Sommet du G8 - La crise de la «gouvernance» mondiale
Zaki Laïdi - Centre d'études et de recherches internationales, Paris. Auteur des ouvrages Le Sacre du présent (Flammarion, 2000), La Gauche à venir - Politique et mondialisation (Éditions de l'Aube, 2001) et Penser la mondialisation (Flammarion, à paraître)
2 juin 2003
Ne nous y trompons pas. Même s'il conduit à un consensus apparent, le sommet d'Évian ne réglera rien. Rien parce que ce n'est pas la vocation d'une scène théâtralisée comme le G8 d'être une instance de décision. Rien, parce que jamais les perspectives de «gouvernance» mondiale n'ont été aussi sombres. Le cycle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) est bloqué, la réforme du Fonds monétaire international (FMI) est reportée, l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto menacée, le financement des pandémies non assuré. À cela, il y a une raison simple. Le système mondial est caractérisé par un retour en force du souverainisme et par une défiance profonde au regard de toute idée de «gouvernance» mondiale.
En effet, depuis le 11 septembre 2001, la mondialisation a pris un cours nouveau. Parce qu'ils mesurent que la mondialisation pouvait se retourner contre eux, les États-Unis ont fait le choix de soumettre toutes leurs décisions aux contraintes de leur sécurité. Cela implique un ralentissement du processus de mondialisation en raison de l'accroissement des contrôles sur les personnes et les biens, le relèvement des primes d'assurance, la réduction des voyages, la persistance d'un climat d'incertitude. Mais cela révèle quelque chose de plus profond encore: la volonté de la plupart des États de voir la globalisation plus comme un processus d'agrandissement de leur puissance nationale que comme une dynamique de dilution de celle-ci. Cette réalité nous a été révélée par le 11 septembre 2001.
Mais ce schéma n'a rien d'inédit. C'est celui qui a prévalu au XIXe siècle quand Londres dominait le monde. D'une certaine manière, c'est le pari des États-Unis: ils veulent bâtir une puissance classique avec les ressources et les technologies du XXIe siècle. Ce collage politique baroque de l'ancien et du moderne s'appuie sur plusieurs règles qui vont influencer le schéma politique de la globalisation. La première consiste à dire qu'aucun principe n'est opposable à la souveraineté de l'État américain en dehors des règles générales du commerce mondial. C'est la raison pour laquelle les États-Unis ne toucheront pas à l'OMC. Ils ont à promouvoir au sein de cette institution un agenda offensif en matière de libéralisation des services financiers, éducatifs, de santé et audiovisuels.
Ils ont également besoin de l'OMC pour défendre les règles de la propriété intellectuelle, qui est une source considérable de revenus pour l'industrie et les services américains. Mais si les États-Unis ne cherchent pas à détruire l'OMC, ils tenteront d'infléchir sa place pour en faire non pas un lieu où l'on développe un ensemble de règles multilatérales contraignantes pour tous, mais un forum où l'on se livrera à un jeu de concessions politiques avec d'autres grands pays comme la Chine, la Russie ou l'Inde.
Sortir du jeu
Le corollaire de cela est que les États-Unis ont moins que jamais d'appétence pour l'idée de «gouvernance» mondiale, d'architecture internationale ou de développement durable. Ils veulent au contraire détruire toute architecture collective susceptible de brider leur souveraineté politique. Certes, les États-Unis ont naturellement intérêt à stabiliser le monde. Mais ils ont perdu la conviction de parvenir à cet objectif en le dotant de règles stables et de disciplines collectives trop contraignants. L'administration Clinton s'était déjà nettement engagée dans cette voie en sortant du jeu l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) pour tenter de régler la crise coréenne.
Mais à la différence de l'administration Clinton qui voulait disposer de moyens de sortie du jeu multilatéral (exit option), l'administration Bush veut clairement sortir du jeu. Quelles sont les nouvelles règles? En réalité elles ne sont pas forcément très claires. Car si, aujourd'hui, les États-Unis ont une vision claire de leurs intérêts et de leur sécurité, ils n'ont pas de véritable schéma mondial. Ils ont abandonné toute référence à l'ordre mondial. Fondamentalement, ils envisagent le monde comme une compétition dure entre États sur fond de mondialisation économique mais aussi terroriste. Et d'une certaine manière ce sont eux qui raisonnent le plus en termes de multipolarité même s'ils cherchent à empêcher son émergence.
