Un piège corrosif emprisonne Montréal
4000 personnes meurent des séquelles de la pollution atmosphérique chaque année au Québec
Louis-Gilles Francoeur
26 juin 2003
Photo : François Pesant
Le smog urbain résulte de la photolyse de certains gaz précurseurs comme les oxydes d’azote et les composés organiques volatils (COV) sous l’action du soleil et de la chaleur, deux facteurs particulièrement fréquents en été et, pire, en pério
La métropole est aux prises depuis lundi avec son premier épisode sérieux de smog cette année, un problème qui s'amplifie d'une année à l'autre sans que les autorités métropolitaines et provinciales n'y changent grand-chose sous prétexte que l'essentiel du problème nous vient de l'Ontario et du Midwest américain.
L'alerte au smog a été officiellement lancée lundi par Environnement Canada sur le site Internet Info-smog et, précisait hier Jacques Rousseau, météorologue spécialisé en qualité de l'air, l'alerte demeurera en vigueur jusqu'à ce soir. Ce premier épisode sérieux, c'est-à-dire où la concentration d'ozone (O3) au sol dépasse 82 parties par milliard (ppb), aurait en réalité été le deuxième si le Québec utilisait la norme ontarienne de 80 ppb. En mai, en effet, les concentrations d'ozone ont dépassé les 80 ppb pendant une journée sans dépasser 82 ppb, ce qui fait qu'on ne l'a pas comptabilisée... Mais l'épisode en cours, d'une durée de quatre jours, est beaucoup plus important et coïncide avec une canicule, ce qui augmente le stress biologique pour les personnes à risque, soit les enfants souffrant d'asthme ou les personnes âgées atteintes de difficultés respiratoires.
À Toronto, le smog occasionne des dépenses de un milliard par an au réseau de la santé. Des enquêtes épidémiologiques ont démontré que chaque année, plus de 1900 jeunes asthmatiques ou personnes âgées meurent prématurément des séquelles de la pollution atmosphérique, principalement du smog, dans la région de Montréal, 4000 à l'échelle du Québec et 16 000 dans l'ensemble du Canada.
L'alerte au smog en cours est aussi caractérisée par son étendue. En effet, une masse de haute pression qui se déplace très lentement couvre actuellement tout le sud de l'Ontario et du Québec, de l'Outaouais à la Vieille Capitale en passant par Montréal. Par comparaison, l'épisode d'un jour en mai n'a touché que la métropole.
Le smog urbain résulte de la photolyse de certains gaz précurseurs comme les oxydes d'azote et les composés organiques volatils (COV) sous l'action du soleil et de la chaleur, deux facteurs particulièrement fréquents en été et, pire, en période de canicule. Les oxydes d'azote sont principalement émis par les voitures et les centrales thermiques au charbon de l'Ontario et du Midwest américain. Sous l'action des rayons solaires et de la chaleur, le procédé de transformation appelé photolyse produit de l'ozone (O3) en une vingtaine de minutes, «un gaz aussi corrosif que de l'eau de Javel pour les poumons des humains ou pour les plantes», précise Jacques Rousseau, mais qu'on ne voit pas sauf si on regarde l'horizon, généralement devenu opaque. L'ozone, qui se déplace au gré du vent au niveau du sol (il ne s'agit pas ici de l'ozone qui forme la couche de la haute atmosphère), attaque aussi férocement la pierre des édifices, l'acier des structures, les monuments, etc., ce qui est à l'origine d'une facture insidieuse mais fort élevée, qu'on ne refile pas aux automobilistes...
Le smog emprisonne aussi la région de Montréal dans un véritable piège corrosif. En effet, 60 % du smog qui affecte la métropole nous provient de l'Ontario et du Midwest américain, à parts égales pour ces deux sources. Curieusement, nos voisins ontariens et leurs médias, qui font grand cas de la pollution venant des États-Unis auprès des autorités fédérales, ne mentionnent pour ainsi dire jamais que le Québec et les Maritimes servent de poubelle aux émanations corrosives de leur parc automobile et de leurs centrales thermiques.
