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Littérature - Hubert Aquin, best-seller au Canada anglais!

9 juin 2003 
Hubert Aquin est un best-seller au Canada anglais. On s'en réjouit, on bat des mains — à la une du De-voir, à l'émission de Marie-France Bazzo et jusque dans nos humbles chaumières de littéraires. Ne boudons pas ce petit plaisir, même s'il est passager. Car bien sûr, étant médiatique, ce succès durera le temps des roses. Grâce à cette impulsion donnée par l'émission de la CBC, Canada Reads, nos amis canadiens-anglais achètent en grand nombre ces jours-ci le roman primé, Prochain épisode, qui est de 1965. La plupart de ces lecteurs en liront trois pages, ils n'y verront que du bleu et laisseront tomber — jusqu'à la prochaine montée d'émotion collective de Canada Reads, qui portera sur une autre coqueluche de l'heure, qu'on oubliera tout aussi vite, et ainsi de suite.

Ah! que tout cela est superficiel et tellement fugace! Entendons-nous, les Québécois ne feraient pas de meilleurs lecteurs en l'occasion. Un professeur d'université d'ici, pourtant féru d'Aquin, me confiait qu'elle n'enseigne plus cet écrivain car les étudiants trouvent cette littérature aquinienne vraiment, mais vraiment, trop difficile. Il semble que, dans une société — la nôtre, en tout cas —, plus le taux d'alphabétisation frôle les 100 %, moins on sait lire. Mystère!

Effectivement, qu'avons-nous compris d'Hubert Aquin, au Québec? Peu de choses. Voici trois éléments sur lesquels nous continuons de buter et de trébucher, au Québec, en lisant Aquin: le pays, la religion, l'histoire.

Un Québec altériphore

Nous avons tenu pour acquis qu'Hubert Aquin partageait avec ses contemporains felquistes et autres une même notion du pays indépendant à venir. Cela est faux. Les indépendantistes des années 1960 pensaient en termes d'identité collective. Un Québec indépendant devait, dans ces circonstances, être le reflet d'un «nous collectif». Les autonomistes d'aujourd'hui (il en reste trois ou quatre) voient les choses encore ainsi d'ailleurs.

Chez Aquin, cela se pense et se passe autrement: le pays à venir doit plutôt être le reflet de l'autre. Plus exactement, le Québec doit devenir altériphore, c'est-à-dire puissance infinie d'altérité. Nous devons, tous ensemble, devenir autres. Ainsi, au lieu de se replier sur le nombril national, le texte d'Aquin est-il ouvert sur l'extérieur, sur le «grand large». D'où le refus, chez Aquin, de toute forme d'identité figée.

L'intertexte biblique

Dans l'introduction à l'édition critique du Journal 1948-1971 d'Hubert Aquin, Bernard Beugnot parle de «l'amuïssement ou le reflux de l'intertexte religieux qui était dominant dans Les Rédempteurs ou l'Invention de la mort [romans de jeunesse d'Aquin]». Or, cela aussi est faux. S'il y a amuïssement de quelque chose chez Aquin, c'est de l'intertexte autonomiste. L'indépendance du Québec est un motif très présent dans les deux premiers romans d'Aquin (Prochain épisode, Trou de mémoire, 1968), mais ce motif disparaît presque totalement dans les deux derniers romans (L'Antiphonaire, 1969, et Neige noire, 1974).

Ce qui, n revanche, acquiert plus d'importance, c'est l'intertexte biblique. Par exemple, Neige noire (1974) se termine sur un dialogue extatique entre deux femmes qui se livrent à un rapport lesbien et où il est question, pendant cinq ou six pages, du «Verbe [qui] entre en moi», et de la vie dans «le Christ de la Révélation», etc. Plus on avance dans les romans d'Aquin, plus l'intertexte autonomiste se trouve absorbé par l'intertexte biblique ou catholique. Si bien que, à la fin, c'est ce deuxième intertexte qui fournit au premier intertexte tout son sens — et par la même occasion une portée universelle que le projet autonomiste n'aurait pas eu autrement.

Ainsi, dans les derniers romans d'Aquin, le pays indépendant dont on rêve tant ne s'exprime plus dans les termes propres à la décolonisation des années 1960. Il s'exprime plutôt en des termes relevant du corps mystique du Christ. «Enfuyons-nous vers notre seule patrie [...] que l'on n'atteint [...] qu'en perdant toute identité» — c'est ce qu'on peut lire au tout dernier paragraphe de Neige noire.

Avouons que tout cela est plutôt capiteux — et un peu gênant aussi pour nos modernes et laïcs défenseurs de l'indépendance du Québec...

Unifier l'histoire

Enfin, l'oeuvre d'Aquin unifie l'histoire du peuple québécois. Comme le disait Jean-Louis Major, dans une conférence prononcée à Harvard, en 1999, la modernité n'a jamais réussi à s'implanter pour de bon au Québec. Elle s'est contentée de nous rendre visite, de temps à autre. Par exemple, les patriotes de 1837-1838 se sont battus pour des idées républicaines; la revue Le Nigog, de 1918, s'est battue, elle, pour l'autonomie de l'art; le roman La Scouine d'Albert Laberge, également de 1918, a fait la critique acerbe de l'idéologie «terroiriste» québécois, etc.

Chaque fois, ces flammes se sont éteintes, et ce fut le retour de ce motif de fond qu'on a fini par appeler la Grande Noirceur. Si bien que l'histoire du peuple québécois aura oscillé, pendant un peu plus de 200 ans (depuis que l'imprimeur Fleury Mesplet publiait du Voltaire à Montréal, dans les années 1780), entre les pôles opposés de la modernité et de l'anti-modernité.

Or Aquin fera cette chose quelque peu étonnante d'unifier ces deux pôles opposés de notre histoire. D'une part, les romans d'Hubert Aquin incarnent la modernité, voire la post-modernité en littérature. Ses romans regorgent de sexe, de violence et de propos blasphématoires («Tabernacle fourré de pus!», peut-on lire, entre autres blasphèmes, dans Trou de mémoire). Il y a donc là une preuve de laïcité et de modernité par le «sacre». D'autre part, ses romans utilisent, en la recyclant, la vieille rhétorique catholique — quel paradoxe! — pour exprimer l'avenir politique du peuple québécois.

Hegel parlerait peut-être d'Aufhebung, ici, qui est l'acte de concilier des oppositions non pas en les supprimant, mais en les intégrant/dépassant. C'est peut-être ça, le «prochain épisode» — et donc le dépassement — dont rêvait Hubert Aquin pour le Québec. Dans un tel «épisode à venir», il nous faudrait donc emporter notre histoire, toute notre histoire, dans un cheminement conduisant vers des horizons toujours autres.






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