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À propos de Lionel Groulx et des Deux Chanoines - Des conclusions injustes à rectifier

7 juillet 2003 
Gérard Bouchard, bien connu au Québec, vient de publier un livre qui résume son évaluation de l'oeuvre de Lionel Groulx et qui est le fruit d'une lecture quasi totale des oeuvres publiées par ce dernier jusqu'à sa mort, en 1967. Il s'agit d'un travail énorme provenant d'un sociologue et intellectuel issu du Québec moderne.

Il semble que M. Bouchard, comme certains sociologues du Québec, ait voulu — pour se donner un air détaché et, à leurs yeux, objectif et plus «scientifique» — s'élever au niveau des nuages pour contempler d'un oeil perçant toutes les facettes de la société. [...] Toute la thèse de Bouchard reposera sur des «contradictions» de la pensée de Groulx qui seraient «non pas marginales, mais centrales et structurelles».

Gérard Bouchard fait de nombreux et sévères reproches à Groulx:

1. «directives conflictuelles» [...] quant à l'avenir du Québec;

2. avoir versé dans l'admiration des chefs fascistes;

3. propos durs et même violents [...] qui seraient allés jusqu'au mépris du peuple canadien-français;

4. son antisémitisme;

5. ne pas s'être occupé des aspects sociaux de la vie canadienne-française;

6. nombreux silences et omissions en ne parlant pas de Charles de Gaulle, du concile Vatican II, de l'Holocauste, etc.;

7. ne pas avoir versé dans le radicalisme pour un Québec fort dans la Confédération versus un Québec souverain;

8. quelques envolées lyriques quant au rôle de la Providence pour le peuple canadien-français et à la vocation apostolique de ce peuple en Amérique [...];

9. une certaine vanité, l'utilisation excessive de pseudonymes;

10. son «incapacité à gagner l'appui du milieu des affaires et des politiciens»;

11. finalement, Lionel Groulx serait «l'homme de l'échec»!

Il y a dans ces jugements de M. Bouchard quelque chose de nettement excessif et injuste. Comment rester silencieux? Pour ma part, toute autre est ma perception de Lionel Groulx. Je la propose. J'avoue ne pas avoir lu la totalité des ouvrages de Groulx, mais j'en ai lu une large partie. Il me semble que je peux me permettre une évaluation «raisonnable», d'autant plus que j'ai eu l'avantage et le privilège de le connaître intimement, ayant été son médecin depuis la fin de mes études en 1942 jusqu'à son décès en 1967. De plus, je fus pour lui un jeune ami à qui il se confiait librement, et ce pendant 25 ans. De nombreuses soirées d'échanges et de discussions très ouvertes. J'ai été aussi l'un des cinq premiers directeurs de la Fondation Lionel-Groulx et en ai été le président pendant près de 17 ans. Bien que j'aie une profonde admiration pour Groulx, je ne suis pas cependant un disciple inconditionnel de toutes ses idées.

Provoquer

La plupart des reproches de Gérard Bouchard ne tiennent pas debout pour quiconque a personnellement connu Groulx.

Que Groulx ait eu des moments de vanité; qu'il ait eu des dérapages quant à la violence de certains termes qu'il a utilisés pour fouetter un peuple soumis, sans fierté, résigné et avec un énorme complexe d'infériorité; qu'il ait eu certains élans lyrico-mystiques et grandiloquents, cela est certain. Qu'il ait employé des pseudonymes, à l'occasion, pour vanter ses livres... Et puis après! Peu de ses amis s'en formalisaient outre mesure et savaient faire la part des choses. Car il s'agissait le plus souvent d'explosions provenant d'une frustration intense de voir si peu de résultats immédiats, de se sentir bloqué et incompris par tant de ses compatriotes — politiciens, monde des affaires, universitaires et même clercs qui préféraient «rester sur la clôture» et «naviguer» selon les circonstances! L'utilisation de termes forts et même violents n'avait pour autre but que de provoquer des réactions. Mais de là à dire que Groulx «méprisait» le peuple canadien-français, c'est de la pure fantaisie.

Que l'on reproche à Groulx de ne pas avoir versé dans le radicalisme est un peu fort lorsqu'on connaît sa foi profonde et sa soumission aux autorités ecclésiastiques. Que Groulx ne se soit pas aventuré dans l'analyse des aspects sociaux de la vie canadienne-française [...], cela était en dehors des objectifs qu'il s'était fixés depuis le début de sa carrière et qu'il a maintenus sans dévier tout au long de sa vie.

