vendredi 27 novembre 2009 Dernière mise à jour 22h43


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Guindonville rasé

Clairandrée Cauchy   7 juillet 2003 
La grande échelle des pompiers a été déployée pour atteindre Julie «la Schtroumpfante» réfugiée au sommet d’un arbre auquel elle s’était cadenassée.
Photo : Patrick Sanfaçon
La grande échelle des pompiers a été déployée pour atteindre Julie «la Schtroumpfante» réfugiée au sommet d’un arbre auquel elle s’était cadenassée.
Val-David — Les policiers ont eu raison hier des résistants «guindonvillois» et les bulldozers ont vaincu les maisonnettes à loyer modique qu'ils habitaient.

Depuis quatre jours, des résidants de Guindonville et des sympathisants occupaient illégalement l'îlot de sept maisonnettes situé aux abords de la piste cyclable, à Val-David. Ils contestaient ainsi leur éviction et espéraient contrecarrer le projet de la municipalité consistant à raser le secteur afin d'y installer un stationnement et un chalet d'accueil pour les visiteurs du parc linéaire du P'tit Train du Nord et du mont Condor.

Il a fallu plusieurs heures aux agents de la Sûreté du Québec (SQ) pour déloger Kathy Pître, juchée sur le toit de sa maison et enchaînée à un baril de béton de 360 kilos, et Julie «la Schtroumpfante», qui s'était cadenassée à la cime d'un immense sapin.

Aux petites heures du matin, l'opération policière a pris les résistants endormis par surprise. Vers six heures, une vingtaine de voitures de la SQ sont arrivées dans le secteur et les agents ont ordonné l'évacuation des lieux. «Jusqu'à hier, on entendait dire que les policiers n'interviendraient pas. On s'est fait baiser finalement», s'exclame la «Guindonvilloise» Chloé Charce, son petit Benjamin dans les bras.

Jeudi dernier, les huissiers étaient venus porter un avis d'éviction, rejeté par trois des résidants et plusieurs sympathisants. La municipalité de Val-David a ensuite fait appel à la SQ, qui a exigé que les autorités municipales se dotent d'un mandat faisant explicitement référence à une intervention policière, ce qui fut fait vendredi.

«Une quinzaine de personnes ont quitté sans difficulté», précise le responsable des communications de la SQ, l'agent Gilles Mitchell. Il n'y a eu à ce moment que quatre arrestations. Les bulldozers se sont ensuite mis de la partie pour raser six des sept maisonnettes, après en avoir extirpé les meubles restants.

Commençaient alors les opérations plus délicates pour déloger Kathy Pître, qui habitait le quartier depuis environ un an, et son amie Julie «la Schtroumpfante». Une équipe spécialisée de la SQ s'est attaquée, avec un marteau-piqueur, au baril de béton auquel Kathy s'était enchaînée. Une fois le béton cassé, les policiers ont dû scier le tuyau où était emprisonné le bras de la jeune femme. «Nous prenons notre temps pour nous assurer que cela ne soit pas dangereux», a souligné l'agent Mitchell.

Vers 11 heures, la jeune femme était emmenée par les policiers, et un bulldozer détruisait la dernière maisonnette. Restait alors à déloger la «Schtroumpfante» de son sapin, ce qui a pris encore une bonne heure. Dans une nacelle de camion de pompier, à une cinquantaine de mètres du sol, deux policiers ont dû scier le cadenas en U que la jeune femme s'était passé autour du cou.

«Tout s'est passé comme cela avait été planifié. Il n'y a pas eu de violence, cela a été pacifique», conclut l'agent Mitchell. Au total, neuf personnes ont été arrêtées, soit quatre qui étaient sur le site et cinq autres pour avoir entravé le travail des policiers. Toutes ont été libérées à la fin de la journée.

17 années de vie en poussière

Pendant ce temps, un homme d'une cinquantaine d'années, l'air exténué, contemplait les ruines des maisonnettes. «Ce n'étaient pas des maisons à 100 000 $, mais c'étaient nos maisons!», laisse tomber Jean Bureau, qui habitait le secteur depuis 17 ans.

