Même les Rocheuses ont eu chaud
Photo : Agence Reuters
Deux membres de la Gendarmerie royale se sont laissé emporter par la liesse qui, à Vancouver, a suivi l’annonce de l’obtention des JO de 2010.
Là où Toronto et Québec avaient échoué ces dernières années, Vancouver aura réussi, et les Jeux olympiques se dérouleront au Canada pour la troisième fois depuis que Pierre Fredy, baron de Coubertin, a eu l'idée de les remettre au goût du jour et pour la deuxième fois depuis que Montréal a eu l'idée de redéfinir le concept d'autofinancement. Mais ç'a été tellement chaud que toute la blanche neige des sommets de Whistler aurait pu, à l'instar de l'avance présumée de la candidature britanno-colombienne, en fondre d'appréhension.
Aussi, si vous êtes un Canadien/une Canadienne sur lequel/laquelle rejaillit l'honneur, au point de vous sentir tout chose même si l'événement ne durera que deux semaines et ne commencera que dans sept ans, de recevoir un vote de confiance de la part du très sélect Comité international olympique, trouvez ici l'espoir que vous militerez désormais activement pour l'abolition du scrutin uninominal à un tour qui nous sert de mode de désignation de rien de moins que nos gouvernants. Car si ce système avait été en vigueur hier à Prague, c'est en Corée du Sud qu'ils auraient lieu, les Jeux olympiques d'hiver de 2010.
Voyons plutôt: au premier tour de scrutin, 51 voix pour Pyeongchang, 40 pour Vancouver, 16 pour Salzbourg. Dès lors, c'eût été cuit. Puis, au deuxième tour, Vancouver 56, Pyeongchang 53. Ouf, comme disait O. J. Simpson.
En fait, il s'est agi d'un vote hautement stratégique, très compliqué pour quiconque ne suit pas les affaires olympiques de près (une chance, il y a les experts pour ça). Les Européens du CIO auraient ainsi donné les Jeux de 2010 à l'Amérique du Nord parce que l'Asie avait déjà ceux de 2008 et pour avoir eux-mêmes ceux de 2012 — Londres, Paris, Madrid ou Moscou, face à New York — selon un principe d'alternance continentale qui n'est stipulé nulle part mais auquel tout le monde semble croire bien que l'exemple de 2004-06, sans parler des autres, aille à son encontre. Il y a aussi que les Européens sont des fanas de ski sans bon sens et qu'ils préféraient aller se battre en terrain connu à Whistler plutôt qu'en lointaine péninsule coréenne.
Le résultat beaucoup plus serré que prévu par les experts s'expliquerait par ailleurs par une solide présentation finale de Pyeongchang — la présentation est d'autant plus importante que les membres du CIO n'ont plus le droit de visiter les villes candidates pour s'y faire graisser la patte — qui a mis l'accent sur l'impact des Jeux sur les perspectives de paix et de réconciliation entre les deux Corées. À l'inverse, Vancouver, en dépit d'un dossier technique et panoramique irréprochable, a raté une belle occasion de jouer sur le même tableau en ne faisant qu'une petite partie de sa présentation en français, langue officielle du mouvement olympique, et en oubliant de mentionner que l'évocation répétée, pendant sept ans, de nos majestueuses Rocheuses serait certes de nature à inciter les Québécois à ne pas se séparer.
Une perspective d'autant plus actuelle que M. Landry est revenu là-dessus hier. «Je me souviens, a-t-il dit, que la ville de Québec s'était préparée pour les mêmes Jeux en 2010, et les instances canadiennes n'ont pas présenté la candidature de Québec. Ce qui me fait redire que si le Québec avait été souverain, les chances auraient été très grandes et peut-être que c'est Québec aujourd'hui qui se réjouirait. Je souhaite qu'en 2010, les hommes et les femmes qui participeront aux Olympiques et qui sont de la nation québécoise portent les couleurs du Québec.» Ce qui nous indique que, comme les Jeux de Vancouver s'amorceront le 5 février de cette année-là, ce n'est plus de 1000 mais de 2409 jours (y compris aujourd'hui) que le Québec dispose pour aller s'asseoir à la table du concert des nations, mais que ça ne se fera pas à Buenos Aires.
Mais bon, peu importe les chiffres. «Une victoire est une victoire», c'est ce qu'a déclaré hier M. Chrétien, lui qui sait mieux que quiconque depuis octobre 1995 que 50 % + 1, ou + 2 en l'occurrence, voilà qui est suffisant pour gagner si c'est le Canada qui gagne.
On félicitera d'ailleurs la mince majorité des cooptés du Comité international olympique qui n'ont pas eu peur d'envoyer la jeunesse du monde entier au pays du SRAS, de la vache folle, du virus du Nil, de la pénurie de morue et de la possibilité, quoique infime, que Peter Mackay soit premier ministre en 2010.