Groulx n'était pas porté aux discussions alors si souvent oiseuses durant les années 1950-1960. [...] Il était en désaccord avec le socialisme de l'époque, laïque de pensée ou athée (ce qui heurtait ses convictions profondes) et qui était marqué par une négligence des idéaux nationaux d'un peuple, par le dogmatisme [...] et surtout par la création d'une immense bureaucratie, souvent sans humanité ni compétence appropriée (comme on le voit actuellement dans le système de santé au Québec). Mais Groulx ne manquait pas de préoccupations sociales, tel qu'en témoigne Fernand Dumont: «[...] les politiciens du Québec faisaient une qualité de la docilité des ouvriers de ce pays. Quelle main-d'oeuvre admirable! Groulx n'usait pas de cette rhétorique». [...]

Groulx était conscient des déficiences de l'enseignement dans les écoles catholiques, surtout dans les collèges fonctionnant alors à budget «minimaliste», de l'insuffisance de la préparation des maîtres (quoique toujours disponibles et d'un dévouement extraordinaire), dont le salaire de l'ordre de 50 à 100 $ par année ne permettait pas d'aller en Europe pour y étudier sur place les trésors des civilisations romaine et grec, dont ils devaient enseigner les langues et les valeurs humanistes. [...]

Groulx constatait aussi bien, sinon mieux que bien d'autres, les déficiences du système d'éducation du Québec et réclamait des réformes importantes de ce côté. Mais celles proposées par les auteurs du Rapport Parent, que Groulx qualifiait «d'esprits de deuxième et de troisième ordre», avaient été faites de façon précipitée, sans vision globale. Il était profondément perturbé par les accents anticléricaux et laïcisants qui dominaient ce rapport. Il n'avait pas tout à fait tort, car à part des aspects très positifs, surtout sur le plan des investissements et du rattrapage, on ne peut s'empêcher de constater les résultats néfastes qu'a eus cette réforme précipitée [...].

Antisémitisme de surface

Sous le couvert de termes généraux comme «politiciens», «Anglais», «Juifs», Groulx, en réalité, visait des personnes précises ou des groupes bien particuliers. En ce qui a trait aux politiciens, les archives de la Fondation Groulx contiennent de nombreux témoignages d'admiration extraordinaires [de Jean Lesage, de Daniel Johnson, de René Lévesque, de Claude Ryan]. [...]

Je n'ai pas l'intention d'entrer dans l'aspect déformé de façon si grossière et, semble-t-il, intentionnelle du supposé antisémitisme de Groulx. [...] On trouve dans ce débat trop d'esprits primaires, de déformations de la vérité et d'acharnement à détruire un homme qui incarnait une volonté de fierté et d'épanouissement des Canadiens français. [...] En fait, les rares propos dits «antisémites» de Lionel Groulx faisaient partie d'un «antisémitisme de surface» chez de nombreux Canadiens français, que le Dr Heinz Lehman, psychiatre réputé, avait décrit comme bénin «en contraste avec celui des Européens qui, lui, était de nature violente et exacerbée comme en France, en Russie, en Allemagne». [...]

Ayant eu l'occasion de côtoyer Groulx de très près durant de si nombreuses années, je puis dire formellement qu'il n'avait aucun sentiment antisémite sérieux, mais que, au contraire, il vantait souvent ce groupe pour son esprit de solidarité, de défense mutuelle, de promotion de ses intérêts, toutes qualités qu'il enviait pour son «petit peuple». Il faut avouer que le Canadien français avait cette malheureuse habitude — insultante, le mot serait plus juste — de qualifier une personne qui ne lui plaisait pas au premier abord de «maudit Français», «maudit Anglais», «maudit Juif», sans y attacher plus d'importance. C'était une habitude grossière, mais qui persiste encore malheureusement! Je me permettrai de rappeler un point qui avait choqué Groulx et qui avait trait à la disparition des épiciers-bouchers de quartier, qui faisaient partie de la structure de la petite économie canadienne-française et qui, par individualisme, n'avaient pas su s'unir pour concurrencer la formule des commerces «à plus grande surface», à ce moment les magasins Steinberg. La disparition de ce «petit entrepreneurship» et de ces entreprises était perçue comme un choc, comme une régression pour Groulx. Par ailleurs, Groulx admirait les pauvres émigrés juifs d'Europe des années 30 qui, pour vivre, achetaient à vil prix les «guenilles» des Canadiens français en faisant le tour des ruelles du centre-ville et de l'Est de Montréal. [...]

