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Dany Laferrière: la liberté d'abord

Danielle Laurin   20 novembre 2010 
Dany Laferrière dans les bureaux du Devoir mardi dernier, alors qu’il signait son éditorial pour l’édition spéciale du journal «Le Devoir des écrivains». <br />
Photo : Pedro Ruiz - Le Devoir
Dany Laferrière dans les bureaux du Devoir mardi dernier, alors qu’il signait son éditorial pour l’édition spéciale du journal «Le Devoir des écrivains».

À retenir

    Conversations avec Dany Laferrière 
    Ghila Sroka
    Éditions de la Parole Métèque 
    Montréal, 2010, 218 pages
«Tee-shirt à rayures, jean délavé, l'air bon enfant, Dany Laferrière respire la santé sexuelle.» C'était il y a vingt-cinq ans, au Salon du livre de Montréal. C'était la première rencontre de la journaliste Ghila Sroka avec l'auteur de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, alors dans la jeune trentaine.

Elle a multiplié les entrevues avec lui par la suite, à Montréal ou à Miami, notamment pour le magazine Tribune juive, qu'elle a fondé. Certaines étaient demeurées inédites jusqu'ici. Dans Conversations avec Dany Laferrière, Ghila Sroka rassemble vingt-cinq années d'interviews avec celui qui est devenu un ami.

«Je souhaite ardemment que ces interviews suscitent le goût de l'ouverture sur l'Autre. En donnant la parole à mon interlocuteur et ami, j'ai voulu restituer une pluralité d'idées énoncées en toute liberté» , précise dans la préface celle qui se définit comme une «juive athée», une «intellectuelle de gauche», une «polémiste».

Récit d'une évolution

Recueil d'entretiens. Cela pourrait s'avérer fastidieux, ennuyeux. Eh bien non. C'est vivant, passionnant. Même si les redites, les longueurs ne sont pas exclues. Et même si le jupon de la «polémiste» dépasse par moments.

Mais elle a beau y aller avec de gros sabots au tournant, concernant le racisme, le féminisme, les immigrants, entre autres, elle a beau tenter de coincer Dany Laferrière dans un coin, de lui prêter sa vision, ses mots à elle, l'écrivain se débat. Et c'est ça qui est beau.

Ghila Sroka a un respect infini pour l'homme, une admiration sans bornes pour l'écrivain. Elle ne s'en cache pas. Ça se sent tout au long de l'ouvrage. Peut-être trop, mais peu importe.

Ce qui est fascinant, c'est de voir l'évolution de Dany Laferrière, qu'on aperçoit d'ailleurs sur quelques photographies ici et là. C'est de suivre son parcours, depuis la publication de son premier roman.

Surtout, c'est de constater à quel point le récipiendaire du prix Médicis 2009 pour L'énigme du retour a toujours refusé, depuis le début, de se laisser enfermer dans un carcan, toujours refusé toutes les étiquettes, quelles qu'elles soient. À travers la vue d'ensemble qu'offre ce recueil d'entretiens classés par ordre chronologique, c'est frappant.

«Tu crois que c'est le côté inclassable qui a fait le succès de ton livre ?», demande Ghila Sroka au jeune Dany peu après la parution de Comment faire l'amour... Réponse : «J'ai voulu faire le livre que j'avais envie de faire.»

Près de vingt ans plus tard, à la parution de Chroniques de la dérive douce, où l'auteur revient sur son arrivée à Montréal en 1976, la journaliste note qu'on peut y lire ceci: «J'épingle cette note sur le mur jaune, à côté du miroir : ''Je veux tout : les livres, le vin, les femmes, la musique, et tout de suite.''»

Elle lui demande de commenter. Il dit, lui qui précisera ensuite que même sans dictature il aurait fini par quitter Haïti tellement il avait envie de bouger: «L'Amérique m'avait fait certaines promesses; j'ai exigé que la dette soit réglée, et tout de suite. C'est la moindre des choses. Je ne crois pas à cette histoire de première génération d'immigrants qui doit souffrir pour permettre à la deuxième et à la troisième génération, etc., etc. Je ne crois pas que je doive souffrir pour que mes enfants aient une vie meilleure. Ça ne m'intéresse pas.»

Lors de la même entrevue, elle lui fait remarquer que le fait qu'il ait posé nu dans un magazine a été très mal vu par la communauté haïtienne de Montréal. Il rétorque qu'il s'en fout complètement. Qu'il a l'intention de rester libre de s'exprimer, de faire ce qu'il veut.

Il ajoute: «Et c'est grâce à cette distance, à cette façon de provoquer mes compatriotes, que je veux les impressionner, les faire rêver. J'ai besoin de cette liberté parce que, fondamentalement, je ne suis ni haïtien, ni québécois, ni quelqu'un de Miami, ni même le mari de ma femme ou le père de mes enfants, ni même le fils de Marie, ma mère; je suis moi, cet individu qui est là, qui fait face à sa vie et qui fera face à sa mort seul.»

On pourrait continuer. Page après page, année après année, il n'en démord pas, argue son besoin de liberté. Ainsi, en 2009, peu après la publication de L'énigme du retour, se défendant bien d'écrire des romans à thèse, il confie : «Je n'ai pas de but politique ni d'envie d'exercer une action réelle sur la vie des gens. Je suis tout simplement un écrivain qui tente de comprendre l'aventure qu'il a vécue, pour pouvoir se lire lui-même et voir où il en est. J'écris pour avoir des nouvelles de moi, parfois.»

Enfin, à la question: «Quel est le plus beau compliment qu'on puisse te faire?», il répond: «Ce serait de me voir comme un écrivain libre de toute catégorisation.»

Autrement dit: «Me lire comme si on lisait un écrivain mort depuis si longtemps que le livre est la seule chose qui lui a survécu, devenant une part de langage et de la tradition.»

Le lire comme si on lisait un écrivain mort? Non, pas question. Pas encore. Mais «un écrivain libre de toute catégorisation», oui, certainement. C'est de plus en plus clair. Et inspirant.

***

Conversations avec Dany Laferrière
Ghila Sroka
Éditions de la Parole Métèque
Montréal, 2010, 218 pages
 
 
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