Le fait nouveau est que leur souverainisme ne se réduit pas à un choix entre multilatéralisme et isolationnisme. Leur souverainisme est impérial. Cela signifie qu'ils vont plus que jamais s'impliquer dans les affaires du monde mais sans avoir à répondre des conditions ou des contreparties de leur implication. Ils ne casseront pas l'OTAN mais n'hésiteront pas à s'en dispenser. Ils ne détruiront pas l'OMC mais n'hésiteront pas à recourir à des arrangements bilatéraux si le multilatéralisme ne leur procure pas les avantages qu'ils en attendent. Ils ne peuvent pas s'opposer à la Cour pénale internationale, mais ils peuvent faire en sorte de la dévitaliser par des traités bilatéraux d'exception. Ils ne parviendront peut être pas à empêcher l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto, mais leur non-participation constituera une incitation profonde à ne pas le respecter. Il est donc plus que probable que les États-Unis s'opposeront à toute création de nouvelles institutions multilatérales comme l'Organisation mondiale de l'environnement.
Le silence de la Chine
Ce qu'il faut cependant voir, c'est que ce retour au souverainisme est très contagieux et très attractif pour de nombreux États inquiétés par la mondialisation, même s'ils ne sont par ailleurs opposés aux choix américains sur de nombreux dossiers. C'est notamment le cas de la Chine. Certes, la vigueur de la puissance américaine l'inquiète. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle va se faire le chantre du multilatéralisme. La Chine, surtout depuis son adhésion à l'OMC, ne voit la mondialisation que comme un processus d'agrandissement de sa puissance nationale à travers son intégration à l'économie mondiale. Ce calcul de puissance est un calcul de long terme que partage également l'Inde. La Chine veut naturellement affaiblir les États-Unis. Mais elle veut le faire sans être prise en défaut. Personne n'a parlé d'elle pendant la crise irakienne. Elle était opposée aux États-Unis, mais sa discrétion fut telle que celle-ci n'a pu être interprétée à Washington que comme un signe de neutralité bienveillante. En échange, Pékin attend des compensations sur Taïwan, la Corée, le Tibet, les Ouïgours et les droits de l'homme.
La Russie est dans un état d'esprit comparable. Elle joue plus que jamais la carte de l'État-nation soucieux d'acquérir un statut et une reconnaissance perdue. Mais, à la différence de la Chine, elle est moins sereine car elle n'est pas sûre que le temps joue nécessairement pour elle, précisément parce qu'elle sera un jour déclassée par cette même Chine qui colonise humainement déjà une partie de ses terres inhabitées. La Russie est d'ailleurs bien plus à l'aise pour parler de puissance que de «gouvernance». C'est la raison pour laquelle l'idée d'un axe Paris-Berlin-Moscou n'est pas nécessairement la bonne. D'une part parce que la Russie cherche avant tout à avoir un jeu propre. D'autre part parce que l'axe Paris-Berlin-Moscou signifierait que la France organise un pan essentiel de sa politique extérieure en dehors de l'Union européenne.
Dans les pays du Sud, les choses sont moins claires. Ces pays ont toujours vu dans le multilatéralisme un moyen de contenir la puissance des Grands. Mais encore faut-il que celui-ci leur procure de réels avantages. Or, de ce point de vue, le blocage à l'OMC n'est pas de bon augure. Alors que la plupart des pays du Sud ont fait le pari d'une politique de plus grande ouverture commerciale, ils se trouvent confrontés soit à la fermeture de certains marchés, soit à un durcissement des règles du jeu en matière de propriété intellectuelle. Or ce sont les deux domaines où ils peuvent trouver des marges de développement. Vis-à-vis des PMA (pays les moins avancés), l'initiative «Tout sauf les armes» de la Commission européenne, destinée à exempter de droits d'entrée tous les produits en provenance de ces pays, a été émasculée par les lobbys agricoles européens qui ont obtenu un report de son application à 2006 pour les bananes et à 2009 pour le riz et le sucre. Certes, tout le monde sait que la libéralisation des échanges agricoles n'est pas synonyme de développement, d'autant que ce sont les plus avancés parmi les pays en développement qui bénéficieront de l'aubaine. Mais le discours libéral est aujourd'hui confronté à un énorme problème de crédibilité politique. Ceux qui le prônent ne le pratiquent pas toujours. Cette crise de légitimité de la mondialisation s'aggravera encore plus si les États-Unis continuent à être le seul État défavorable à un accord sur le recours aux produits génériques dans les situations d'urgence sanitaire.
De cette situation certains pourront se réjouir en disant que l'impasse politique de la mondialisation ne pourra que conduire au recul du néolibéralisme et à la réhabilitation de l'autonomie politique des États. Mais ce calcul est franchement erroné. Le déficit de «gouvernance» mondiale ne conduit pas à une sorte de Thermidor néolibéral. Bien au contraire, il libère les logiques libérales sans créer de cadre politique susceptible de les encadrer.
Quel autre modèle?
