Ouverture du G8 d'Évian - Les huit cachent mal les tensions avec Bush
Photo : Agence Reuters
Climat glacial entre George W. Bush et Jacques Chirac, quelques instants avant la traditionnelle photo de famille des rencontres du G8, hier, à Évian.
Évian — Ce n'était pas l'ONU, mais ça y ressemblait. Pendant qu'à 50 km de là, 50 000 manifestants dénonçaient un directoire mondial «illégitime», les huit principaux pays industrialisés consacraient cette première journée en marge du sommet d'Évian à un «dialogue élargi».
Est-ce la fin des G8, où les chefs d'État prenaient le temps de discuter des problèmes économiques? Hier, le G8 s'est transformé en antichambre de l'ONU, les pays participants représentant à eux seuls 80 % de l'économie mondiale. Pas moins de 21 chefs d'État et de gouvernement ont atterri hier à l'aéroport de Genève. En plus des dirigeants des sept principaux pays industrialisés (plus la Russie), Jacques Chirac a accueilli cinq dirigeants africains, venus discuter des progrès du programme d'aide à l'Afrique (NEPAD) adopté l'an dernier à Kananaskis, ainsi qu'une douzaine de représentants des pays dits émergents (Brésil, Inde, Mexique, Chine, etc.) auxquels une session extraordinaire a été consacrée dans l'après-midi sur le thème Croissance et coopération internationale.
Malgré les déclarations répétées destinées à «rétablir la confiance» et à «regarder vers l'avenir», c'est la sèche poignée de main échangée vers midi entre le président américain et son hôte Jacques Chirac qui a marqué l'ouverture de ce sommet. Les deux hommes ont bien échangé quelques mots, mais sont demeurés crispés, selon la presse internationale qui assistait en circuit fermé à l'accueil sur la terrasse de l'hôtel Royal d'Évian. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi les deux hommes ne s'étaient pas donné l'accolade, un haut responsable de l'administration américaine a répondu que cela ne se faisait qu'en France, «pas aux États-Unis, et certainement pas au Texas».
La journée a donc été rythmée par les tensions soutenues entre le président américain et les représentants des pays qui, comme le Canada et la France, ont refusé de participer à la guerre en Irak. George Bush ne fait d'ailleurs qu'un saut de vingt-quatre heures à Évian, puisqu'il faussera compagnie à ses collègues dès cet après-midi pour une rencontre semble-t-il plus urgente avec des chefs d'État arabes à Charm-el-Cheikh, en Égypte.
Les premiers signaux contradictoires avaient été émis la veille, alors que 40 chefs d'État et de gouvernement participaient aux festivités marquant le 300e anniversaire de Saint-Pétersbourg. Le président américain n'avait pas trouvé une seconde pour dire bonjour à Jacques Chirac, même si celui-ci avait souhaité que les «divisions apparues entre la France et les États-Unis ne viennent pas gâcher le rendez-vous d'Évian». Dans une interview au journal Le Monde publiée hier matin, la conseillère de George Bush en matière de sécurité, Condoleezza Rice, déclare que la puissance américaine ne comprend toujours pas pourquoi la France l'a considérée comme «plus dangereuse que Saddam Hussein».
Côté français, la porte-parole de l'Élysée, Catherine Colonna, s'est montrée agacée. Elle a tenu à dire que le processus de paix au Moyen-Orient, raison officielle de la présence écourtée de George Bush à Évian, «a besoin des efforts coordonnés de tous». Manière subtile de rappeler que la «feuille de route» est le fruit d'un quartette aussi composé de l'Union européenne, de la Russie et de l'ONU. Catherine Colonna n'a pas exclu que les huit discutent de la baisse du dollar américain qui nuit aux exportations européennes. Elle a enfin précisé que, lors de l'entretien bilatéral qu'ils auront ce matin, les présidents français et américains évoqueraient l'Irak «pour regarder vers l'avenir».
Côté canadien, le même malaise est toujours palpable. On sait que Jean Chrétien n'aura droit à aucun entretien bilatéral avec son principal partenaire commercial. Les hauts fonctionnaires ont néanmoins pris la peine de réveiller des journalistes à Saint-Pétersbourg pour leur annoncer que George Bush avait daigné s'entretenir en aparté pendant cinq minutes avec Jean Chrétien. Les deux hommes ont notamment discuté «de la situation économique», dit le premier ministre.
