Trop petit, trop cher
Photo : Jacques Nadeau
«J’ai été voir un appartement sur de Lorimier: 1050 $ pour un cinq et demi. J’ai demandé si les toilettes étaient en or!», raconte Micheline Fortier.
Lorsqu'elle voyait les reportages sur les sans-logis du premier juillet, Micheline Fortier ne pensait jamais en arriver là. Ces jours-ci, la quinquagénaire prépare ses boîtes, sans savoir où elles iront.
Pour Mme Fortier comme pour des centaines d'autres, il est minuit moins une. Plusieurs accepteront un loyer plus cher que prévu, s'entasseront dans un appartement un peu trop petit ou toléreront un logement en mauvais état. Les plus mal pris se retrouveront chez des parents avec marmots et bagages ou iront cogner aux portes des centres d'hébergement d'urgence qui les accueilleront dans plusieurs grandes villes, du 29 juin au 4 juillet. Quelque 1500 d'entre eux pourraient bénéficier d'un supplément financier pour se loger pendant un an.
«Si je ne trouve rien, il va falloir que je mette mon ménage en "storage" et que je trouve un petit appartement en attendant. Je ne peux pas dormir dans un centre d'hébergement avec mes maux de dos», explique Mme Fortier d'une voix un peu éteinte. «On a toujours l'impression que cela n'arrive qu'à des assistés sociaux et des importés [sic], mais cela arrive à tout le monde», poursuit la femme, dont le mari rapporte chaque semaine 500 $ net à la maison.
Son mari et elle espéraient bien «finir leurs jours» dans leur appartement de la Petite-Patrie, jusqu'à ce que la propriétaire leur annonce, en décembre, qu'elle reprendra le logement en juillet. Depuis lors, le couple cherche activement un quatre et demi assez grand pour accueillir les meubles durement acquis tout au long de leur vie. «J'ai été en voir un récemment sur la rue de Lorimier, 1050 $ pour un cinq et demi. J'ai demandé si les toilettes étaient en or!», raconte la dame.
L'histoire est semblable pour plusieurs des locataires qui angoissent à l'approche de la date fatidique du 1er juillet. À la Régie du logement, on constate une forte augmentation du nombre de cas de reprise de logement: après 816 cas en 2000-01, l'organisme en a étudié 2055 en 2002-03. Et encore, seules les reprises de logement contestées par les locataires s'y rendent. L'an dernier, selon les estimations des comités logement, la moitié des personnes qui ont bénéficié de l'hébergement d'urgence à Montréal avaient dû céder leur appartement à leur propriétaire.
La crise frappe plus de gens
La crise frappe encore plus durement cette année. Selon les données de la Société canadienne d'hypothèque et de logement (SCHL), le taux d'inoccupation des loyers les moins chers, soit moins de 450 $, était de 0,4 % en octobre 2002 à Montréal, comparativement à 1 % en 2001. À l'inverse, le taux d'inoccupation des appartements de plus de 600 $ a légèrement augmenté, passant de 0,3 % à 0,8 %. Ce qui fait dire au porte-parole du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), André Trépanier, que «ceux qui peuvent mettre 800 $, 900 $, 1300 $ vont trouver moyen de se loger», alors que la situation est particulièrement difficile pour les ménages à faible revenu.
Intervenante au Comité logement de la Petite-Patrie, Anne Thibault observe que la crise du logement affecte un éventail plus large de locataires. «Par le passé, les sans-emploi et les immigrants ont toujours eu de la difficulté à se loger. Mais là, cela rejoint plus de monde. Les propriétaires n'ont même plus à discriminer, les gens s'autocensurent eux-mêmes, ils voient bien qu'ils ne pourront pas payer.» Même constat au Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU): «Cette année, on voit davantage de gens qui ont des revenus de travail», observe François Saillant.
Doublement discriminées
La situation est encore plus critique pour certaines catégories de locataires, telles les familles, les personnes issues des communautés culturelles et celles qui ont de faibles revenus.
C'est notamment le cas de Mme Lactoya, une immigrante d'Antigua qui doit quitter en août le trois-et-demi qu'elle habite à Lachine avec son mari et ses cinq enfants. La femme n'est cependant pas amère à l'idée de partir de ce minuscule logis: «Les enfants pleurent quand nous rentrons du parc parce qu'ils n'ont pas de place pour jouer en dedans.»
