L'après-11 septembre - «Je suis juif, mais ressaisissez-vous!»
Daniel Pearl, assassiné l'an dernier au Pakistan, a su regarder le Mal droit dans les yeux
Judea Pearl - Père de Daniel Pearl, journaliste du Wall Street Journal exécuté au Pakistan en 2002
16 juin 2003
Traduction d'une allocution livrée lors de la conférence plénière du Congrès juif canadien, région du Québec, à Montréal, le 1er juin 2003 - L'histoire sera marquée par un effroyable incident qui a secoué notre galaxie à l'aube de ce troisième millénaire; les lois de la physique furent ébranlées, les axiomes de la logique cessèrent de s'appliquer et les théories qui fondent notre connaissance, le sens commun et les valeurs humaines furent bafouées et violées. L'histoire rappellera également qu'au coeur de ce chaos, il y a eu un jeune homme qui, à un moment d'extrême tension, a regardé le Mal droit dans les yeux et affirmé: «Mon père est juif, ma mère est juive, je suis juif.»
Il ne l'a pas dit sous la contrainte, par chutzpah ou par civilité. Il l'a tout simplement déclaré, légèrement exaspéré, comme pour dire: «Combien de fois devrai-je le répéter? Deux plus deux font quatre et je suis juif!» Il n'était pas naïf au point d'ignorer la rage que suscitait le mot «juif» chez les personnes qui le séquestraient. Malgré tout, il l'a répété: «Mon père est juif, ma mère est juive, je suis juif.» Que voulait-il dire par ces 11 mots?
Danny n'était pas un juif pratiquant. Le judaïsme était pour lui le langage de sa famille élargie, lieu où il puisait une force, un engagement et une identité historiques. Pour Danny, «je suis juif» signifiait «je dois comprendre». En d'autres mots, «je suis possédé par une obsession historique de comprendre et de réparer les torts parce que mes ancêtres errants, endurcis par des siècles d'oppression et de persécution, m'ont appris à résister à tout dogme et à toute idéologie et à remettre en question l'autorité, le statu quo et la sagesse traditionnelle. Alors, en tant que juif, je n'ai hérité d'aucun tranquillisant mental».
«Je comprends la souffrance parce que la souffrance de mes ancêtres pèse sur ma conscience. Je comprends la justice parce que l'injustice est imprégnée en moi. Je comprends la souffrance des musulmans également parce que j'ai vu les vôtres au Kosovo, j'ai travaillé avec vos tisseurs de tapis à Téhéran et j'ai chanté avec vos chercheurs de perles au Qatar.»
«"Je suis juif" signifie: "Je vous rappelle la dignité qui réside dans nos différences et la difficulté à comprendre. Alors, ressaisissons-nous!"»
J'ai tenté d'expliquer tout cela au peuple du Pakistan dans une lettre ouverte publiée à Karachi il y a quelques mois. Lorsque Danny a déclaré: «Je suis juif», ai-je écrit, il voulait en fait dire: «Je respecte l'islam précisément parce que je suis juif et j'attends de vous que vous respectiez ma personne et ma foi parce que vous êtes, ou vous vous proclamez, bons musulmans.» En d'autres mots, «je suis issu d'un lieu où l'héritage d'une personne est source de force, une force qui se mesure par la capacité de cette personne à tolérer la diversité. C'est seulement au travers de la diversité que nous assumons notre humanité commune».
[...]
À B'nei Braq
Ce que je n'ai pas expliqué aux lecteurs du Pakistan, c'est la phrase de Danny qui suivit, la dernière qu'il formula librement: «Dans la ville de B'nei Braq, une rue porte le nom de mon arrière-grand-père, Chayim Pearl, qui fut l'un des fondateurs de la ville.» Pourquoi évoque-t-il cette étrange histoire de son arrière-grand-père de B'nei Braq? Alors qu'il ne lui reste plus que quelques nanosecondes à vivre, pourquoi ce fait presque oublié de l'histoire de notre famille remonte-t-il à sa mémoire?