Jean Chrétien précise d'ailleurs que George Bush l'a «félicité sur son intervention» (sic) d'ouverture durant la rencontre avec les pays dits émergents. «Tout le monde a parlé positivement. Personne n'a parlé du passé ni n'a fait référence aux difficultés qui ont existé il y a six mois», dit le premier ministre. La veille le principal conseiller de Jean Chrétien en matière de politique étrangère, Claude Laverdure, avait échangé quelques mots avec Condoleezza Rice.
C'est cependant dans la rue que la journée avait commencé. Vers 5h du matin plusieurs centaines de manifestants ont bloqué les ponts de Genève pour empêcher les délégations de circuler. Les plus hardis d'entre eux se sont plus tard enchaînés sur l'autoroute qui relie Genève à Lausanne. Vers 10h30, un cortège de 20 000 manifestants plutôt bon enfant quittait le centre de Genève pour en rejoindre un autre un peu plus étoffé à la frontière française.
Cette mobilisation plus faible que prévu s'est terminée dans la violence. Dès le matin, une centaine de casseurs se sont attaqués à une station-service à Lausanne, forçant les policiers à évacuer le camping de La Bourdonnette où 400 personnes ont été interpellées. Après la manifestation pacifique de Genève, des casseurs se sont répandus dans le centre-ville, exactement comme ils avaient fait la veille. La plupart des manifestants ont appris à la télévision, une fois rentrés chez eux, que ces incidents avaient fait sept blessés à Lausanne et deux à Genève.
À l'issue de la réunion tenue en soirée entre les membres du G8 et les pays africains du NEPAD, le président sud-africain Thabo Mbeki a annoncé que l'Union européenne consacrerait un milliard de dollars par an au Fonds mondial de lutte contre le sida. Cette annonce fait suite aux déclarations de George Bush qui avait invité les Européens à suivre son exemple, après qu'il eut annoncé une contribution de 15 milliards de dollars sur cinq ans.
Afin de marquer le caractère exceptionnellement élargi de ce sommet, Jacques Chirac a tenu à accueillir le président chinois, Hu Jintao, au débarcadère d'Évian devant les applaudissements de quelques centaines de badauds.
Dès aujourd'hui, les huit se retrouveront pour parler de la situation économique mondiale chancelante. Le président Bush doit aussi avoir un entretien dans la matinée avec Jacques Chirac. Aucune déclaration commune n'est prévue, et le président français estime qu'il n'a «pas la moindre inquiétude» sur ses relations avec son homologue américain.
«Il y a d'importants problèmes devant nous, a répondu le porte-parole américain, la non-prolifération, la croissance économique mondiale, le développement et la lutte contre la pauvreté, le sida et le terrorisme».
crioux@compuserve.com
Est-ce la fin des G8, où les chefs d'État prenaient le temps de discuter des problèmes économiques? Hier, le G8 s'est transformé en antichambre de l'ONU, les pays participants représentant à eux seuls 80 % de l'économie mondiale. Pas moins de 21 chefs d'État et de gouvernement ont atterri hier à l'aéroport de Genève. En plus des dirigeants des sept principaux pays industrialisés (plus la Russie), Jacques Chirac a accueilli cinq dirigeants africains, venus discuter des progrès du programme d'aide à l'Afrique (NEPAD) adopté l'an dernier à Kananaskis, ainsi qu'une douzaine de représentants des pays dits émergents (Brésil, Inde, Mexique, Chine, etc.) auxquels une session extraordinaire a été consacrée dans l'après-midi sur le thème Croissance et coopération internationale.
Malgré les déclarations répétées destinées à «rétablir la confiance» et à «regarder vers l'avenir», c'est la sèche poignée de main échangée vers midi entre le président américain et son hôte Jacques Chirac qui a marqué l'ouverture de ce sommet. Les deux hommes ont bien échangé quelques mots, mais sont demeurés crispés, selon la presse internationale qui assistait en circuit fermé à l'accueil sur la terrasse de l'hôtel Royal d'Évian. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi les deux hommes ne s'étaient pas donné l'accolade, un haut responsable de l'administration américaine a répondu que cela ne se faisait qu'en France, «pas aux États-Unis, et certainement pas au Texas».
La journée a donc été rythmée par les tensions soutenues entre le président américain et les représentants des pays qui, comme le Canada et la France, ont refusé de participer à la guerre en Irak. George Bush ne fait d'ailleurs qu'un saut de vingt-quatre heures à Évian, puisqu'il faussera compagnie à ses collègues dès cet après-midi pour une rencontre semble-t-il plus urgente avec des chefs d'État arabes à Charm-el-Cheikh, en Égypte.