***
Il n'y a pas 20 ans, Montréal ayant montré le chemin en ce sens, la tenue chez soi de Jeux olympiques en était venue à être synonyme de trou financier sans fond. En 1984, Los Angeles, seule véritable candidate aux Jeux d'été, avait changé la donne sous la conduite de Peter Ueberroth en dégageant d'impressionnants profits. Depuis, on se bouscule pour toucher la manne. Mais on sait aussi qu'il n'y a pas grand-chose de plus menteur que des livres comptables; on pourrait en parler aux gens de Nagano et sans doute de Salt Lake City.
La manne ne vient pas seule. La candidature de Vancouver a coûté 35 millions. Le sprint final de Prague, y compris de belles diapositives et la présence de Wayne Gretzky, Catriona Le May Doan, Jean Chrétien et Gordon Campbell, a entraîné des débours de 875 000 $.
Le budget total d'organisation des Jeux de 2010 est évalué à deux milliards, dont 620 millions à être assumés également par la Colombie-Britannique et Ottawa pour la construction d'infrastructures et 200 millions pour la sécurité. 600 millions supplémentaires iront à l'agrandissement de la route Sea-to-Sky qui va de Vancouver à Whistler, les deux lieux de compétition qui seront dotés de villages des athlètes distincts.
L'aménagement d'un complexe pour le ski nordique, le biathlon et le saut à skis coûtera 102 millions. Une piste de bobsleigh et de luge: 53 millions. Une piste de patinage de vitesse: 57 millions. Un aréna de hockey: 29 millions. Un terrain de curling: 24 millions. Le sport est gratuit, mais il ne l'est pas.
Selon les organisateurs, Vancouver 2010 s'autofinancera (tout déficit sera épongé par la province, tout surplus versé au soutien au sport). On prévoit créer 228 000 emplois et générer jusqu'à dix milliards de dollars en activité économique. En revanche, selon les opposants à la tenue des Jeux — plus du tiers des Vancouvérois ont voté contre le projet lors d'un récent référendum —, les contribuables de la province devront éponger une facture de 1,2 milliard.
Qui a raison? Qui a tort? Ce sont là interrogations bien superfétatoires en regard de la liesse qui a envahi les gens qu'on a montrés hier à la télé et auxquels des journalistes d'enquête aguerris posaient des questions genre «Êtes-vous contents?». En regard de la gloire du sport. Et en regard de tout ce qu'on peut faire de poésie avec une aussi belle aventure, à commencer par faire rimer hiver et Vancouver, Whistlère et lalalère.
Et maintenant, pour casser un peu le party, pensez-y: à ce moment-là, vous aurez sept ans de plus.
Aussi, si vous êtes un Canadien/une Canadienne sur lequel/laquelle rejaillit l'honneur, au point de vous sentir tout chose même si l'événement ne durera que deux semaines et ne commencera que dans sept ans, de recevoir un vote de confiance de la part du très sélect Comité international olympique, trouvez ici l'espoir que vous militerez désormais activement pour l'abolition du scrutin uninominal à un tour qui nous sert de mode de désignation de rien de moins que nos gouvernants. Car si ce système avait été en vigueur hier à Prague, c'est en Corée du Sud qu'ils auraient lieu, les Jeux olympiques d'hiver de 2010.
Voyons plutôt: au premier tour de scrutin, 51 voix pour Pyeongchang, 40 pour Vancouver, 16 pour Salzbourg. Dès lors, c'eût été cuit. Puis, au deuxième tour, Vancouver 56, Pyeongchang 53. Ouf, comme disait O. J. Simpson.
En fait, il s'est agi d'un vote hautement stratégique, très compliqué pour quiconque ne suit pas les affaires olympiques de près (une chance, il y a les experts pour ça). Les Européens du CIO auraient ainsi donné les Jeux de 2010 à l'Amérique du Nord parce que l'Asie avait déjà ceux de 2008 et pour avoir eux-mêmes ceux de 2012 — Londres, Paris, Madrid ou Moscou, face à New York — selon un principe d'alternance continentale qui n'est stipulé nulle part mais auquel tout le monde semble croire bien que l'exemple de 2004-06, sans parler des autres, aille à son encontre. Il y a aussi que les Européens sont des fanas de ski sans bon sens et qu'ils préféraient aller se battre en terrain connu à Whistler plutôt qu'en lointaine péninsule coréenne.
