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Quand Québec a peur de lui-même

Josée Boileau   11 juin 2002 
Si le gouvernement de Bernard Landry voulait vraiment lutter contre la pauvreté et souligner son côté social-démocrate, il commencerait par se prendre lui-même au sérieux. Car ce gouvernement qui court après sa raison d'être, et qui doit annoncer demain une loi bourrée de grands principes pour lutter contre la pauvreté et l'exclusion, ne sait même pas mettre en évidence les mesures concrètes qu'il prend déjà. Ou les mettre en pratique au bon moment.

Ainsi, si les pauvres ne manquent pas de problèmes, il est clair qu'actuellement plusieurs d'entre eux se butent à une crise majeure: celle du logement. Les mieux nantis cherchent longtemps un logis, les plus démunis n'en trouvent carrément pas. Il y a donc nécessité absolue de mesures pour les aider à passer à travers, par du dépannage ou par un soutien financier qui les aidera à convaincre un propriétaire privé de les prendre pour locataires.


Le gouvernement a adopté un tel plan: il y consacre même plus de six millions de dollars. Rien d'excessif, mais quand même mieux que l'an passé. Il y avait là, à tout le moins, une occasion de se donner un peu de visibilité. Montrer à l'électeur des grandes villes du Québec que le gouvernement se préoccupe du mieux-être collectif.


Ce fut plutôt la discrétion totale. Le bureau du ministre délégué à l'Habitation Jacques Côté a bien, pour annoncer son plan, émis un communiqué le 3 juin dernier. Mais c'était surtout pour contrer celui du Frapru, le Front d'action populaire en réaménagement urbain, qui suit le gouvernement à la trace en matière d'habitation et qui trépignait d'impatience de commenter des mesures adoptées par le Conseil des ministres depuis un mois. Le communiqué du ministre était par ailleurs vague: pour les détails, on nous renvoyait au décret qui serait publié plus tard dans la Gazette officielle.


Pourtant, ce jour-là, le ministre d'État aux Affaires municipales André Boisclair, de qui relève le ministre Côté et qui est en fait le «vrai ministre de l'Habitation» comme tous le disent en coulisses (il se réserve d'ailleurs les grandes annonces du secteur), donnait une conférence de presse à Montréal, aux côtés du maire Gérald Tremblay. Pour parler des problèmes du monde ordinaire? Non, pour annoncer une aide financière à Tennis Canada!


Quelques heures plus tard, c'est plutôt le vice-président du comité exécutif de la Ville de Montréal Michel Prescott qui a eu la tâche d'annoncer les mesures, mais en les bordant de critères si sévères que c'était à faire fuir tout chercheur de logis.


Pas la faute du gouvernement? Faux. Rien ne l'empêchait d'appeler les villes à faire preuve ouvertement de compréhension. Les Offices municipaux d'habitation de Montréal, Québec et Gatineau ont l'habitude de gérer des listes d'attente invraisemblables. Le personnel est donc en mesure de prioriser des urgences au cas par cas, sans exclure a priori certains ménages — ceux qui cohabitent, par exemple, comme on l'a dit à Montréal.


Rien n'empêchait non plus les ministres Côté et Boisclair de ne pas clamer à tout vent que qui cherche, trouve, en ces temps de pénurie historique. Après tout, à l'ouverture du centre d'aide de Montréal hier, le personnel croulait sous la demande. Mais le gouvernement a si peur des abus qu'il amoindrit ainsi son propre plan d'aide, pourtant pas si bête.


C'est là un exemple: il y en a d'autres. Dans le logement encore: le gouvernement Landry annonçait en mars qu'il abolissait la pénalité de 50 $ par mois imposée aux bénéficiaires de l'aide sociale qui partagent leur logement. Bémol: l'abolition ne surviendra qu'en janvier 2003. Était-ce donc si compliqué, coûteux, horrifiant d'agir immédiatement? Les bonnes idées de ce gouvernement doivent-elles toujours être noyées sous un excès de prudence ou de discrétion?


Le cas du ministre Jean Rochon est à cet égard éloquent. Associé à la réforme de la santé que la population n'a toujours pas digérée, il n'est peut-être pas le politicien qu'un gouvernement en quête de popularité souhaite traîner sous les projecteurs. Il assume néanmoins une position très ferme lors des audiences qui se tiennent présentement en vue de la révision de la Loi sur les normes du travail.


À chaque association patronale, il a tenu le même discours: le Québec vit une période de prospérité sans précédent, il n'est que normal que l'enrichissement collectif soit mieux partagé, ce qui passe notamment par l'amélioration des conditions de travail. C'est la prémisse du gouvernement, elle ne se discute pas. Un langage simple qui témoigne bien de ce que le sociologue Anthony Giddens, penseur de la Troisième voie, disait récemment au Devoir: en dépit de tous les compromis, il y a encore une différence entre la droite et la gauche en politique.


C'est cette différence qui explique que le gouvernement du Parti québécois a créé les garderies à 5 $, qu'il a reconnu l'action communautaire autonome, qu'il a depuis cinq ans un programme complet de financement du logement communautaire — mesures qui n'ont aucun équivalent dans le reste du Canada.


Ces mesures, les groupes communautaires le souligneront, souffrent de lacunes importantes, sont insuffisantes, mal financées, etc. Ce n'est pas d'eux que viendront les félicitations, et ils ont raison car leur rôle est de constamment presser le gouvernement d'en faire plus et mieux. Tout comme il n'est pas inutile qu'un nouveau parti politique comme l'Union des forces progressistes oblige l'équipe Landry à se rendre compte du fait que toute une partie de la population ne vibre pas d'enthousiasme pour l'ADQ de Mario Dumont.


Ce n'est toutefois pas en créant un conseil consultatif et un observatoire sur la pauvreté, comme il devrait être annoncé demain, que le gouvernement redorera son image. Le Collectif pour une loi sur l'élimination de la pauvreté, qui les a proposés le premier, souligne bien que ces organes n'ont de sens que jumelés à des objectifs concrets et des mesures immédiates. La priorité est là, et ce n'est que de l'électoralisme bien placé que d'en tenir compte.


Et puis, il faudrait un autre effort: que le gouvernement s'applique à avoir l'air aussi ravi d'aider les démunis qu'il l'est de subventionner des entreprises. Ça aiderait à croire qu'il ne vit pas qu'à contrecoeur les relents de gauche qui l'habitent encore.






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