Il faut remonter au milieu des années 80 pour entendre un ministre québécois de l'Environnement, en l'occurrence Clifford Lincoln, attaquer publiquement l'inaction du gouvernement fédéral et l'inconscience parfois révoltante de l'Ontario dans ce dossier et celui des pluies acides. Un exemple parmi d'autres: quand cette province a fermé sept réacteurs nucléaires, elle a préféré aider ses industriels à ressusciter de vieilles centrales thermiques au charbon plutôt que d'acheter de l'électricité du Québec. Les centrales situées au sud de Toronto ont dû réaliser des études d'impacts pour atténuer leurs émissions polluantes. Ni Queen's Park ni Ottawa — responsable constitutionnel de la pollution transfrontalière — n'ont exigé l'équivalent pour une autre centrale construite au nord de Toronto, dont les émissions aboutissent au Québec.
Montréal exporte lui aussi une partie du smog qui l'afflige vers Trois-Rivières et jusqu'à Québec. À Québec, le smog qui sévira aujourd'hui encore provient pour 15 % de l'Ontario, 20 % des États-Unis et 60 % de Montréal. Jacques Rousseau précise que, contrairement aux émissions ontariennes qui frappent la Nouvelle-Angleterre et le Nouveau-Brunswick, nos émissions frappent peu les Maritimes. Les courants dominants, dit-il, filent, se diluent au point de disparaître au delà de Rivière-du-Loup. Mais les rejets de NOx de la métropole frappent plus durement les villes voisines au sud de Lanaudière, comme Lanoraie, ou de la rive sud, comme Varennes et Verchères. En effet, les 20 à 30 minutes qu'exige la réaction de photolyse des gaz précurseurs du smog font en sorte que l'épicentre des émissions de la métropole frappe moins cette dernière que ses voisines, un retour des choses de l'étalement urbain!
L'installation de convertisseurs catalytiques sur les voitures réduit de plus de 90 % les oxydes d'azote des modèles les plus récents. Néanmoins, précise le météorologue Rousseau, les épisodes de smog sont plus fréquents à Montréal d'année en année et plus graves parce que si chaque voiture pollue moins en raison des technologies de pointe, le nombre croissant de voitures annule ces gains. Pire, la moitié des nouveaux véhicules vendus chaque année échappe à ces normes puisqu'il s'agit d'utilitaires comme les fourgonnettes ou de gros 4X4, dont la prolifération sans vergogne traduit le droit de polluer que nos sociétés continuent d'accorder aux plus nantis. De nouvelles normes devaient être annoncées en septembre pour assujettir ces gros véhicules aux règles régissant les voitures. Mais les reculs de l'administration américaine dans ce domaine font craindre que la politique de miroir du Canada prenne la même direction.
L'an dernier, le gouvernement fédéral annonçait qu'il allait mettre le pied dans l'étrier et mettre au pas l'Ontario, qui refusait de faire évoluer ses normes. Cependant, le coup de bâton finalement annoncé en janvier dernier se résume à proposer de nouvelles normes aux provinces. Lundi, Ottawa annonçait deux projets-pilotes en matière de smog: l'un à la championne du smog, Toronto, l'autre à Vancouver, troisième ville en importance pour ses émissions derrière Montréal, qui n'a droit à aucun projet-pilote. Montréal, a précisé M. Rousseau, bénéficie quand même par ricochet du projet-pilote ontarien.
En Ontario, le ministre ontarien de l'Environnement, Jim Wilson, invitait la semaine dernière le grand public à réduire l'usage des barbecues qui, à son avis, constituent un problème aussi important que les centrales thermiques en matière de smog. Les tondeuses à gazon, les VTT, les motomarines et la plupart des motos (sauf les BMW) émettent bien davantage d'oxydes d'azote parce qu'aucun de ces petits moteurs n'est équipé d'un convertisseur catalytique. Mais en Ontario, malgré la réingénierie de l'État à la Mike Harris, il existe même des patrouilles estivales pour détecter les minounes polluantes. Au Québec, péquistes et libéraux ne savent plus quoi inventer pour éviter de lancer un tel programme, craignant, du moins dans ce domaine, d'être accusés de frapper les milieux moins favorisés...