Le résultat beaucoup plus serré que prévu par les experts s'expliquerait par ailleurs par une solide présentation finale de Pyeongchang — la présentation est d'autant plus importante que les membres du CIO n'ont plus le droit de visiter les villes candidates pour s'y faire graisser la patte — qui a mis l'accent sur l'impact des Jeux sur les perspectives de paix et de réconciliation entre les deux Corées. À l'inverse, Vancouver, en dépit d'un dossier technique et panoramique irréprochable, a raté une belle occasion de jouer sur le même tableau en ne faisant qu'une petite partie de sa présentation en français, langue officielle du mouvement olympique, et en oubliant de mentionner que l'évocation répétée, pendant sept ans, de nos majestueuses Rocheuses serait certes de nature à inciter les Québécois à ne pas se séparer.
Une perspective d'autant plus actuelle que M. Landry est revenu là-dessus hier. «Je me souviens, a-t-il dit, que la ville de Québec s'était préparée pour les mêmes Jeux en 2010, et les instances canadiennes n'ont pas présenté la candidature de Québec. Ce qui me fait redire que si le Québec avait été souverain, les chances auraient été très grandes et peut-être que c'est Québec aujourd'hui qui se réjouirait. Je souhaite qu'en 2010, les hommes et les femmes qui participeront aux Olympiques et qui sont de la nation québécoise portent les couleurs du Québec.» Ce qui nous indique que, comme les Jeux de Vancouver s'amorceront le 5 février de cette année-là, ce n'est plus de 1000 mais de 2409 jours (y compris aujourd'hui) que le Québec dispose pour aller s'asseoir à la table du concert des nations, mais que ça ne se fera pas à Buenos Aires.
Mais bon, peu importe les chiffres. «Une victoire est une victoire», c'est ce qu'a déclaré hier M. Chrétien, lui qui sait mieux que quiconque depuis octobre 1995 que 50 % + 1, ou + 2 en l'occurrence, voilà qui est suffisant pour gagner si c'est le Canada qui gagne.
On félicitera d'ailleurs la mince majorité des cooptés du Comité international olympique qui n'ont pas eu peur d'envoyer la jeunesse du monde entier au pays du SRAS, de la vache folle, du virus du Nil, de la pénurie de morue et de la possibilité, quoique infime, que Peter Mackay soit premier ministre en 2010.
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Il n'y a pas 20 ans, Montréal ayant montré le chemin en ce sens, la tenue chez soi de Jeux olympiques en était venue à être synonyme de trou financier sans fond. En 1984, Los Angeles, seule véritable candidate aux Jeux d'été, avait changé la donne sous la conduite de Peter Ueberroth en dégageant d'impressionnants profits. Depuis, on se bouscule pour toucher la manne. Mais on sait aussi qu'il n'y a pas grand-chose de plus menteur que des livres comptables; on pourrait en parler aux gens de Nagano et sans doute de Salt Lake City.
La manne ne vient pas seule. La candidature de Vancouver a coûté 35 millions. Le sprint final de Prague, y compris de belles diapositives et la présence de Wayne Gretzky, Catriona Le May Doan, Jean Chrétien et Gordon Campbell, a entraîné des débours de 875 000 $.
Le budget total d'organisation des Jeux de 2010 est évalué à deux milliards, dont 620 millions à être assumés également par la Colombie-Britannique et Ottawa pour la construction d'infrastructures et 200 millions pour la sécurité. 600 millions supplémentaires iront à l'agrandissement de la route Sea-to-Sky qui va de Vancouver à Whistler, les deux lieux de compétition qui seront dotés de villages des athlètes distincts.
L'aménagement d'un complexe pour le ski nordique, le biathlon et le saut à skis coûtera 102 millions. Une piste de bobsleigh et de luge: 53 millions. Une piste de patinage de vitesse: 57 millions. Un aréna de hockey: 29 millions. Un terrain de curling: 24 millions. Le sport est gratuit, mais il ne l'est pas.
Selon les organisateurs, Vancouver 2010 s'autofinancera (tout déficit sera épongé par la province, tout surplus versé au soutien au sport). On prévoit créer 228 000 emplois et générer jusqu'à dix milliards de dollars en activité économique. En revanche, selon les opposants à la tenue des Jeux — plus du tiers des Vancouvérois ont voté contre le projet lors d'un récent référendum —, les contribuables de la province devront éponger une facture de 1,2 milliard.
Qui a raison? Qui a tort? Ce sont là interrogations bien superfétatoires en regard de la liesse qui a envahi les gens qu'on a montrés hier à la télé et auxquels des journalistes d'enquête aguerris posaient des questions genre «Êtes-vous contents?». En regard de la gloire du sport. Et en regard de tout ce qu'on peut faire de poésie avec une aussi belle aventure, à commencer par faire rimer hiver et Vancouver, Whistlère et lalalère.
Et maintenant, pour casser un peu le party, pensez-y: à ce moment-là, vous aurez sept ans de plus.
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