véritable pauvreté, qui ne se montre pas toujours. Celle qui ne s'affiche pas et qui est plus insidieuse. Celle qui se glisse justement entre les mailles de nos filets de protection sociale.
Je vous avoue que je sens même dans ces statistiques surréalistes — pourtant véhiculés comme des évidences — une sorte de mépris du pauvre. Une façon de nier sa réalité. Une forme de condescendance. Ah, le plaisir de se sentir pauvre! Ah, la joie profonde du malheur partagé! Ah, le subtil bonheur de cet héritage chrétien d'une extraordinaire générosité et qui a survécu à la désertion de toutes les églises!
Car si nous sommes tous pauvres, c'est donc que personne ne l'est. C'est que le pauvre n'existe plus et qu'il a été sauvé. On peut alors se permettre de clôturer le sommet de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) deux heures plus tôt que prévu pour aller voir le Mondial de football, comme on vient de le faire à Rome pas plus tard qu'hier.
Non, le pauvre ne souffre pas d'insécurité, il se contente d'être pauvre. C'est plutôt nous qui, à sa vue, sommes tout à coup saisis d'une peur incontrôlable. Celle de toucher soudain le fond.
Comme si la vie n'était pas une immense machine à fabriquer de l'insécurité. Comme si la sécurité poussée dans ses derniers retranchements — excusez ma franchise —, ce n'était pas une version douce de la mort.
Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris.
Mais comme on imagine qu'il ne s'agit pas de pleurer sur le sort de ceux qui font des indigestions de sushis et de saumon fumé, on en conclut évidemment que la moitié des chérubins qui jouent dans nos parcs ont le ventre creux. Bref, que le Québec, dans ce domaine, se classe probablement quelque part entre le Nigeria et le Zimbabwe.
À Londres, à Paris et à Berlin, un journal sérieux ferait rire de lui s'il titrait que le taux de sous-alimentation de son pays est plus élevé que celui du Sénégal. Les Britanniques, les Français et les Allemands sont-ils des sans-coeur ou faisons-nous une soudaine poussée de misérabilisme?
Il ne s'agit pas de nier que la misère est le lot quotidien dans certains quartiers de Montréal mais plutôt de nous interroger sur notre propension à nous peindre en noir, à nous imaginer parmi les nations les plus misérables du monde alors que nous sommes sans contredit, et de l'avis du monde entier qui nous regarde, l'une des plus riches et des moins inégalitaires.
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Chaque fois qu'arrivant de Paris je débarque à Montréal, je me demande de quoi il sera cette fois question. Quel nouveau malheur fera du Québec la honte de l'humanité et le pays le plus calamiteux qui soit?
Depuis quelques années, c'était la santé. L'été dernier, c'était déjà cette mystérieuse «insécurité alimentaire». J'ai cru au début qu'il s'agissait d'une nouvelle menace alimentaire, une sorte de croisement monstrueux entre la vache folle et les OGM. Quelque chose de terrible, quoi.
Mais non. Il ne s'agissait que d'un de ces affreux «concepts» dont nous sommes si friands et qui ont été concoctés dans quelque agence gouvernementale. Comme le disait le responsable de Centraide dans l'Outaouais, souffrir d'insécurité alimentaire, «ce n'est pas souffrir de la faim mais avoir à faire des choix difficiles dans les besoins de base». À ce compte, j'ai passé toute ma jeunesse à souffrir d'«insécurité alimentaire»... et à manger à ma faim. Et voilà comment on transforme 3 % de la population qui dit manquer d'argent pour se nourrir convenablement en un mythique 20 %.
C'est tout l'intérêt des nouveaux «concepts».
Car vous aurez évidemment remarqué le glissement dans le vocabulaire. Cela ne tient pas qu'à notre manie bien québécoise d'inventer des mots nouveaux, croyant ainsi réinventer le monde à chaque fois.
Comme nous sommes depuis longtemps devenus une «société du risque», nous ne mesurons plus le malheur réel des populations mais plutôt le risque d'y sombrer, à la manière de ce que font les compagnies d'assurances. C'est cela, l'insécurité. C'est le malheur vu par la classe moyenne. Le malheur appréhendé. Il y a donc l'insécurité alimentaire, mais aussi l'insécurité psychologique, l'insécurité économique, etc. Il y a enfin l'insécurité tout court, qui désigne notre peur d'être agressé ou volé au coin de la rue. Un mal qui a particulièrement touché la France ces derniers temps.
Cherchez les statistiques sur le nombre de jeunes qui ont reçu un coup de couteau au cours de la dernière semaine. Vous ne les trouverez pas. Combien d'enquêtes, par contre, nous noient sous la multitude de ceux qui ont subi une violence ou, mieux, qui craignent de subir cette fameuse violence qui peut aller de la rafale de mitraillette à la grimace du voisin de pupitre?
C'est un peu comme cet «analphabétisme fonctionnel», progressivement devenu de l'analphabétisme tout court. Si bien qu'on ne distingue plus du tout ce mal des pays pauvres de celui, ô combien différent, des pays développés, qui veut que ceux qui ont fréquenté l'école ont désappris à lire, n'en ont jamais senti la nécessité ou n'ont pas eu le bonheur qu'on sache leur communiquer ce besoin.
L'ennui, c'est qu'en réduisant les problèmes de lecture d'un pays développé à l'analphabétisme d'un pays du Tiers-Monde, on s'expose à n'y rien comprendre. Tout comme on ne comprend rien à la pauvreté de nos sociétés dès lors qu'on s'imagine que la moitié de la population ne mange pas à sa faim.
Le problème, lorsqu'on voit de la pauvreté partout, ce n'est donc pas seulement qu'on soit dans les patates. C'est surtout qu'on ne voie plus rien, qu'on ne voie pas justement la véritable pauvreté, qui ne se montre pas toujours. Celle qui ne s'affiche pas et qui est plus insidieuse. Celle qui se glisse justement entre les mailles de nos filets de protection sociale.
Je vous avoue que je sens même dans ces statistiques surréalistes — pourtant véhiculés comme des évidences — une sorte de mépris du pauvre. Une façon de nier sa réalité. Une forme de condescendance. Ah, le plaisir de se sentir pauvre! Ah, la joie profonde du malheur partagé! Ah, le subtil bonheur de cet héritage chrétien d'une extraordinaire générosité et qui a survécu à la désertion de toutes les églises!
Car si nous sommes tous pauvres, c'est donc que personne ne l'est. C'est que le pauvre n'existe plus et qu'il a été sauvé. On peut alors se permettre de clôturer le sommet de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) deux heures plus tôt que prévu pour aller voir le Mondial de football, comme on vient de le faire à Rome pas plus tard qu'hier.
Non, le pauvre ne souffre pas d'insécurité, il se contente d'être pauvre. C'est plutôt nous qui, à sa vue, sommes tout à coup saisis d'une peur incontrôlable. Celle de toucher soudain le fond.
Comme si la vie n'était pas une immense machine à fabriquer de l'insécurité. Comme si la sécurité poussée dans ses derniers retranchements — excusez ma franchise —, ce n'était pas une version douce de la mort.
Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris.
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