Comme vous vous en doutez, je me suis posé cette question des millions de fois cette année. J'aimerais vous livrer ma théorie. Il a choisi cette histoire parce qu'elle était porteuse de trois messages différents, qu'il désirait communiquer simultanément à trois publics différents: tout d'abord, à sa famille; ensuite, à ses ravisseurs; et enfin, à chacun de nous qui vivons dans le monde libre.
À sa famille, il disait: «Vous voyez? Je donne des informations que personne ne connaît. Pourquoi? Parce que je veux vous assurer que je suis bien traité et que je m'exprime librement.» À ses ravisseurs, il disait: «Regardez, les gars! Je viens d'un endroit où une personne est jugée par la ville qu'il bâtit, par les arbres qu'il plante et par le Bien qu'il dispense. Et non pas par la mort et la destruction qu'il sème autour de lui. Alors, ressaisissez-vous!»
Parfois, j'imagine que le message de Danny était encore plus profond ici et qu'il essayait de dire à ses ravisseurs: «[...] une rue qui porte le nom de mon grand-père... vous savez? Mon grand-père était en colère, lui aussi. En fait, sa souffrance en Europe en 1924 valait celle que vous vivez au Pakistan aujourd'hui. Aussi, lorsqu'un paysan polonais l'a frappé sur la tête avec une barre en acier en criant "sale juif", il n'est pas allé s'attacher des explosifs autour de la taille pour se donner la mort dans une église. Il s'est traîné jusque chez lui, a nettoyé sa blessure et dit à sa femme et à ses quatre enfants: "Commencez à faire vos bagages!" Ensuite, il a vendu tout ce qu'il avait, a acheté un petit terrain de sable en Palestine — encore sous mandat britannique — où il s'est installé pour offrir une vie meilleure à sa famille et à ses voisins.»
J'entends presque Danny inviter ses ravisseurs à jeter un coup d'oeil sur B'nei Braq aujourd'hui et leur dire: «Jugez par vous-mêmes si un miracle tel que celui-ci ne peut se produire dans votre région du monde. Ressaisissez-vous.»
Enfin, au peuple du monde libre, Danny disait: «Savez-vous? En dépit des contestations et des critiques que nous entendons autour de nous, nous demeurons les bâtisseurs de villes dans ce monde. Ce qui n'est pas le cas de nos juges. Avec toutes les images de l'"horrible Occident", de l'"horrible Amérique" et de l'"horrible Israël" que mes ravisseurs et les intellectuels qui les soutiennent ont véhiculées au cours des dernières décennies, nous pouvons être extrêmement fiers de ce que nous sommes. Nous sommes les bâtisseurs de villes de ce monde.»
«Nous n'avons pas toujours été parfaits, je le concède. Et notre action est parfois teintée de matérialisme, d'arrogance, d'égoïsme, d'individualisme et autres maux et tares qui nous sont constamment reprochés. Il n'en demeure pas moins que nous restons le plus grand exportateur d'espoir, de pluralisme, de tolérance, d'équité et de droits fondamentaux. Notre héritage est la source de valeurs la plus sûre, lesquelles n'ont d'équivalence nulle part ailleurs.
«Alors, continuons notre quête de dialogue. Nous devons néanmoins continuer d'exiger sans équivoque: ressaisissez-vous.»
Haine et vengeance
Les gens me demandent souvent si Danny est un héros ou un martyr. Danny aimait la vie, il ne flirtait pas avec la mort. Il ne s'est pas jeté dans les flammes en criant «Shema Israël». Il a plutôt tenté d'éteindre le feu avec la seule arme en sa possession: «Ressaisissez-vous!»
Les juifs modernes courageux n'acceptent pas les sacrifices humains comme des épisodes incontournables de l'histoire juive. Les juifs modernes courageux se sentent un devoir de regarder droit dans les yeux des messagers de la haine dans ce monde, de leur rappeler qu'une société civilisée est fondée sur certains principes et de leur répéter encore et encore: «Ressaisissez-vous!»
[...]
