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Libre opinion: Être minoritaire n'est pas une vocation

Réplique à Fernand Dansereau

René Marcel Sauvé - Géographe  25 juin 2003 
Le Devoir du 12 juin publie en page Idées un article rédigé par le cinéaste Fernand Dansereau ayant pour titre «La vocation minoritaire», avec pour thème central: le Québec n'a peut-être pas mesuré à quel point sa situation minoritaire est exemplaire dans le monde et porteuse de fécondité.

Je ne vois pas comment être minoritaire est une «vocation». Dans un ensemble politique donné, le statut de minoritaire est un non-statut. C'était le cas du Canada français. Au Québec, les Québécois sont majoritaires chez eux et c'est autre chose.

Le problème est lié au fait que le statut du Québec, foyer national d'un peuple, assise de son État, statut qui existe bel et bien de facto, n'est pas reconnu par le pouvoir central, centralisateur, unitaire et arbitraire d'Ottawa. Comme il n'y a pas de concession en politique, seulement des avancées et des reculs de pouvoirs et de statuts, les quelques «concessions» accordées au Québec, comme le «bilinguisme officiel» (sic) qui n'est qu'une mesure d'apaisement, résultent du fait que le pouvoir du gouvernement fédéral est menacé de s'effriter devant la progression des provinces vers les statuts à reconnaître d'États, de jure comme de facto. Telle devait être l'intention initiale, avec la fondation d'une «Confédération», une union d'États souverains qui devait débuter avec la construction des chemins de fer nécessaires au développement de petites communautés dispersées et éloignées dans un espace continental réel qu'est le Canada. Mais la Confédération était un euphémisme et un piège.

Un phénomène analogue aux États-Unis porte le nom de «statehood» et en Grande-Bretagne, de «dévolution». Les grosses transnationales cherchent à l'exploiter à leur avantage et cette intrusion contribue à retarder la progression de ce processus naturel vers son éclosion et la naissance de nouveaux pouvoirs devant lesquels Ottawa devra céder ou disparaître. Ce phénomène local s'inscrit dans des continuités inscrites dans la géographie et qui remontent au développement des communications. [...] Au Canada, la minorisation du Canada français et les tentatives actuelles de maintenir le statu quo des provinces inféodées au pouvoir central unitaire témoignent d'une volonté obstinée de chercher à garder le pouvoir pour le pouvoir. M. Dansereau, qui ratisse très large, ne s'en rend pas compte ou donne cette impression.

La mondialisation n'est pas une «révolution de civilisation», deux autres clichés commodes et lénifiants devant la progression exponentielle du capitalisme sauvage dans le monde actuel. C'est le chloroforme qui endort les consciences et dont M. Dansereau se fait le propagateur. Le «gigantisme» des entreprises, c'est localement, dans chaque localité du monde, qu'il faut le mettre à sa place, en conformité avec ces principes fondamentaux en stratégie: concentration et économie de l'effort, coordination et coopération. Ce gigantisme et ce mondialisme ne sont pas des phénomènes nouveaux. Les Phéniciens l'avaient pratiqué pendant l'Antiquité, en fondant leur puissance commerciale sur la Méditerranée. Au Moyen Âge, les Ligues hanséatiques ont constitué le gros du capitalisme de l'Europe du Nord, en fondant leur puissance sur les mers, avec armées et flottes de guerre. Les multinationales et les transnationales, également avec armées et flottes de guerre, celles des États-Unis et de l'Angleterre, font de même et cherchent à inféoder le monde entier à leurs intérêts. Les réponses naïves à ce problème actuel sont plus dangereuses que le danger représenté par le capitalisme international anglo-saxon. Comme toujours au cours de l'histoire, la détermination consciente accomplit davantage que le flottement dans les clichés qui donnent bonne conscience à rabais.

L'exemple cité par M. Dansereau (des travaux en laboratoire sur la dynamique des groupes) pour expliquer ce qu'il appelle la force des minorités est discutable et hors contexte. On ne peut généraliser à partir d'expérimentations en milieu clos. Toute force collective vient d'une part du nombre, de l'autre, de la concentration dans l'espace et dans le temps et finalement de la pertinence et la compétence de sa dynamique. Le nombre seul est insuffisant et c'est pour faire pencher la loi du nombre du côté loyaliste que l'inféodation de notre peuple à un pouvoir central unitaire a été décidée. C'est au Québec même et nulle part ailleurs que nous pouvons pratiquer la concentration du nombre et de l'effort dans l'espace et dans le temps, et sur le plan dynamique, la mise en pratique des autres principes permanents et universels de la stratégie d'État: simplicité, souplesse, coordination, coopération, administration et logistique. Sans oublier les principes cardinaux de l'appréciation rigoureuse du contexte et de la situation; détermination et maintien d'objectifs praticables et réalisables en matière d'espace et de temps, et maintien du moral. Toute communication qui éloigne de ces principes tend vers la désinformation.

La bonne conscience à rabais dont M. Dansereau se fait le propagandiste se poursuit particulièrement dans ses derniers paragraphes: «l'esprit rompu par deux drames référendaires [sic] qui lui ont cassé les reins [resic]». Les Québécois font leur dur apprentissage de la politique d'État. Les résultats référendaires démontrent une volonté progressive d'accéder au statut d'État, mais à la condition expresse de le faire d'une manière compétente, résolue et définitive. Notre peuple n'est pas «agaçant» au point de ne pas se rendre compte que les politiciens qui le dirigent ont manqué de compétence et de détermination. Comme les Australiens avec la monarchie britannique, dont ils veulent se défaire mais en sachant dès le départ vers quoi ils vont s'engager. Démolir un ordre de choses est comme démolir une maison. Il faut d'abord que la nouvelle maison soit en place et prête à servir. On ne démolit rien, finalement, on entre seulement dans quelque chose de neuf. Quant au «désarroi des peuples sans joie» (resic), il nous est infligé par la désinformation et la propagande. Autrement, nous avons fait la preuve de notre courage et de notre détermination collectifs à moult reprises.

Comme «pistes de réflexion», M. Dansereau ne s'engage pas outre mesure. Il veut que ce soit le Parti québécois et l'ADQ qui s'engagent dans la «piste de réflexion» version vocation minoritaire définitive qu'il propose. Serait-ce qu'au fond Ottawa craint que nous devenions prochainement un État à reconnaître et que les autres provinces décident de s'engager dans la même voie? Voilà la «piste de réflexion» que je propose à M. Dansereau.
 
 
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