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Libre opinion: Adieu, camarade

Claude Jasmin - Écrivain  18 juin 2003 
Grand soleil, à genoux, j'achevais de planter des fleurs autour d'un rocher. Du balcon, soudain, un cri. «Claude? Bourgault vient de mourir!» Accablement.

Je l'aimais, ce «pas aimable», cet ours, si souvent. Il pouvait être fendant en maudit. Jeune homme venue de l'Estrie, ex-petit pensionnaire à Brébeuf, Pierre ne croyait pas trop en ses dons d'acteur, ne devinant pas qu'il irait à Cannes (Léolo). Deux, trois petits tours et s'en alla — par exemple, pour la série jeunesse Rue de l'Anse. Régisseur à la télé publique? Oui. Pas longtemps. Écouteurs aux oreilles, comme chien en laisse, aux ordres du boss dans sa régie, hum... pas pour ce tempérament dominateur et sauvage.

Je l'ai connu vraiment en 1961, critique d'art sous Gérard Pelletier, lui, patron de la section en images sépia dans La Presse. Un jour, il rigole ferme en nous montrant une immense photo de grandes foules dans la cour du Vatican. Hilare, il dit au «chanoine» — son surnom — Gilles Marcotte, le patron: «Voilà le genre de public énorme dont rêve le RIN de Chaput.» Il aimait rire, boire fin et bien manger.

Tribun inouï, à l'articulation ampoulée mais rassembleuse par sa fougue, il sera le «chef» de ce RIN quatre ans plus tard.

Je fus sa modeste «vedette américaine» aux meetings, entraîné là par son cher «penseur» et conseiller, le prof André d'Allemagne, alors époux de Lysiane Gagnon, de La Presse. C'est Bourgault — avec sa petite page de calepin, ses dix lignes de notes pour un sermon-fleuve séduisant toujours — qui m'enseigna comment discourir en public sans lire un texte.

Il a mené une seule élection avec, oui, oui, les 75 candidats, beaucoup d'artistes, d'écrivains... de rêveurs, «des pelleteux de nuages et des joueux de piéno», disait d'eux le patriarche bleu, Duplessis. Cela, cette campagne unique, sans victoire aucune — lui en aspirant député sur la Côte-Nord —, fut un échec total (petit Mario de plâtre!) qui l'assomma net. Je l'ai déjà vu pleurer dans une coulisse, mon petit camarade régulièrement fiévreux.

Le temps passa. Un soir d'hiver, vers 1974, rue Saint-Denis, j'ai croisé, stupéfait, un vagabond à la mine troublante. Grelottant, titubant un peu, il ne voyait personne. On le disait en fond de cale, esseulé, démuni, lui?, l'animateur unique, l'éclatant chantre du Québec libre si longtemps? Mystère. Robert Bourassa, qui l'estimait, finit par lui dénicher un petit «job à jetons» au Musée des beaux-arts.

C'est que René Lévesque s'était installé au four et au moulin de la cause indépendantiste, faisant le vide de tous les autres leaders de la cause sacrée. Et ce rusé, fin, prudent renard, craignait, se méfiait beaucoup, de ce patriote survolté, réfractaire aux accords et autres associations. Ce sera donc le désert. Un très long purgatoire.

Le public sait la suite: adieu les querelles avec «Ti-Poil», il se fera éminent prof d'université, évidemment, en communications, puis chroniqueur invétéré et increvable dans un hebdo pop, enfin ce commentateur fort brillant, polyvalent (Bourgault pouvait discuter intelligemment de tout) à Indicatif présent de Radio-Canada, en ondes tous les matins.

Comme tout le monde, je l'entendais fréquemment tousser en ondes, parfois à s'en cracher l'âme, ce bavard fécond, ce fieffé fumeur. On se dit: une bonne fois, un mauvais jour d'étouffement grave, il ira à l'hôpital se faire soigner.

Quand il y est allé... cette semaine, il y est resté. À jamais. Il s'est donc éteint, ce feu rare, lundi après-midi. Sa mort fera un vide énorme chez tous ceux qui l'admiraient; chez ceux qui, comme moi, l'aimaient, c'est une perte très douloureuse.

Que le ciel des fervents, s'il existe, l'accueille dans son sein pour l'éternité. Car la ferveur avait un nom, le sien, Pierre Bourgault.
 
 
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