C'est à travers la tragédie de Danny que les gens se sont rendu compte du degré de cruauté dans lequel notre planète s'enfonce inexorablement. Il a fallu un journaliste pour que nous acceptions de faire face à la réalité des mythes et idéologies racistes des deux dernières décennies, légitimés et allégrement véhiculés par certains intellectuels. Les idées répandues dans ces pays sont en train de supplanter les normes traditionnelles des sociétés civilisées.
Sous le silence cynique des dirigeants de ce monde, des centaines de millions d'âmes ont péri dans les flammes de la haine ethnique et de l'antisémitisme, l'année dernière. C'est sans conteste la plus importante progression de la haine raciale dans l'histoire de l'humanité. Comment cela est-il possible? Comment a-t-on pu laisser la haine et la cruauté atteindre de tels sommets?
Depuis les attaques du 11 septembre 2001, il est de bon ton de montrer du doigt le fondamentalisme religieux, d'une part, et le rejet de la politique américaine, de l'autre. Cependant, je suis perturbé par le fait que la presse et les médias jouent un si grand rôle dans la diffusion de cette haine.
Une représentante du gouvernement pakistanais venue chez nous, en Californie, pour nous offrir ses condoléances a été la première à porter cela à mon attention. Lorsque nous avons parlé de la nature antisémite du meurtre de Danny, elle a dit: «Qu'attendez-vous de la part de ces gens qui n'ont jamais vu un juif de toute leur vie et qui, jour et nuit, subissent les images télévisées de soldats israéliens en train de tuer des enfants palestiniens?»
Dans sa tentative de dégager son gouvernement de la responsabilité du meurtre de Danny et d'accuser les médias arabes et occidentaux pour la déshumanisation des juifs, des Américains et des Israéliens à laquelle ils se livrent quotidiennement, elle comprend que les Israéliens ne tueraient pas les enfants délibérément. Les directeurs de programmation de ces émissions de télévision sur al-Jazira et en Europe, également. Mais des millions de leurs téléspectateurs le perçoivent autrement et, parmi eux, les meurtriers de Danny. Ce n'est pas une coïncidence si Omar Sheikh, l'homme condamné pour avoir orchestré le meurtre de Danny, est le produit d'une éducation à l'européenne qui a été embrigadé par des mouvements antiaméricains et antijuifs.
J'implore les journalistes de comprendre que, chaque fois qu'ils décrivent les Américains ou les Israéliens comme des tueurs d'enfants assoiffés de sang, ils créent un autre Omar Sheikh et risquent les vies de bâtisseurs de ponts comme Danny. [...] Dans un monde infesté de fanatiques qui se promènent avec des allumettes, les journalistes ne peuvent pas déverser de l'essence dans les rues et entendre ne porter aucunement la responsabilité des incendies.
Les gens nous demandent si nous sommes animés par un désir de vengeance. Bien sûr que oui! La haine a tué notre enfant, et nous combattrons cette haine pendant le reste de notre vie, avec vengeance et ténacité. Dans ma lettre adressée au peuple du Pakistan, j'ai écrit ce qui suit: «La disparition de Danny fera saigner mon coeur à jamais, mais la meilleure consolation sera pour moi de voir un jour vos enfants [au Pakistan] regarder la photo de Danny et dire: "C'est le genre de personne que j'ai envie d'être. Comme lui, je veux être honnête, chaleureux et ouvert d'esprit."»
Telle est la vision que j'ai de la vengeance: combattre la haine qui a fauché la vie de Danny. La Fondation Daniel-Pearl a été créée pour soutenir cette vision. Elle peut paraître démesurément ambitieuse, je le sais, mais elle n'est pas complètement déraisonnable parce que cette haine qui a tué Danny a également créé des occasions uniques de la combattre. Une occasion de prendre l'héritage d'une personne qui jouissait d'un grand respect de part et d'autre de la division Est-Ouest et de l'utiliser pour abattre les barrières de l'ignorance qui a engendré de tels excès. Nous nous sommes rendu compte que les communautés musulmanes sont désireuses de coopérer avec nous dans le cadre de programmes de nature éducative et culturelle qui porteront le nom de Daniel Pearl. À titre d'exemple, nous avons pu offrir à de jeunes journalistes pakistanais un stage dans des salles de rédaction de réseaux de télévision américains afin qu'ils emportent chez eux, au Pakistan, le goût de la liberté de la presse.