Les premiers signaux contradictoires avaient été émis la veille, alors que 40 chefs d'État et de gouvernement participaient aux festivités marquant le 300e anniversaire de Saint-Pétersbourg. Le président américain n'avait pas trouvé une seconde pour dire bonjour à Jacques Chirac, même si celui-ci avait souhaité que les «divisions apparues entre la France et les États-Unis ne viennent pas gâcher le rendez-vous d'Évian». Dans une interview au journal Le Monde publiée hier matin, la conseillère de George Bush en matière de sécurité, Condoleezza Rice, déclare que la puissance américaine ne comprend toujours pas pourquoi la France l'a considérée comme «plus dangereuse que Saddam Hussein».
Côté français, la porte-parole de l'Élysée, Catherine Colonna, s'est montrée agacée. Elle a tenu à dire que le processus de paix au Moyen-Orient, raison officielle de la présence écourtée de George Bush à Évian, «a besoin des efforts coordonnés de tous». Manière subtile de rappeler que la «feuille de route» est le fruit d'un quartette aussi composé de l'Union européenne, de la Russie et de l'ONU. Catherine Colonna n'a pas exclu que les huit discutent de la baisse du dollar américain qui nuit aux exportations européennes. Elle a enfin précisé que, lors de l'entretien bilatéral qu'ils auront ce matin, les présidents français et américains évoqueraient l'Irak «pour regarder vers l'avenir».
Côté canadien, le même malaise est toujours palpable. On sait que Jean Chrétien n'aura droit à aucun entretien bilatéral avec son principal partenaire commercial. Les hauts fonctionnaires ont néanmoins pris la peine de réveiller des journalistes à Saint-Pétersbourg pour leur annoncer que George Bush avait daigné s'entretenir en aparté pendant cinq minutes avec Jean Chrétien. Les deux hommes ont notamment discuté «de la situation économique», dit le premier ministre.
Jean Chrétien précise d'ailleurs que George Bush l'a «félicité sur son intervention» (sic) d'ouverture durant la rencontre avec les pays dits émergents. «Tout le monde a parlé positivement. Personne n'a parlé du passé ni n'a fait référence aux difficultés qui ont existé il y a six mois», dit le premier ministre. La veille le principal conseiller de Jean Chrétien en matière de politique étrangère, Claude Laverdure, avait échangé quelques mots avec Condoleezza Rice.
C'est cependant dans la rue que la journée avait commencé. Vers 5h du matin plusieurs centaines de manifestants ont bloqué les ponts de Genève pour empêcher les délégations de circuler. Les plus hardis d'entre eux se sont plus tard enchaînés sur l'autoroute qui relie Genève à Lausanne. Vers 10h30, un cortège de 20 000 manifestants plutôt bon enfant quittait le centre de Genève pour en rejoindre un autre un peu plus étoffé à la frontière française.
Cette mobilisation plus faible que prévu s'est terminée dans la violence. Dès le matin, une centaine de casseurs se sont attaqués à une station-service à Lausanne, forçant les policiers à évacuer le camping de La Bourdonnette où 400 personnes ont été interpellées. Après la manifestation pacifique de Genève, des casseurs se sont répandus dans le centre-ville, exactement comme ils avaient fait la veille. La plupart des manifestants ont appris à la télévision, une fois rentrés chez eux, que ces incidents avaient fait sept blessés à Lausanne et deux à Genève.
À l'issue de la réunion tenue en soirée entre les membres du G8 et les pays africains du NEPAD, le président sud-africain Thabo Mbeki a annoncé que l'Union européenne consacrerait un milliard de dollars par an au Fonds mondial de lutte contre le sida. Cette annonce fait suite aux déclarations de George Bush qui avait invité les Européens à suivre son exemple, après qu'il eut annoncé une contribution de 15 milliards de dollars sur cinq ans.
Afin de marquer le caractère exceptionnellement élargi de ce sommet, Jacques Chirac a tenu à accueillir le président chinois, Hu Jintao, au débarcadère d'Évian devant les applaudissements de quelques centaines de badauds.
Dès aujourd'hui, les huit se retrouveront pour parler de la situation économique mondiale chancelante. Le président Bush doit aussi avoir un entretien dans la matinée avec Jacques Chirac. Aucune déclaration commune n'est prévue, et le président français estime qu'il n'a «pas la moindre inquiétude» sur ses relations avec son homologue américain.
«Il y a d'importants problèmes devant nous, a répondu le porte-parole américain, la non-prolifération, la croissance économique mondiale, le développement et la lutte contre la pauvreté, le sida et le terrorisme».
crioux@compuserve.com
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