Il y a trois ans, ce petit appartement à 350 $ était tout ce que le ménage pouvait se permettre. Maintenant qu'elle peut y consacrer de 700 $ à 800 $ par mois, la famille se heurte à la crise du logement et à une discrimination à peine voilée à l'égard des enfants. «Quand je dis combien d'enfants nous avons, on me refuse l'appartement en disant que ce n'est pas assez grand ou que c'est déjà loué», raconte cette maman, qui croit que la couleur de sa peau et le faible revenu familial rendent la discrimination encore plus aiguë.
«Déjà loué», c'est aussi ce qu'entend plus souvent qu'à son tour une Congolaise d'origine, qu'on appellera Jeanne. Le 30 juin, elle doit quitter le six et demi qu'elle habitait dans Rosemont. Veuve et mère de deux enfants, elle n'arrivait plus à payer son loyer de 1200 $ par mois, après avoir dû mettre la clé dans la porte de sa PME.
Pas évident de se reloger convenablement avec un chèque d'assurance-chômage, de surcroît pour une Africaine. «Chaque fois que j'appelle et qu'ils entendent mon accent, ils me disent que c'est déjà pris, mais le même logement est encore annoncé dans le journal la semaine suivante. Quand je rappelle, on me dit encore qu'il est pris», dénonce la femme, qui n'ose pas trop penser qu'elle sera à la rue d'ici quelques jours.
Peu de plaintes pour discrimination
Fait étonnant, le nombre de plaintes pour discrimination déposées à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) reste très bas. Seulement 123 plaintes ont été logées en 2002, comparativement à 179 en 2001. Il ne faut surtout pas conclure à une baisse de la discrimination, s'empresse de nuancer Robert Sylvestre, de la CDPDJ. «Peut-être que les conditions dans lesquelles s'exerce la recherche d'un logement permettent moins de déceler des indices de discrimination.»
On ne s'en étonne pas dans les comités logement. «Ce que les locataires veulent à court terme, c'est un logement. Beaucoup de victimes de discrimination viennent nous voir, mais peu font la démarche à la commission», souligne André Trépanier en précisant que la CDPDJ reste peu connue et que les recours sont assez longs. Il plaide en faveur d'un service d'aide rapide à la Régie du logement qui pourrait imposer des amendes aux propriétaires refusant injustement de louer un logement.
Certains propriétaires peu scrupuleux profitent de la situation: «On voit des frais imposés par des propriétaires pour des visites de groupe ou des enquêtes de crédit. Certains louent au plus offrant, par un système d'enchères. À Hochelaga, un propriétaire est allé voir ses deux locataires en leur disant que celui qui accepterait la plus forte hausse de loyer éviterait une reprise de logement», dénonce M. Trépanier.
Pour Mme Fortier comme pour des centaines d'autres, il est minuit moins une. Plusieurs accepteront un loyer plus cher que prévu, s'entasseront dans un appartement un peu trop petit ou toléreront un logement en mauvais état. Les plus mal pris se retrouveront chez des parents avec marmots et bagages ou iront cogner aux portes des centres d'hébergement d'urgence qui les accueilleront dans plusieurs grandes villes, du 29 juin au 4 juillet. Quelque 1500 d'entre eux pourraient bénéficier d'un supplément financier pour se loger pendant un an.
«Si je ne trouve rien, il va falloir que je mette mon ménage en "storage" et que je trouve un petit appartement en attendant. Je ne peux pas dormir dans un centre d'hébergement avec mes maux de dos», explique Mme Fortier d'une voix un peu éteinte. «On a toujours l'impression que cela n'arrive qu'à des assistés sociaux et des importés [sic], mais cela arrive à tout le monde», poursuit la femme, dont le mari rapporte chaque semaine 500 $ net à la maison.
Son mari et elle espéraient bien «finir leurs jours» dans leur appartement de la Petite-Patrie, jusqu'à ce que la propriétaire leur annonce, en décembre, qu'elle reprendra le logement en juillet. Depuis lors, le couple cherche activement un quatre et demi assez grand pour accueillir les meubles durement acquis tout au long de leur vie. «J'ai été en voir un récemment sur la rue de Lorimier, 1050 $ pour un cinq et demi. J'ai demandé si les toilettes étaient en or!», raconte la dame.
L'histoire est semblable pour plusieurs des locataires qui angoissent à l'approche de la date fatidique du 1er juillet. À la Régie du logement, on constate une forte augmentation du nombre de cas de reprise de logement: après 816 cas en 2000-01, l'organisme en a étudié 2055 en 2002-03. Et encore, seules les reprises de logement contestées par les locataires s'y rendent. L'an dernier, selon les estimations des comités logement, la moitié des personnes qui ont bénéficié de l'hébergement d'urgence à Montréal avaient dû céder leur appartement à leur propriétaire.
