Comme une paroisse
Denise Bombardier
28 juin 2003
La vie de quartier, redécouverte par les branchés qui rejoignent ainsi le camp des nostalgiques du bon vieux temps, n'est rien d'autre qu'une version laïque de la paroisse. Le discours urbain sur l'arrondissement et celui, rural, sur la municipalité évoquent un mode de vie de proximité, une tentative de recréer par des structures d'identification de groupes la famille désormais implosée et l'église d'ores et déjà désertée. Cette nouvelle donne, pour parler tendance, s'est exprimée à travers les festivités de la Saint-Jean.
Le 24 au soir, à deux rues de chez moi sur le Plateau Mont-Royal, dans un petit square, les Portugais s'amusaient gentiment en brandissant des drapeaux québécois. Un peu plus loin, avenue du Parc, des Grecs attablés sur le trottoir dînaient de brochettes au son de la musique de leur pays d'origine, les mêmes petits drapeaux québécois déposés sur les tables. Deux intersections plus haut, une foule parsemée, composée de jeunes à l'allure cosmopolite s'agitait au rythme d'un groupe bruyant et inoffensif qui chantait sans prétention mais aussi sans conviction particulière. Partout dans Montréal-arrondissements, on a fêté aimablement.
Le rassemblement du parc Maisonneuve, comme celui de Québec la veille, s'est déroulé à la bonne franquette. Les officiants chanteurs, sauf quelques-uns comme Charlebois, Claude Gauthier, Marie Tifo ou Hugo St-Cyr, qui ont introduit une dimension plus revendicatrice façon années 70, étaient là pour distraire la foule avant tout. Luck Mervil, après avoir vanté l'intégration sous les applaudissements, a soulevé l'enthousiasme en criant: «Au Québec, les femmes sont belles et les hommes sont chanceux» là où en d'autres temps le «Vive le Québec libre!» aurait électrisé les gens. Autre décennie, autre siècle même, autres moeurs. À vrai dire, cette Saint-Jean-ci incarne la réalité d'aujourd'hui, où la politique a cédé le pas à la culture populaire et plus particulièrement au show-business. Normal, l'année où Star Académie fracasse les records d'auditoire à la télévision et ceux de ventes de disques et de billets de spectacle.
À Québec — l'on se pince —, un quartier a même remis à l'honneur le petit saint Jean-Baptiste en organisant un concours pour trouver l'enfant le plus blond, le plus bouclé et le plus angélique en oubliant que Jean Charest, que le destin a fait naître le 24 juin, est déjà élu. À vrai dire, cette dépolitisation de la Fête nationale, où la défusion des spectacles et des activités est de mise, nous renvoie à nos contradictions collectives. D'ailleurs, les contradictions, c'est à peu près tout ce qu'il nous reste de collectif, pour le meilleur ou pour le pire.
Il est fort à penser que lorsqu'elle entend le mot «liberté» — qui fut tout de même prononcé sur les scènes de Québec et de Montréal —, la foule québécoise pense avant tout à la liberté de faire ce que bon lui semble, de penser incorrectement, de s'habiller sans code (ce qui, bien sûr, est une illusion), de pratiquer le piercing, de se tatouer, bref, de vivre avec le moins de contraintes sociales possible et sans subir le jugement de qui que ce soit. En y réfléchissant bien, le «nous» collectif chargé de sous-entendus d'émancipation, de libération, de combats au nom d'idéaux nationaux, ce «nous» a fait place au «on», et on sait que dans la langue française, ce «on» exclut la personne qui parle. C'est peu dire que le sentiment d'implication sociale s'en trouve affaibli. D'où il découle que les combats que l'on mène sont étroitement reliés aux préoccupations personnelles, voire aux intérêts particuliers. L'altruisme cède ainsi le pas à l'individualisme. Le glissement plus ou moins imperceptible aura des conséquences fondamentales à long terme.
Le small n'est plus beautiful, il est confortable, rassurant, chaleureux, parce que personnalisé. Le quartier, l'arrondissement, le village sont les réponses actuelles à l'anonymat mondialiste. Mais ils contribuent aussi à l'érosion nationale et étatique, ce qui n'est pas pour déplaire aux puissances économiques et financières, ces ténors de l'abolition des frontières pour mieux entrer et sortir des pays selon leurs intérêts. C'est la face cachée de la mondialisation et le contraire des bienfaits de cette dernière.