[...]
Les États-Unis et l'Europe sont aujourd'hui confrontés au défi de bâtir des ponts d'amitié avec le monde musulman et de redorer l'image d'un Occident guidé par des valeurs d'espoir, de progrès et de libertés fondamentales. L'héritage des partisans du dialogue tels Daniel Pearl, symboles de l'humanité et la bonne volonté de l'Occident, sera le puissant catalyseur qui enclenchera ce processus.
Il ne l'a pas dit sous la contrainte, par chutzpah ou par civilité. Il l'a tout simplement déclaré, légèrement exaspéré, comme pour dire: «Combien de fois devrai-je le répéter? Deux plus deux font quatre et je suis juif!» Il n'était pas naïf au point d'ignorer la rage que suscitait le mot «juif» chez les personnes qui le séquestraient. Malgré tout, il l'a répété: «Mon père est juif, ma mère est juive, je suis juif.» Que voulait-il dire par ces 11 mots?
Danny n'était pas un juif pratiquant. Le judaïsme était pour lui le langage de sa famille élargie, lieu où il puisait une force, un engagement et une identité historiques. Pour Danny, «je suis juif» signifiait «je dois comprendre». En d'autres mots, «je suis possédé par une obsession historique de comprendre et de réparer les torts parce que mes ancêtres errants, endurcis par des siècles d'oppression et de persécution, m'ont appris à résister à tout dogme et à toute idéologie et à remettre en question l'autorité, le statu quo et la sagesse traditionnelle. Alors, en tant que juif, je n'ai hérité d'aucun tranquillisant mental».
«Je comprends la souffrance parce que la souffrance de mes ancêtres pèse sur ma conscience. Je comprends la justice parce que l'injustice est imprégnée en moi. Je comprends la souffrance des musulmans également parce que j'ai vu les vôtres au Kosovo, j'ai travaillé avec vos tisseurs de tapis à Téhéran et j'ai chanté avec vos chercheurs de perles au Qatar.»
«"Je suis juif" signifie: "Je vous rappelle la dignité qui réside dans nos différences et la difficulté à comprendre. Alors, ressaisissons-nous!"»
J'ai tenté d'expliquer tout cela au peuple du Pakistan dans une lettre ouverte publiée à Karachi il y a quelques mois. Lorsque Danny a déclaré: «Je suis juif», ai-je écrit, il voulait en fait dire: «Je respecte l'islam précisément parce que je suis juif et j'attends de vous que vous respectiez ma personne et ma foi parce que vous êtes, ou vous vous proclamez, bons musulmans.» En d'autres mots, «je suis issu d'un lieu où l'héritage d'une personne est source de force, une force qui se mesure par la capacité de cette personne à tolérer la diversité. C'est seulement au travers de la diversité que nous assumons notre humanité commune».
[...]
À B'nei Braq
Ce que je n'ai pas expliqué aux lecteurs du Pakistan, c'est la phrase de Danny qui suivit, la dernière qu'il formula librement: «Dans la ville de B'nei Braq, une rue porte le nom de mon arrière-grand-père, Chayim Pearl, qui fut l'un des fondateurs de la ville.» Pourquoi évoque-t-il cette étrange histoire de son arrière-grand-père de B'nei Braq? Alors qu'il ne lui reste plus que quelques nanosecondes à vivre, pourquoi ce fait presque oublié de l'histoire de notre famille remonte-t-il à sa mémoire?
Comme vous vous en doutez, je me suis posé cette question des millions de fois cette année. J'aimerais vous livrer ma théorie. Il a choisi cette histoire parce qu'elle était porteuse de trois messages différents, qu'il désirait communiquer simultanément à trois publics différents: tout d'abord, à sa famille; ensuite, à ses ravisseurs; et enfin, à chacun de nous qui vivons dans le monde libre.