L'alerte au smog a été officiellement lancée lundi par Environnement Canada sur le site Internet Info-smog et, précisait hier Jacques Rousseau, météorologue spécialisé en qualité de l'air, l'alerte demeurera en vigueur jusqu'à ce soir. Ce premier épisode sérieux, c'est-à-dire où la concentration d'ozone (O3) au sol dépasse 82 parties par milliard (ppb), aurait en réalité été le deuxième si le Québec utilisait la norme ontarienne de 80 ppb. En mai, en effet, les concentrations d'ozone ont dépassé les 80 ppb pendant une journée sans dépasser 82 ppb, ce qui fait qu'on ne l'a pas comptabilisée... Mais l'épisode en cours, d'une durée de quatre jours, est beaucoup plus important et coïncide avec une canicule, ce qui augmente le stress biologique pour les personnes à risque, soit les enfants souffrant d'asthme ou les personnes âgées atteintes de difficultés respiratoires.
À Toronto, le smog occasionne des dépenses de un milliard par an au réseau de la santé. Des enquêtes épidémiologiques ont démontré que chaque année, plus de 1900 jeunes asthmatiques ou personnes âgées meurent prématurément des séquelles de la pollution atmosphérique, principalement du smog, dans la région de Montréal, 4000 à l'échelle du Québec et 16 000 dans l'ensemble du Canada.
L'alerte au smog en cours est aussi caractérisée par son étendue. En effet, une masse de haute pression qui se déplace très lentement couvre actuellement tout le sud de l'Ontario et du Québec, de l'Outaouais à la Vieille Capitale en passant par Montréal. Par comparaison, l'épisode d'un jour en mai n'a touché que la métropole.
Le smog urbain résulte de la photolyse de certains gaz précurseurs comme les oxydes d'azote et les composés organiques volatils (COV) sous l'action du soleil et de la chaleur, deux facteurs particulièrement fréquents en été et, pire, en période de canicule. Les oxydes d'azote sont principalement émis par les voitures et les centrales thermiques au charbon de l'Ontario et du Midwest américain. Sous l'action des rayons solaires et de la chaleur, le procédé de transformation appelé photolyse produit de l'ozone (O3) en une vingtaine de minutes, «un gaz aussi corrosif que de l'eau de Javel pour les poumons des humains ou pour les plantes», précise Jacques Rousseau, mais qu'on ne voit pas sauf si on regarde l'horizon, généralement devenu opaque. L'ozone, qui se déplace au gré du vent au niveau du sol (il ne s'agit pas ici de l'ozone qui forme la couche de la haute atmosphère), attaque aussi férocement la pierre des édifices, l'acier des structures, les monuments, etc., ce qui est à l'origine d'une facture insidieuse mais fort élevée, qu'on ne refile pas aux automobilistes...
Le smog emprisonne aussi la région de Montréal dans un véritable piège corrosif. En effet, 60 % du smog qui affecte la métropole nous provient de l'Ontario et du Midwest américain, à parts égales pour ces deux sources. Curieusement, nos voisins ontariens et leurs médias, qui font grand cas de la pollution venant des États-Unis auprès des autorités fédérales, ne mentionnent pour ainsi dire jamais que le Québec et les Maritimes servent de poubelle aux émanations corrosives de leur parc automobile et de leurs centrales thermiques.
