La passion du Québec - Groulx contre Groulx
Louis Cornellier - Chroniqueur aux essais québécois au Devoir
17 juin 2003
À l'été 1998, quelques jours après avoir signé une défense de la mémoire de Lionel Groulx dans les pages du Devoir, j'eus la surprise de voir apparaître, sur un mur de Montréal, un graffiti qui se lisait comme suit: «Louis Cornellier - encore un "gauchiste" qui se porte à la défense de Lionel Groulx!» En fus-je offusqué? Même pas. «Gauchiste», c'était, disons, exagéré, mais l'ensemble de la formule contenait néanmoins une part de vérité et résumait bien le malaise attaché à la figure de Lionel Groulx dans les rangs progressistes québécois. Comment, quand on se veut à gauche, peut-on chanter les louanges d'un homme de droite comme le petit chanoine? Voilà ce que demandait, pour l'essentiel et en toute légitimité, le graffiti anonyme.
Comment, en effet? Mais en étant nationaliste, bien sûr! Et en s'accrochant, pour le reste, aux multiples passages, dans l'oeuvre de Groulx, qui prennent le parti des humbles, de notre petit peuple, et aux autres qui dénoncent les mange-Canayens, les lamineurs de notre culture, les colonisés et les défaitistes en tout genre. C'était là le Groulx que je défendais contre la monstrueuse caricature qu'en faisaient ceux qui le dépeignaient comme un fasciste enragé, héraut d'un Canada français arriéré dont les relents parasitaient encore, selon eux, le nationalisme québécois d'aujourd'hui. On attaquait notre nationalisme par Groulx? Je défendrais donc Groulx pour défendre notre nationalisme.
Deux personnages
Un malaise, néanmoins, persistait, que le graffiti pointait et qui me tarabustait. Je savais que mon Groulx en cachait un autre et que cet autre, que je refusais volontairement d'extirper du passé, n'allait pas sans jeter du trouble dans mon portrait bienveillant du chanoine. Était-il correct d'opposer un Groulx présentable — mieux encore, inspirant — au Groulx plus gênant de mes adversaires idéologiques? Comment surmonter ce malaise?
Les Deux Chanoines, le livre essentiel que vient de faire paraître Gérard Bouchard au sujet de la pensée de Groulx, apporte une réponse douloureuse et quasi irréfutable à cette question. Non, conclut-il après enquête, ce malaise ne se surmonte pas; il travaille le coeur même de l'oeuvre, et sa permanence discrédite toute interprétation unilatérale de la pensée de Groulx. L'homme, écrit Bouchard, fut réellement conservateur et moderne, libéral et réactionnaire, humaniste et intolérant, fidèle à la France et autonomiste, indépendantiste et fédéraliste, contradictoire, donc, et profondément ambivalent, à un point tel que sa pensée ne peut qu'apparaître inopérante aux yeux du commentateur honnête.
[...]
Comment expliquer, alors, la tendresse que je continue de ressentir à l'égard de la figure du chanoine? Mon collègue Jean-François Nadeau a déjà partiellement répondu à cette interrogation: «On sent en effet toujours dans sa prose l'homme libre, l'indépendance de caractère, qui ne cède à rien d'autre chose que sa vérité du moment. Groulx n'a jamais plié devant les partis, pas même devant le sien. Et eût-il volontairement semé dans son oeuvre les germes d'une pensée contradictoire qu'il faudrait conclure à l'échec de cette visée improbable: car qui donc aujourd'hui conçoit Groulx autrement que comme un nationaliste canadien-français appartenant à un autre temps?»
Il y a cela, oui, l'homme libre, l'intellectuel qui, bien sûr, s'est souvent trompé et s'est sali les mains parce que, lui, il en avait. Mais il y a plus encore, que résume, une fois n'est pas coutume, un vieux proverbe éculé: qui aime bien châtie bien. Groulx, en effet, et c'est plus rare qu'on ne le pense, entretenait une réelle passion pour le Québec. Contre les pédants de l'extérieur qui gagnaient à ce que l'on nous tienne pour quantité négligeable, contre les colonisés de l'intérieur prêts à toutes les lâchetés et à tous les reniements pour s'élever dans le regard de l'autre, il a martelé notre dignité et s'est acharné à construite une haute idée du Québec. Cette obsession lui a fait écrire de belles et stimulantes choses mais l'a aussi amené — Bouchard a raison — à proférer d'inacceptables âneries et accusations. Tel un amoureux morfondu, blessé par l'indifférence ou les faiblesses de l'objet magnifié de son désir, le chanoine déçu s'est trop souvent transformé en triste contempteur hargneux capable du pire.