La crise frappe plus de gens
La crise frappe encore plus durement cette année. Selon les données de la Société canadienne d'hypothèque et de logement (SCHL), le taux d'inoccupation des loyers les moins chers, soit moins de 450 $, était de 0,4 % en octobre 2002 à Montréal, comparativement à 1 % en 2001. À l'inverse, le taux d'inoccupation des appartements de plus de 600 $ a légèrement augmenté, passant de 0,3 % à 0,8 %. Ce qui fait dire au porte-parole du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), André Trépanier, que «ceux qui peuvent mettre 800 $, 900 $, 1300 $ vont trouver moyen de se loger», alors que la situation est particulièrement difficile pour les ménages à faible revenu.
Intervenante au Comité logement de la Petite-Patrie, Anne Thibault observe que la crise du logement affecte un éventail plus large de locataires. «Par le passé, les sans-emploi et les immigrants ont toujours eu de la difficulté à se loger. Mais là, cela rejoint plus de monde. Les propriétaires n'ont même plus à discriminer, les gens s'autocensurent eux-mêmes, ils voient bien qu'ils ne pourront pas payer.» Même constat au Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU): «Cette année, on voit davantage de gens qui ont des revenus de travail», observe François Saillant.
Doublement discriminées
La situation est encore plus critique pour certaines catégories de locataires, telles les familles, les personnes issues des communautés culturelles et celles qui ont de faibles revenus.
C'est notamment le cas de Mme Lactoya, une immigrante d'Antigua qui doit quitter en août le trois-et-demi qu'elle habite à Lachine avec son mari et ses cinq enfants. La femme n'est cependant pas amère à l'idée de partir de ce minuscule logis: «Les enfants pleurent quand nous rentrons du parc parce qu'ils n'ont pas de place pour jouer en dedans.»
Il y a trois ans, ce petit appartement à 350 $ était tout ce que le ménage pouvait se permettre. Maintenant qu'elle peut y consacrer de 700 $ à 800 $ par mois, la famille se heurte à la crise du logement et à une discrimination à peine voilée à l'égard des enfants. «Quand je dis combien d'enfants nous avons, on me refuse l'appartement en disant que ce n'est pas assez grand ou que c'est déjà loué», raconte cette maman, qui croit que la couleur de sa peau et le faible revenu familial rendent la discrimination encore plus aiguë.
«Déjà loué», c'est aussi ce qu'entend plus souvent qu'à son tour une Congolaise d'origine, qu'on appellera Jeanne. Le 30 juin, elle doit quitter le six et demi qu'elle habitait dans Rosemont. Veuve et mère de deux enfants, elle n'arrivait plus à payer son loyer de 1200 $ par mois, après avoir dû mettre la clé dans la porte de sa PME.
Pas évident de se reloger convenablement avec un chèque d'assurance-chômage, de surcroît pour une Africaine. «Chaque fois que j'appelle et qu'ils entendent mon accent, ils me disent que c'est déjà pris, mais le même logement est encore annoncé dans le journal la semaine suivante. Quand je rappelle, on me dit encore qu'il est pris», dénonce la femme, qui n'ose pas trop penser qu'elle sera à la rue d'ici quelques jours.
Peu de plaintes pour discrimination
Fait étonnant, le nombre de plaintes pour discrimination déposées à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) reste très bas. Seulement 123 plaintes ont été logées en 2002, comparativement à 179 en 2001. Il ne faut surtout pas conclure à une baisse de la discrimination, s'empresse de nuancer Robert Sylvestre, de la CDPDJ. «Peut-être que les conditions dans lesquelles s'exerce la recherche d'un logement permettent moins de déceler des indices de discrimination.»
On ne s'en étonne pas dans les comités logement. «Ce que les locataires veulent à court terme, c'est un logement. Beaucoup de victimes de discrimination viennent nous voir, mais peu font la démarche à la commission», souligne André Trépanier en précisant que la CDPDJ reste peu connue et que les recours sont assez longs. Il plaide en faveur d'un service d'aide rapide à la Régie du logement qui pourrait imposer des amendes aux propriétaires refusant injustement de louer un logement.
Certains propriétaires peu scrupuleux profitent de la situation: «On voit des frais imposés par des propriétaires pour des visites de groupe ou des enquêtes de crédit. Certains louent au plus offrant, par un système d'enchères. À Hochelaga, un propriétaire est allé voir ses deux locataires en leur disant que celui qui accepterait la plus forte hausse de loyer éviterait une reprise de logement», dénonce M. Trépanier.
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