À sa famille, il disait: «Vous voyez? Je donne des informations que personne ne connaît. Pourquoi? Parce que je veux vous assurer que je suis bien traité et que je m'exprime librement.» À ses ravisseurs, il disait: «Regardez, les gars! Je viens d'un endroit où une personne est jugée par la ville qu'il bâtit, par les arbres qu'il plante et par le Bien qu'il dispense. Et non pas par la mort et la destruction qu'il sème autour de lui. Alors, ressaisissez-vous!»
Parfois, j'imagine que le message de Danny était encore plus profond ici et qu'il essayait de dire à ses ravisseurs: «[...] une rue qui porte le nom de mon grand-père... vous savez? Mon grand-père était en colère, lui aussi. En fait, sa souffrance en Europe en 1924 valait celle que vous vivez au Pakistan aujourd'hui. Aussi, lorsqu'un paysan polonais l'a frappé sur la tête avec une barre en acier en criant "sale juif", il n'est pas allé s'attacher des explosifs autour de la taille pour se donner la mort dans une église. Il s'est traîné jusque chez lui, a nettoyé sa blessure et dit à sa femme et à ses quatre enfants: "Commencez à faire vos bagages!" Ensuite, il a vendu tout ce qu'il avait, a acheté un petit terrain de sable en Palestine — encore sous mandat britannique — où il s'est installé pour offrir une vie meilleure à sa famille et à ses voisins.»
J'entends presque Danny inviter ses ravisseurs à jeter un coup d'oeil sur B'nei Braq aujourd'hui et leur dire: «Jugez par vous-mêmes si un miracle tel que celui-ci ne peut se produire dans votre région du monde. Ressaisissez-vous.»
Enfin, au peuple du monde libre, Danny disait: «Savez-vous? En dépit des contestations et des critiques que nous entendons autour de nous, nous demeurons les bâtisseurs de villes dans ce monde. Ce qui n'est pas le cas de nos juges. Avec toutes les images de l'"horrible Occident", de l'"horrible Amérique" et de l'"horrible Israël" que mes ravisseurs et les intellectuels qui les soutiennent ont véhiculées au cours des dernières décennies, nous pouvons être extrêmement fiers de ce que nous sommes. Nous sommes les bâtisseurs de villes de ce monde.»
«Nous n'avons pas toujours été parfaits, je le concède. Et notre action est parfois teintée de matérialisme, d'arrogance, d'égoïsme, d'individualisme et autres maux et tares qui nous sont constamment reprochés. Il n'en demeure pas moins que nous restons le plus grand exportateur d'espoir, de pluralisme, de tolérance, d'équité et de droits fondamentaux. Notre héritage est la source de valeurs la plus sûre, lesquelles n'ont d'équivalence nulle part ailleurs.
«Alors, continuons notre quête de dialogue. Nous devons néanmoins continuer d'exiger sans équivoque: ressaisissez-vous.»
Haine et vengeance
Les gens me demandent souvent si Danny est un héros ou un martyr. Danny aimait la vie, il ne flirtait pas avec la mort. Il ne s'est pas jeté dans les flammes en criant «Shema Israël». Il a plutôt tenté d'éteindre le feu avec la seule arme en sa possession: «Ressaisissez-vous!»
Les juifs modernes courageux n'acceptent pas les sacrifices humains comme des épisodes incontournables de l'histoire juive. Les juifs modernes courageux se sentent un devoir de regarder droit dans les yeux des messagers de la haine dans ce monde, de leur rappeler qu'une société civilisée est fondée sur certains principes et de leur répéter encore et encore: «Ressaisissez-vous!»
[...]
C'est à travers la tragédie de Danny que les gens se sont rendu compte du degré de cruauté dans lequel notre planète s'enfonce inexorablement. Il a fallu un journaliste pour que nous acceptions de faire face à la réalité des mythes et idéologies racistes des deux dernières décennies, légitimés et allégrement véhiculés par certains intellectuels. Les idées répandues dans ces pays sont en train de supplanter les normes traditionnelles des sociétés civilisées.
Sous le silence cynique des dirigeants de ce monde, des centaines de millions d'âmes ont péri dans les flammes de la haine ethnique et de l'antisémitisme, l'année dernière. C'est sans conteste la plus importante progression de la haine raciale dans l'histoire de l'humanité. Comment cela est-il possible? Comment a-t-on pu laisser la haine et la cruauté atteindre de tels sommets?