De Dieu et de fierté

Deux constantes sont frappantes chez Groulx. D'abord et en tout premier lieu, Dieu était le point central de sa vie — qui était complètement orientée vers la religion catholique de type ultramontain et vers les valeurs spirituelles. Groulx était un saint prêtre qui célébrait la messe tous les matins dans son oratoire privé et rendait visite chaque après-midi à l'église Saint-Viateur après avoir cueilli ses journaux sur la rue Laurier. C'est la composante-clé de sa vie. En deuxième lieu, voyant l'infériorité et les déficiences des Canadiens français sur presque tous les plans, et cela est bien décrit par Bouchard, il s'était fixé comme objectif de consacrer sa vie à redonner la fierté aux Canadiens français — héritiers d'une histoire riche en labeur, en courage et en petites réalisations progressives (écoles, collèges, universités, hôpitaux...) à partir de rien et sans aide, ni de la France, ni des compatriotes anglo-saxons. Il a voulu sortir les Canadiens français de leur complexe d'infériorité, de leur esprit de résignation et de leur manque de vision et d'envergure et les pousser à prendre le contrôle de leur société. Les accents qu'il a pris ont pu être, à l'occasion, excessifs, mais toujours sans incitation à la violence.

Groulx a consacré une bonne partie de son énergie à combattre «l'esprit de parti» qui a si longtemps primé chez les politiciens canadiens-français, toujours minoritaires dans les partis «bleu» ou «rouge» et presque toujours perdants dans la défense et la promotion des droits et des intérêts des Canadiens français. Il a fait de cet esprit de parti un cheval de bataille qu'il a maintenu pendant des décennies.

L'homme tiraillé

Groulx rêvait d'un chef «laïque», capable de continuer son action et dont les qualités et les orientations auraient été celles qu'on retrouvait chez Groulx lui-même. Car Groulx avait la trempe d'un leader avec toutes les qualités d'expression orale et écrite, de caractère, d'idéal et de détermination. Mais comme prêtre, il était sévèrement limité dans son action.[...]

Fondamentalement, la préoccupation majeure de Groulx était la création d'un Québec fort, conscient de ses richesses et de ses talents. Pour Groulx, la religion avait préséance sur toutes les autres activités humaines. Dans la zone floue qui sépare le spirituel du temporel (surtout sur le plan de la politique), Groulx se sentait sur un terrain miné, écartelé entre son rêve d'un peuple politiquement respecté, maître de ses richesses, et son allégeance romaine totale. Le port d'une soutane était un carcan et une grande gêne lorsqu'il s'aventurait dans le domaine politique. C'est cela que je ne puis accepter de la part de M. Bouchard, qui parle de «contradictions» et d'«incohérences». Ses hésitations sur l'avenir politique du Québec proviennent de sa crainte de mêler Église et religion à la politique.

Groulx obéissait à l'épiscopat, que par ailleurs, en privé, il critiquait pour ne pas être à la hauteur sur les plans intellectuel et théologique et pour être trop timoré et prêt à bien des compromis pour préserver son autorité et son influence auprès des chefs temporels de l'époque. Groulx a toujours été déchiré dans son action publique entre la primauté du spirituel et ses activités séculières ou temporelles.

Il était perturbé par la progression des sciences (?) sociales, surtout à l'université Laval à Québec, parce qu'on y reléguait au deuxième plan toute la question nationale. Il sentait l'importance de prêcher «fort» pour sortir son «peuple» de son esprit de soumission, de résignation, et pour l'inciter à s'épanouir sur tous les plans, surtout religieux, mais aussi économique, politique, industriel. À devenir «maître chez nous», selon l'expression de Groulx en 1920, reprise en 1960 par Jean Lesage. [...]

Il est totalement incorrect d'écrire qu'il y a eu deux chanoines et de dire que la vie de Groulx a été un échec. Cela est pour le moins inéquitable! Échec: oui sur le plan religieux et de la foi, car l'idéal catholique de Groulx pour son peuple a été balayé par les forces anticléricales depuis les années 1950-1960 et par celles plus récentes de la laïcité de la société moderne.

C'est cela qu'il a décrit comme la «faillite» de sa vie. Mais, échec: non quant aux autres aspects. Succès extraordinaire sur les plans patriotique, politique, économique, culturel, universitaire, linguistique. Succès plus modeste sur le plan de l'éducation. Mais dans l'ensemble et au cours des 50 dernières années, quel progrès dans l'épanouissement du «petit peuple» canadien-français!






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