Dans ce schéma, le grand perdant provisoire est l'Europe car elle se trouve dans une période historique charnière où elle ne veut ni ne peut se penser sur le mode classique de la puissance nationale ni dissoudre ses souverainetés nationales résiduelles dans une logique de puissance fédérale. Pour sortir de cette contradiction, l'Europe a choisi un modèle de «gouvernance» par les normes qui est par ailleurs le modèle qu'elle cherche à promouvoir dans l'ensemble du monde. Ce modèle consiste à dépasser la contradiction politique inhérente à un ensemble d'États-nations hétérogènes en créant un modèle de comportement collectif stable, prévisible et accepté de tous. La norme est alors implicitement sensée se substituer à la décision régalienne. Elle est censée rationaliser des comportements politiques nationaux passionnels et erratiques.
Le problème est que ce modèle est en crise. À force de contourner la contrainte politique, il finit par évacuer le politique. C'est tout le problème que pose aujourd'hui le pilotage de l'euro. L'Europe a peut-être cru trop vite que la dynamique d'interdépendance mondiale ne laissait pas d'autre choix au monde que le recours à la «gouvernance» mondiale. La faiblesse de l'Europe n'est pas tant de faire ce pari que de ne pas avoir les moyens de le faire réussir.
En effet, depuis le 11 septembre 2001, la mondialisation a pris un cours nouveau. Parce qu'ils mesurent que la mondialisation pouvait se retourner contre eux, les États-Unis ont fait le choix de soumettre toutes leurs décisions aux contraintes de leur sécurité. Cela implique un ralentissement du processus de mondialisation en raison de l'accroissement des contrôles sur les personnes et les biens, le relèvement des primes d'assurance, la réduction des voyages, la persistance d'un climat d'incertitude. Mais cela révèle quelque chose de plus profond encore: la volonté de la plupart des États de voir la globalisation plus comme un processus d'agrandissement de leur puissance nationale que comme une dynamique de dilution de celle-ci. Cette réalité nous a été révélée par le 11 septembre 2001.
Mais ce schéma n'a rien d'inédit. C'est celui qui a prévalu au XIXe siècle quand Londres dominait le monde. D'une certaine manière, c'est le pari des États-Unis: ils veulent bâtir une puissance classique avec les ressources et les technologies du XXIe siècle. Ce collage politique baroque de l'ancien et du moderne s'appuie sur plusieurs règles qui vont influencer le schéma politique de la globalisation. La première consiste à dire qu'aucun principe n'est opposable à la souveraineté de l'État américain en dehors des règles générales du commerce mondial. C'est la raison pour laquelle les États-Unis ne toucheront pas à l'OMC. Ils ont à promouvoir au sein de cette institution un agenda offensif en matière de libéralisation des services financiers, éducatifs, de santé et audiovisuels.
Ils ont également besoin de l'OMC pour défendre les règles de la propriété intellectuelle, qui est une source considérable de revenus pour l'industrie et les services américains. Mais si les États-Unis ne cherchent pas à détruire l'OMC, ils tenteront d'infléchir sa place pour en faire non pas un lieu où l'on développe un ensemble de règles multilatérales contraignantes pour tous, mais un forum où l'on se livrera à un jeu de concessions politiques avec d'autres grands pays comme la Chine, la Russie ou l'Inde.
Sortir du jeu
Le corollaire de cela est que les États-Unis ont moins que jamais d'appétence pour l'idée de «gouvernance» mondiale, d'architecture internationale ou de développement durable. Ils veulent au contraire détruire toute architecture collective susceptible de brider leur souveraineté politique. Certes, les États-Unis ont naturellement intérêt à stabiliser le monde. Mais ils ont perdu la conviction de parvenir à cet objectif en le dotant de règles stables et de disciplines collectives trop contraignants. L'administration Clinton s'était déjà nettement engagée dans cette voie en sortant du jeu l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) pour tenter de régler la crise coréenne.
Mais à la différence de l'administration Clinton qui voulait disposer de moyens de sortie du jeu multilatéral (exit option), l'administration Bush veut clairement sortir du jeu. Quelles sont les nouvelles règles? En réalité elles ne sont pas forcément très claires. Car si, aujourd'hui, les États-Unis ont une vision claire de leurs intérêts et de leur sécurité, ils n'ont pas de véritable schéma mondial. Ils ont abandonné toute référence à l'ordre mondial. Fondamentalement, ils envisagent le monde comme une compétition dure entre États sur fond de mondialisation économique mais aussi terroriste. Et d'une certaine manière ce sont eux qui raisonnent le plus en termes de multipolarité même s'ils cherchent à empêcher son émergence.