«J'ai investi près de 15 000 $ pour refaire les murs, installer un poêle et isoler. Je vois tout cela jeté à terre par une pelle mécanique. Mais ce qui me fait le plus de peine, c'est mes plants de fraises. J'en avais 1900, j'ai eu le temps d'en déraciner 500, mais il m'en reste 1400 à ramasser», explique le résidant de Val-David, qui contemplera tous les jours les ruines de son ancienne maison de la fenêtre de la petite chambre qu'il a louée, en attendant de trouver un appartement compatible avec son petit budget d'assisté social.

«Cela fait un an et demi que je cherche, mais il n'y a rien en bas de 425 $ par mois», poursuit-il. Pas question cependant d'aller vivre ailleurs qu'à Val-David: «je suis bien ici».

Si la tristesse se lisait sur plusieurs visages, d'autres ne cachaient pas leur joie de voir l'îlot, qualifié par certains de «bidonville», rasé. «Depuis le 23 mai que j'écoute des tam-tams jusqu'au petites heures du matin. Ce ne sont même pas des gens d'ici. C'est de valeur que mon mari ne soit pas encore en vie, il serait content. Il n'arrêtait pas de dire "si je gagne à la loto, je passe cela au bulldozer"», déclare une dame âgée qui demeure en face des maisons détruites. «Ils vont me traiter de fasciste, mais cela ne me fait pas un pli», poursuit la femme qui ne souhaitait pas voir son nom dans le journal, mais qu'une citoyenne de la région a identifié comme une ancienne conseillère municipale, encore en très bons termes avec le maire.

Pas fini...

L'éviction ne sonne cependant pas le glas de la lutte des «Guindonvillois». «Ce n'est pas fini pour nous. Il y a un responsable, qui est André Desjardins, le directeur général de la Ville, il va falloir qu'il s'en aille de la mairie», affirme le conjoint de Kathy Pître, Robert Landry. Le dossier pourrait revenir hanter l'équipe du maire lors des prochaines élections municipales, prévues en novembre.

Les manifestants prévoyaient ériger leurs tentes pour la nuit devant l'hôtel de ville de Val-David. Une manifestation est aussi prévue ce midi, à laquelle se joindront des militants montréalais du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). «Nous allons exprimer au maire notre colère et témoigner de notre solidarité avec les gens évincés. C'est plus que leurs logements qu'on leur a enlevés. On a surtout démoli un milieu de vie, une communauté», a dénoncé le porte-parole du FRAPRU, François Saillant.

De son côté, la municipalité de Val-David réserve ses commentaires pour le point de presse qui devrait se tenir aujourd'hui. Un des conseillers municipaux, qui n'appartient pas à l'équipe du maire, a toutefois confié qu'il était «surpris de voir que la crise du logement de Montréal était rendue chez nous», en faisant allusion aux nombreux militants montréalais qui avaient passé la semaine à Val-David. Même s'il conteste le manque de consultation des résidants, le conseiller Dominic Asselin juge le projet nécessaire pour «protéger le parc Dufresne».

Environ 80 % des terrains du mont Condor, où est aménagé le parc, appartiennent à des intérêts privés. M. Asselin explique qu'avec la spéculation immobilière, il devient urgent de racheter ces terrains pour empêcher la construction immobilière sur la montagne, traversée par des sentiers de marche, de ski et d'escalade. Or, Guindonville, du nom de son ancien propriétaire exproprié en avril dernier, deviendra la porte d'entrée du parc.

M. Asselin nie que la Ville ait voulu faire d'une pierre deux coups et se débarrasser d'un secteur qualifié de «bidonville» dans un document d'analyse interne de la Ville. Il reconnaît cependant que le choix de l'emplacement de Guindonville n'était pas étranger à la faible valeur du terrain: «Rapport qualité/prix, si cela avait été des maisons à 300 000 $ cela n'aurait pas été le même prix», convient-il.






Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Partager
Digg Facebook Twitter Delicious
 

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
Déjà inscrit? Ajoutez votre commentaire ci-dessous

    Connexion




Cet article vous intéresse?
0 réactions
0 votes
 
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel
Choisir mes
infolettres
Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

» En savoir plus
© Le Devoir 2002-2009