vendredi 10 février 2012 Dernière mise à jour 01h26
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Le temps, le temps...

Gil Courtemanche   5 juillet 2003 
Junas - Dans cette maison où je passe mes vacances, je me sens envahi par le temps, la durée et la permanence. Une maison de 500 ans, érigée sur des voûtes romaines, une maison dont les planchers sont faits de blocs de pierre qui proviennent de la carrière de Junas, que les Romains exploitaient il y a deux mille ans ou presque. Ce soir, j'irai entendre une chorale d'Argentine dans cette carrière qu'on a transformée en amphithéâtre naturel. Demain, dans les rues du village de 660 habitants, des apprentis tailleurs de pierre, dont trois Canadiens, sculpteront dans une pierre âgée de millions d'années des représentations que seul l'homme, jamais le temps, pourra détruire.

Je suis assis au Café de la Bourse, face à l'entrée qu'on emprunte pour visiter les arènes de Nîmes, construites il y a dix-neuf siècles. Dans quelques jours, Elton John remplacera les gladiateurs et les chrétiens jetés aux lions. Les touristes se dirigent vers une porte sur laquelle une plaque métallique indique: Entrée de la visite des arènes. La plaque est ancienne, une centaine d'années peut-être. La peinture est délavée, le graphisme passé de mode. On l'y a laissée non pas par admiration pour la chose, mais parce qu'elle effectue son travail de communication. Elle est vieille mais efficace. En Amérique du Nord, cette plaque aurait été remplacée par une autre commandée à un graphiste, scrutée par un comité et payée le gros prix. On y lirait en lettres magnifiquement contemporaines: Entrée de la visite des arènes. Ici, comme sur d'autres continents, on ne change pas pour changer, pour faire plus moderne ou plus in. Chez les Nord-Américains, en particulier aux États-Unis, le changement, le renouvellement permanent, la consommation, somme toute, constituent des traits fondamentaux de la culture. Tout cela indique aussi un rapport différent avec le temps long et continu de l'Histoire.

Je lisais récemment dans un journal américain les résultats d'une enquête sur les habitudes alimentaires des Américains. Je ne parle ni du fast-food, ni du problème de l'obésité, mais bien seulement du temps consacré à l'alimentation. Il semblerait que l'on consacre moins de trente minutes au repas du midi et que le repas du soir se prépare et se consomme aussi rapidement. Pas de temps à perdre, le temps perdu est de l'argent perdu. Vite, il faut passer à une activité utile, comme gagner de l'argent, ou à une activité complètement inutile, comme regarder la télé. Je soupçonne que, dans ce refus de consacrer du temps et aussi du plaisir à l'activité alimentaire, il existe aussi un refus de la réflexion, de la conversation, une fuite vers l'activisme. Car le temps du repas, s'il est passé en solitaire, ne peut-être qu'un moment de réflexion ou de plaisir. Partagé, le repas, s'il prend du temps, devient un moment d'échanges, de paroles et peut-être de confrontation. Il y a, dans cet exemple en apparence anodin, une forme de rapport au temps, le temps qui n'est pas vu comme un ennemi quand il passe.

Dans le village de Junas, les gens qui vivent dans des pierres millénaires, mais aussi avec la télé, la vidéo et le chauffage central, sont inscrits dans le temps. Ils savent que, pour que les pierres de la carrière se transforment en arènes, puis en maisons du Moyen Âge, puis en pavillons modernes, il a fallu du temps, de longs méandres et de pénibles bouleversements. Mais ils sont toujours là, assis sur une sorte de pérennité. Cela donne aussi moins de prétention, diminue le goût du changement pour le changement. De même pour les gens qui prennent le temps de manger, de préparer, de triturer eux-mêmes la nourriture. Ils se donnent des espaces de temps pour autre chose que l'action, pour le partage, la réflexion, la rêverie. Le temps change de valeur, il n'est plus une perte, mais un investissement, pas une faillite, mais une richesse.

Ces divers rapports au temps influencent tout. Ils orientent nos choix de paysages urbains, nos phobies de l'ancien qu'il faut changer en moderne, nos choix de consommation, notre mode de vie et notre manière de voir le monde.

La fracture entre l'Europe et les États-Unis s'inscrit aussi dans ce rapport différent que les uns et les autres entretiennent avec cet être mystérieux qu'est le temps. Pour celui qui vit dans la longueur et qui ne craint pas de perdre une heure, bien peu de situations se transforment en urgences qui requièrent des solutions rapides et immédiates. Il faut prendre le temps. Pour les autres, le moindre nuage à l'horizon, la plus petite tache de rouille sur un écriteau exigent une solution radicale et rapide. C'est ainsi que certains pensent un peu avant de partir en guerre et que d'autres y vont les yeux fermés parce qu'ils n'ont pas de temps à perdre. Généralement, ce sont ceux qui n'avaient pas de temps à perdre qui s'enlisent dans des situations inextricables parce qu'ils n'ont pas pris le temps de prendre leur temps.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Chroniques
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012