L'avenir culturel du Québec ne peut pas reposer sur l'addition des volontés individuelles. De même que la vie culturelle risque de perdre son âme et son dynamisme si l'État défusionne ses pouvoirs et ses responsabilités selon la règle du plus petit dénominateur commun. L'arrondissement, le village, ces ersatz de la paroisse d'antan correspondent à la recherche d'une proximité sans laquelle l'être humain a le sentiment désagréable de flotter en apesanteur. Les Québécois se sont d'abord définis comme des paroissiens avant de s'affirmer comme des citoyens. Être montréalais, trifluvien, gaspésien, appartenir au Plateau Mont-Royal ou au Vieux-Québec ne doit pas être une négation d'une appartenance plus large, celle à un pays aussi réel qu'imaginaire.
denbombardier@earthlink.net
Le 24 au soir, à deux rues de chez moi sur le Plateau Mont-Royal, dans un petit square, les Portugais s'amusaient gentiment en brandissant des drapeaux québécois. Un peu plus loin, avenue du Parc, des Grecs attablés sur le trottoir dînaient de brochettes au son de la musique de leur pays d'origine, les mêmes petits drapeaux québécois déposés sur les tables. Deux intersections plus haut, une foule parsemée, composée de jeunes à l'allure cosmopolite s'agitait au rythme d'un groupe bruyant et inoffensif qui chantait sans prétention mais aussi sans conviction particulière. Partout dans Montréal-arrondissements, on a fêté aimablement.
Le rassemblement du parc Maisonneuve, comme celui de Québec la veille, s'est déroulé à la bonne franquette. Les officiants chanteurs, sauf quelques-uns comme Charlebois, Claude Gauthier, Marie Tifo ou Hugo St-Cyr, qui ont introduit une dimension plus revendicatrice façon années 70, étaient là pour distraire la foule avant tout. Luck Mervil, après avoir vanté l'intégration sous les applaudissements, a soulevé l'enthousiasme en criant: «Au Québec, les femmes sont belles et les hommes sont chanceux» là où en d'autres temps le «Vive le Québec libre!» aurait électrisé les gens. Autre décennie, autre siècle même, autres moeurs. À vrai dire, cette Saint-Jean-ci incarne la réalité d'aujourd'hui, où la politique a cédé le pas à la culture populaire et plus particulièrement au show-business. Normal, l'année où Star Académie fracasse les records d'auditoire à la télévision et ceux de ventes de disques et de billets de spectacle.
À Québec — l'on se pince —, un quartier a même remis à l'honneur le petit saint Jean-Baptiste en organisant un concours pour trouver l'enfant le plus blond, le plus bouclé et le plus angélique en oubliant que Jean Charest, que le destin a fait naître le 24 juin, est déjà élu. À vrai dire, cette dépolitisation de la Fête nationale, où la défusion des spectacles et des activités est de mise, nous renvoie à nos contradictions collectives. D'ailleurs, les contradictions, c'est à peu près tout ce qu'il nous reste de collectif, pour le meilleur ou pour le pire.
Il est fort à penser que lorsqu'elle entend le mot «liberté» — qui fut tout de même prononcé sur les scènes de Québec et de Montréal —, la foule québécoise pense avant tout à la liberté de faire ce que bon lui semble, de penser incorrectement, de s'habiller sans code (ce qui, bien sûr, est une illusion), de pratiquer le piercing, de se tatouer, bref, de vivre avec le moins de contraintes sociales possible et sans subir le jugement de qui que ce soit. En y réfléchissant bien, le «nous» collectif chargé de sous-entendus d'émancipation, de libération, de combats au nom d'idéaux nationaux, ce «nous» a fait place au «on», et on sait que dans la langue française, ce «on» exclut la personne qui parle. C'est peu dire que le sentiment d'implication sociale s'en trouve affaibli. D'où il découle que les combats que l'on mène sont étroitement reliés aux préoccupations personnelles, voire aux intérêts particuliers. L'altruisme cède ainsi le pas à l'individualisme. Le glissement plus ou moins imperceptible aura des conséquences fondamentales à long terme.
Le small n'est plus beautiful, il est confortable, rassurant, chaleureux, parce que personnalisé. Le quartier, l'arrondissement, le village sont les réponses actuelles à l'anonymat mondialiste. Mais ils contribuent aussi à l'érosion nationale et étatique, ce qui n'est pas pour déplaire aux puissances économiques et financières, ces ténors de l'abolition des frontières pour mieux entrer et sortir des pays selon leurs intérêts. C'est la face cachée de la mondialisation et le contraire des bienfaits de cette dernière.
L'avenir culturel du Québec ne peut pas reposer sur l'addition des volontés individuelles. De même que la vie culturelle risque de perdre son âme et son dynamisme si l'État défusionne ses pouvoirs et ses responsabilités selon la règle du plus petit dénominateur commun. L'arrondissement, le village, ces ersatz de la paroisse d'antan correspondent à la recherche d'une proximité sans laquelle l'être humain a le sentiment désagréable de flotter en apesanteur. Les Québécois se sont d'abord définis comme des paroissiens avant de s'affirmer comme des citoyens. Être montréalais, trifluvien, gaspésien, appartenir au Plateau Mont-Royal ou au Vieux-Québec ne doit pas être une négation d'une appartenance plus large, celle à un pays aussi réel qu'imaginaire.
denbombardier@earthlink.net
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