Il faut remonter au milieu des années 80 pour entendre un ministre québécois de l'Environnement, en l'occurrence Clifford Lincoln, attaquer publiquement l'inaction du gouvernement fédéral et l'inconscience parfois révoltante de l'Ontario dans ce dossier et celui des pluies acides. Un exemple parmi d'autres: quand cette province a fermé sept réacteurs nucléaires, elle a préféré aider ses industriels à ressusciter de vieilles centrales thermiques au charbon plutôt que d'acheter de l'électricité du Québec. Les centrales situées au sud de Toronto ont dû réaliser des études d'impacts pour atténuer leurs émissions polluantes. Ni Queen's Park ni Ottawa — responsable constitutionnel de la pollution transfrontalière — n'ont exigé l'équivalent pour une autre centrale construite au nord de Toronto, dont les émissions aboutissent au Québec.
Montréal exporte lui aussi une partie du smog qui l'afflige vers Trois-Rivières et jusqu'à Québec. À Québec, le smog qui sévira aujourd'hui encore provient pour 15 % de l'Ontario, 20 % des États-Unis et 60 % de Montréal. Jacques Rousseau précise que, contrairement aux émissions ontariennes qui frappent la Nouvelle-Angleterre et le Nouveau-Brunswick, nos émissions frappent peu les Maritimes. Les courants dominants, dit-il, filent, se diluent au point de disparaître au delà de Rivière-du-Loup. Mais les rejets de NOx de la métropole frappent plus durement les villes voisines au sud de Lanaudière, comme Lanoraie, ou de la rive sud, comme Varennes et Verchères. En effet, les 20 à 30 minutes qu'exige la réaction de photolyse des gaz précurseurs du smog font en sorte que l'épicentre des émissions de la métropole frappe moins cette dernière que ses voisines, un retour des choses de l'étalement urbain!
L'installation de convertisseurs catalytiques sur les voitures réduit de plus de 90 % les oxydes d'azote des modèles les plus récents. Néanmoins, précise le météorologue Rousseau, les épisodes de smog sont plus fréquents à Montréal d'année en année et plus graves parce que si chaque voiture pollue moins en raison des technologies de pointe, le nombre croissant de voitures annule ces gains. Pire, la moitié des nouveaux véhicules vendus chaque année échappe à ces normes puisqu'il s'agit d'utilitaires comme les fourgonnettes ou de gros 4X4, dont la prolifération sans vergogne traduit le droit de polluer que nos sociétés continuent d'accorder aux plus nantis. De nouvelles normes devaient être annoncées en septembre pour assujettir ces gros véhicules aux règles régissant les voitures. Mais les reculs de l'administration américaine dans ce domaine font craindre que la politique de miroir du Canada prenne la même direction.
L'an dernier, le gouvernement fédéral annonçait qu'il allait mettre le pied dans l'étrier et mettre au pas l'Ontario, qui refusait de faire évoluer ses normes. Cependant, le coup de bâton finalement annoncé en janvier dernier se résume à proposer de nouvelles normes aux provinces. Lundi, Ottawa annonçait deux projets-pilotes en matière de smog: l'un à la championne du smog, Toronto, l'autre à Vancouver, troisième ville en importance pour ses émissions derrière Montréal, qui n'a droit à aucun projet-pilote. Montréal, a précisé M. Rousseau, bénéficie quand même par ricochet du projet-pilote ontarien.
En Ontario, le ministre ontarien de l'Environnement, Jim Wilson, invitait la semaine dernière le grand public à réduire l'usage des barbecues qui, à son avis, constituent un problème aussi important que les centrales thermiques en matière de smog. Les tondeuses à gazon, les VTT, les motomarines et la plupart des motos (sauf les BMW) émettent bien davantage d'oxydes d'azote parce qu'aucun de ces petits moteurs n'est équipé d'un convertisseur catalytique. Mais en Ontario, malgré la réingénierie de l'État à la Mike Harris, il existe même des patrouilles estivales pour détecter les minounes polluantes. Au Québec, péquistes et libéraux ne savent plus quoi inventer pour éviter de lancer un tel programme, craignant, du moins dans ce domaine, d'être accusés de frapper les milieux moins favorisés...
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