Aimer le Québec
Au risque de choquer, je dirai que, sans le justifier parce qu'il fut parfois injustifiable, je le comprends et que c'est cela même, c'est-à-dire cette passion mal contenue pour un petit peuple qui le décevait souvent, qui me le rend pleinement humain et, surtout, indispensable, malgré le caractère profondément dépassé du plus gros, de l'essentiel même, de son oeuvre.
Aimer le Québec, au Québec, n'a jamais été une évidence. Ce serait, s'il faut en croire une rumeur qui court toujours, ou dangereux, ou réducteur, ou innocent, ou coupable, toujours, en tout cas, dès lors que la passion entre dans ce mouvement, vaguement soupçonnable de quelque désir inavouable. Groulx, lui — et c'est la raison pour laquelle je ne me résous pas à l'oublier —, même trop, même mal, l'a aimé. Au prix, il est vrai, de violentes contradictions qui, selon Gérard Bouchard, soulèvent une question fondamentale au sujet du nationalisme d'hier et, ajouterais-je, de celui, dans une certaine mesure, d'aujourd'hui: «L'ensemble de cet itinéraire tourmenté, brisé, met en relief la grande difficulté, pour un nationaliste, de penser le Québec et le Canada français de cette époque: dès lors qu'on écarte les solutions radicales, comment représenter d'une façon cohérente une société aussi déchirée, aussi désemparée? En ce sens, on dira donc: Groulx, un homme morcelé, dressé contre lui-même, tout comme la société qu'il a voulu prendre en charge.»
Aimer le Québec aussi profondément que Groulx l'a aimé, mais en moderne et en évitant les dérapages idéologiques, ce qu'il n'a pas toujours su faire: telle est la mission, pourrait-on dire, du nationaliste québécois d'aujourd'hui. Groulx contre Groulx, donc, en ajoutant toutes les nuances qu'une telle formule lapidaire impose. Pour cela, la lettre de l'oeuvre du chanoine ne saurait nous être d'un quelconque secours, mais son esprit — ici pour s'en inspirer, là pour s'en préserver — doit continuer de nous interpeller. Contradictoire? Exigeant, dirai-je.
Comment, en effet? Mais en étant nationaliste, bien sûr! Et en s'accrochant, pour le reste, aux multiples passages, dans l'oeuvre de Groulx, qui prennent le parti des humbles, de notre petit peuple, et aux autres qui dénoncent les mange-Canayens, les lamineurs de notre culture, les colonisés et les défaitistes en tout genre. C'était là le Groulx que je défendais contre la monstrueuse caricature qu'en faisaient ceux qui le dépeignaient comme un fasciste enragé, héraut d'un Canada français arriéré dont les relents parasitaient encore, selon eux, le nationalisme québécois d'aujourd'hui. On attaquait notre nationalisme par Groulx? Je défendrais donc Groulx pour défendre notre nationalisme.
Deux personnages
Un malaise, néanmoins, persistait, que le graffiti pointait et qui me tarabustait. Je savais que mon Groulx en cachait un autre et que cet autre, que je refusais volontairement d'extirper du passé, n'allait pas sans jeter du trouble dans mon portrait bienveillant du chanoine. Était-il correct d'opposer un Groulx présentable — mieux encore, inspirant — au Groulx plus gênant de mes adversaires idéologiques? Comment surmonter ce malaise?
Les Deux Chanoines, le livre essentiel que vient de faire paraître Gérard Bouchard au sujet de la pensée de Groulx, apporte une réponse douloureuse et quasi irréfutable à cette question. Non, conclut-il après enquête, ce malaise ne se surmonte pas; il travaille le coeur même de l'oeuvre, et sa permanence discrédite toute interprétation unilatérale de la pensée de Groulx. L'homme, écrit Bouchard, fut réellement conservateur et moderne, libéral et réactionnaire, humaniste et intolérant, fidèle à la France et autonomiste, indépendantiste et fédéraliste, contradictoire, donc, et profondément ambivalent, à un point tel que sa pensée ne peut qu'apparaître inopérante aux yeux du commentateur honnête.
