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    Le fin mot de l'histoire: «Par la bouche de mes canons» -- Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau

    7 juillet 2003 |Pierre Rousseau - Historien et archiviste
    L'histoire, la grande, retient souvent quelques phrases qui traversent le temps mais dont le contexte s'efface des mémoires. Le Devoir publie, tous les lundis de l'été, des textes qui rappellent où, quand, comment, pourquoi des paroles qui deviendront célèbres ont été prononcées.

    Au cours des années 1680, Français et Anglais se disputent le contrôle du commerce des fourrures sur le continent nord-américain. De part et d'autre, on ne se gêne pas pour se faire la guerre par tribus amérindiennes interposées. Les colonies britanniques arment ainsi les Iroquois en les encourageant fortement à attaquer par tous les moyens les établissements français. La situation s'envenime encore davantage lorsque, au début de l'année 1689, la France et l'Angleterre se déclarent officiellement la guerre en Europe. C'est cette même année, dans la nuit du 4 au 5 août, que le village de Lachine est attaqué et que plusieurs de ses habitants sont tués ou enlevés. Au cours des mois suivants, d'autres coups de main ont lieu, notamment à Lachenaie et à l'île Jésus.

    En Nouvelle-France, les autorités et la population savent très bien que ce sont les Anglais de la colonie voisine qui constituent la vraie menace et que ce sont eux qui sont derrière ces incursions meurtrières perpétrées par les Iroquois. Le moral des habitants est alors à son plus bas. C'est à ce moment que le gouverneur Frontenac décide de riposter.

    Au début de 1690, trois expéditions formées de Canadiens et d'Amérindiens sont mises sur pied dans le but de frapper sévèrement la Nouvelle-Angleterre. Toutes les trois sont de francs succès. Ces raids, en plus de faire des merveilles pour le moral de la population, sèment la panique dans les colonies anglaises. Pour les autorités britanniques, c'en est trop. La Nouvelle-France doit payer, et payer cher, son audace.

    Le 16 octobre 1690, William Phips, à la tête de 32 navires britanniques et de 2000 miliciens, prend solidement position devant la ville de Québec. Il y a à peine cinq mois, avec seulement sept navires et 450 hommes, il réclamait et obtenait, sans coup férir, la reddition de Port-Royal en Acadie. Malgré cela, Louis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, gouverneur de la Nouvelle-France, observe calmement cette armada venue de Boston.

    En ce jour d'octobre 1690, l'amiral Phips, sûr de lui, envoie le major Thomas Savage auprès de Frontenac. Dès que l'émissaire anglais débarque sur la côte, on lui bande les yeux. On ne tient pas à ce qu'il voit la faiblesse des défenses de la ville. De plus, dans l'espoir de lui faire croire que le chemin qui mène au fort est infranchissable, deux sergents lui font emprunter des sentiers impraticables. Puis, pour le convaincre que Québec regorge de défenseurs, de surcroît nullement impressionnés par la présence de tous ces navires ennemis sur les eaux du Saint-Laurent, quelques habitants rient, courent autour de l'émissaire et se rangent comme si une foule compacte fermait le passage. Enfin, pour s'assurer que l'effet désiré soit bien obtenu, une douzaine d'hommes, passant et repassant autour de lui, le pressent et le bousculent tout au long du trajet.

    Après toutes ces péripéties, le major Savage arrive enfin devant Frontenac. Au nom du commandant Phips, il lui intime l'ordre de rendre la ville de Québec immédiatement et sans condition. Le gouverneur a une heure pour réfléchir et rendre sa décision. Le comte de Frontenac est bien le dernier homme de France et de Québec à céder à un ultimatum. Il n'a nullement besoin de tout ce temps, loin s'en faut, pour donner sa réponse. C'est vêtu en grand uniforme et entouré de son état-major que Louis de Buade, comte de Frontenac, lance sur un ton martial à l'émissaire de l'amiral Phips: «Je ne vous ferai pas tant attendre. Non, je n'ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on envoie sommer un homme comme moi; qu'il fasse du mieux qu'il pourra de son côté, comme je ferai du mien.» Il y aura donc bataille.

    Les officiers anglais s'entendent alors sur un plan d'attaque. Les troupes devront débarquer sur la côte de Beauport, traverser la rivière Saint-Charles et attaquer Québec par voie de terre. Au même moment, les navires canonneront la ville. Le 18 octobre, 1400 hommes débarquent et sont aussitôt accueillis par les tirs nourris de miliciens embusqués venus de Trois-Rivières et de Montréal. Les troupes anglaises reculent devant la guérilla canadienne. Dans l'après-midi, les Anglais tirent environ 500 volées de canon qui ne font toutefois que très peu de dommages.

    Pendant deux jours encore, la canonnade se poursuit. Mais le 21 octobre, les Anglais rembarquent après avoir subi une défaite à Beauport. Puis la température s'en mêle. Il fait de plus en plus froid et Phips ne veut pas hiverner sur le Saint-Laurent. Les 23 et 24, des négociations ont lieu. Anglais et Français s'échangent des prisonniers, puis la flotte de l'amiral Phips reprend le chemin de Boston. Québec est sauvé.

    Tout cela ne met toutefois pas un terme à la rivalité commerciale qui demeure, au contraire, très violente entre Français et Anglais. La baie d'Hudson, haut lieu de la traite des fourrures, sera d'ailleurs le théâtre de certains des grands faits d'armes du fameux militaire canadien Pierre Le Moyne d'Iberville. C'est là qu'à bord du Pélican, seul devant trois navires anglais, il mettra, un jour de septembre 1697, l'ennemi en déroute.

    La guerre se poursuit également en Europe. Ce n'est qu'en 1697 qu'elle prendra fin avec la signature du traité de Ryswick. Par ce traité, les possessions américaines de la France et de l'Angleterre sont rétablies telles qu'elles étaient avant la guerre. Tous ces combats n'auront servi à rien si ce n'est qu'à s'échanger, pour un temps et jusqu'au prochain conflit, la propriété de certains établissements d'Amérique.

    Une paix durable ressortira toutefois de toutes ces hostilités. Ce sera la Grande Paix de Montréal que les Français et les Amérindiens, notamment les Iroquois, signeront le 4 août 1701.












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