Depuis les attaques du 11 septembre 2001, il est de bon ton de montrer du doigt le fondamentalisme religieux, d'une part, et le rejet de la politique américaine, de l'autre. Cependant, je suis perturbé par le fait que la presse et les médias jouent un si grand rôle dans la diffusion de cette haine.
Une représentante du gouvernement pakistanais venue chez nous, en Californie, pour nous offrir ses condoléances a été la première à porter cela à mon attention. Lorsque nous avons parlé de la nature antisémite du meurtre de Danny, elle a dit: «Qu'attendez-vous de la part de ces gens qui n'ont jamais vu un juif de toute leur vie et qui, jour et nuit, subissent les images télévisées de soldats israéliens en train de tuer des enfants palestiniens?»
Dans sa tentative de dégager son gouvernement de la responsabilité du meurtre de Danny et d'accuser les médias arabes et occidentaux pour la déshumanisation des juifs, des Américains et des Israéliens à laquelle ils se livrent quotidiennement, elle comprend que les Israéliens ne tueraient pas les enfants délibérément. Les directeurs de programmation de ces émissions de télévision sur al-Jazira et en Europe, également. Mais des millions de leurs téléspectateurs le perçoivent autrement et, parmi eux, les meurtriers de Danny. Ce n'est pas une coïncidence si Omar Sheikh, l'homme condamné pour avoir orchestré le meurtre de Danny, est le produit d'une éducation à l'européenne qui a été embrigadé par des mouvements antiaméricains et antijuifs.
J'implore les journalistes de comprendre que, chaque fois qu'ils décrivent les Américains ou les Israéliens comme des tueurs d'enfants assoiffés de sang, ils créent un autre Omar Sheikh et risquent les vies de bâtisseurs de ponts comme Danny. [...] Dans un monde infesté de fanatiques qui se promènent avec des allumettes, les journalistes ne peuvent pas déverser de l'essence dans les rues et entendre ne porter aucunement la responsabilité des incendies.
Les gens nous demandent si nous sommes animés par un désir de vengeance. Bien sûr que oui! La haine a tué notre enfant, et nous combattrons cette haine pendant le reste de notre vie, avec vengeance et ténacité. Dans ma lettre adressée au peuple du Pakistan, j'ai écrit ce qui suit: «La disparition de Danny fera saigner mon coeur à jamais, mais la meilleure consolation sera pour moi de voir un jour vos enfants [au Pakistan] regarder la photo de Danny et dire: "C'est le genre de personne que j'ai envie d'être. Comme lui, je veux être honnête, chaleureux et ouvert d'esprit."»
Telle est la vision que j'ai de la vengeance: combattre la haine qui a fauché la vie de Danny. La Fondation Daniel-Pearl a été créée pour soutenir cette vision. Elle peut paraître démesurément ambitieuse, je le sais, mais elle n'est pas complètement déraisonnable parce que cette haine qui a tué Danny a également créé des occasions uniques de la combattre. Une occasion de prendre l'héritage d'une personne qui jouissait d'un grand respect de part et d'autre de la division Est-Ouest et de l'utiliser pour abattre les barrières de l'ignorance qui a engendré de tels excès. Nous nous sommes rendu compte que les communautés musulmanes sont désireuses de coopérer avec nous dans le cadre de programmes de nature éducative et culturelle qui porteront le nom de Daniel Pearl. À titre d'exemple, nous avons pu offrir à de jeunes journalistes pakistanais un stage dans des salles de rédaction de réseaux de télévision américains afin qu'ils emportent chez eux, au Pakistan, le goût de la liberté de la presse.
[...]
Les États-Unis et l'Europe sont aujourd'hui confrontés au défi de bâtir des ponts d'amitié avec le monde musulman et de redorer l'image d'un Occident guidé par des valeurs d'espoir, de progrès et de libertés fondamentales. L'héritage des partisans du dialogue tels Daniel Pearl, symboles de l'humanité et la bonne volonté de l'Occident, sera le puissant catalyseur qui enclenchera ce processus.
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