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Comment expliquer, alors, la tendresse que je continue de ressentir à l'égard de la figure du chanoine? Mon collègue Jean-François Nadeau a déjà partiellement répondu à cette interrogation: «On sent en effet toujours dans sa prose l'homme libre, l'indépendance de caractère, qui ne cède à rien d'autre chose que sa vérité du moment. Groulx n'a jamais plié devant les partis, pas même devant le sien. Et eût-il volontairement semé dans son oeuvre les germes d'une pensée contradictoire qu'il faudrait conclure à l'échec de cette visée improbable: car qui donc aujourd'hui conçoit Groulx autrement que comme un nationaliste canadien-français appartenant à un autre temps?»
Il y a cela, oui, l'homme libre, l'intellectuel qui, bien sûr, s'est souvent trompé et s'est sali les mains parce que, lui, il en avait. Mais il y a plus encore, que résume, une fois n'est pas coutume, un vieux proverbe éculé: qui aime bien châtie bien. Groulx, en effet, et c'est plus rare qu'on ne le pense, entretenait une réelle passion pour le Québec. Contre les pédants de l'extérieur qui gagnaient à ce que l'on nous tienne pour quantité négligeable, contre les colonisés de l'intérieur prêts à toutes les lâchetés et à tous les reniements pour s'élever dans le regard de l'autre, il a martelé notre dignité et s'est acharné à construite une haute idée du Québec. Cette obsession lui a fait écrire de belles et stimulantes choses mais l'a aussi amené — Bouchard a raison — à proférer d'inacceptables âneries et accusations. Tel un amoureux morfondu, blessé par l'indifférence ou les faiblesses de l'objet magnifié de son désir, le chanoine déçu s'est trop souvent transformé en triste contempteur hargneux capable du pire.
Aimer le Québec
Au risque de choquer, je dirai que, sans le justifier parce qu'il fut parfois injustifiable, je le comprends et que c'est cela même, c'est-à-dire cette passion mal contenue pour un petit peuple qui le décevait souvent, qui me le rend pleinement humain et, surtout, indispensable, malgré le caractère profondément dépassé du plus gros, de l'essentiel même, de son oeuvre.
Aimer le Québec, au Québec, n'a jamais été une évidence. Ce serait, s'il faut en croire une rumeur qui court toujours, ou dangereux, ou réducteur, ou innocent, ou coupable, toujours, en tout cas, dès lors que la passion entre dans ce mouvement, vaguement soupçonnable de quelque désir inavouable. Groulx, lui — et c'est la raison pour laquelle je ne me résous pas à l'oublier —, même trop, même mal, l'a aimé. Au prix, il est vrai, de violentes contradictions qui, selon Gérard Bouchard, soulèvent une question fondamentale au sujet du nationalisme d'hier et, ajouterais-je, de celui, dans une certaine mesure, d'aujourd'hui: «L'ensemble de cet itinéraire tourmenté, brisé, met en relief la grande difficulté, pour un nationaliste, de penser le Québec et le Canada français de cette époque: dès lors qu'on écarte les solutions radicales, comment représenter d'une façon cohérente une société aussi déchirée, aussi désemparée? En ce sens, on dira donc: Groulx, un homme morcelé, dressé contre lui-même, tout comme la société qu'il a voulu prendre en charge.»
Aimer le Québec aussi profondément que Groulx l'a aimé, mais en moderne et en évitant les dérapages idéologiques, ce qu'il n'a pas toujours su faire: telle est la mission, pourrait-on dire, du nationaliste québécois d'aujourd'hui. Groulx contre Groulx, donc, en ajoutant toutes les nuances qu'une telle formule lapidaire impose. Pour cela, la lettre de l'oeuvre du chanoine ne saurait nous être d'un quelconque secours, mais son esprit — ici pour s'en inspirer, là pour s'en préserver — doit continuer de nous interpeller. Contradictoire? Exigeant, dirai-je.
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