Le fait nouveau est que leur souverainisme ne se réduit pas à un choix entre multilatéralisme et isolationnisme. Leur souverainisme est impérial. Cela signifie qu'ils vont plus que jamais s'impliquer dans les affaires du monde mais sans avoir à répondre des conditions ou des contreparties de leur implication. Ils ne casseront pas l'OTAN mais n'hésiteront pas à s'en dispenser. Ils ne détruiront pas l'OMC mais n'hésiteront pas à recourir à des arrangements bilatéraux si le multilatéralisme ne leur procure pas les avantages qu'ils en attendent. Ils ne peuvent pas s'opposer à la Cour pénale internationale, mais ils peuvent faire en sorte de la dévitaliser par des traités bilatéraux d'exception. Ils ne parviendront peut être pas à empêcher l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto, mais leur non-participation constituera une incitation profonde à ne pas le respecter. Il est donc plus que probable que les États-Unis s'opposeront à toute création de nouvelles institutions multilatérales comme l'Organisation mondiale de l'environnement.
Le silence de la Chine
Ce qu'il faut cependant voir, c'est que ce retour au souverainisme est très contagieux et très attractif pour de nombreux États inquiétés par la mondialisation, même s'ils ne sont par ailleurs opposés aux choix américains sur de nombreux dossiers. C'est notamment le cas de la Chine. Certes, la vigueur de la puissance américaine l'inquiète. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle va se faire le chantre du multilatéralisme. La Chine, surtout depuis son adhésion à l'OMC, ne voit la mondialisation que comme un processus d'agrandissement de sa puissance nationale à travers son intégration à l'économie mondiale. Ce calcul de puissance est un calcul de long terme que partage également l'Inde. La Chine veut naturellement affaiblir les États-Unis. Mais elle veut le faire sans être prise en défaut. Personne n'a parlé d'elle pendant la crise irakienne. Elle était opposée aux États-Unis, mais sa discrétion fut telle que celle-ci n'a pu être interprétée à Washington que comme un signe de neutralité bienveillante. En échange, Pékin attend des compensations sur Taïwan, la Corée, le Tibet, les Ouïgours et les droits de l'homme.
La Russie est dans un état d'esprit comparable. Elle joue plus que jamais la carte de l'État-nation soucieux d'acquérir un statut et une reconnaissance perdue. Mais, à la différence de la Chine, elle est moins sereine car elle n'est pas sûre que le temps joue nécessairement pour elle, précisément parce qu'elle sera un jour déclassée par cette même Chine qui colonise humainement déjà une partie de ses terres inhabitées. La Russie est d'ailleurs bien plus à l'aise pour parler de puissance que de «gouvernance». C'est la raison pour laquelle l'idée d'un axe Paris-Berlin-Moscou n'est pas nécessairement la bonne. D'une part parce que la Russie cherche avant tout à avoir un jeu propre. D'autre part parce que l'axe Paris-Berlin-Moscou signifierait que la France organise un pan essentiel de sa politique extérieure en dehors de l'Union européenne.
Dans les pays du Sud, les choses sont moins claires. Ces pays ont toujours vu dans le multilatéralisme un moyen de contenir la puissance des Grands. Mais encore faut-il que celui-ci leur procure de réels avantages. Or, de ce point de vue, le blocage à l'OMC n'est pas de bon augure. Alors que la plupart des pays du Sud ont fait le pari d'une politique de plus grande ouverture commerciale, ils se trouvent confrontés soit à la fermeture de certains marchés, soit à un durcissement des règles du jeu en matière de propriété intellectuelle. Or ce sont les deux domaines où ils peuvent trouver des marges de développement. Vis-à-vis des PMA (pays les moins avancés), l'initiative «Tout sauf les armes» de la Commission européenne, destinée à exempter de droits d'entrée tous les produits en provenance de ces pays, a été émasculée par les lobbys agricoles européens qui ont obtenu un report de son application à 2006 pour les bananes et à 2009 pour le riz et le sucre. Certes, tout le monde sait que la libéralisation des échanges agricoles n'est pas synonyme de développement, d'autant que ce sont les plus avancés parmi les pays en développement qui bénéficieront de l'aubaine. Mais le discours libéral est aujourd'hui confronté à un énorme problème de crédibilité politique. Ceux qui le prônent ne le pratiquent pas toujours. Cette crise de légitimité de la mondialisation s'aggravera encore plus si les États-Unis continuent à être le seul État défavorable à un accord sur le recours aux produits génériques dans les situations d'urgence sanitaire.
De cette situation certains pourront se réjouir en disant que l'impasse politique de la mondialisation ne pourra que conduire au recul du néolibéralisme et à la réhabilitation de l'autonomie politique des États. Mais ce calcul est franchement erroné. Le déficit de «gouvernance» mondiale ne conduit pas à une sorte de Thermidor néolibéral. Bien au contraire, il libère les logiques libérales sans créer de cadre politique susceptible de les encadrer.
Quel autre modèle?
Dans ce schéma, le grand perdant provisoire est l'Europe car elle se trouve dans une période historique charnière où elle ne veut ni ne peut se penser sur le mode classique de la puissance nationale ni dissoudre ses souverainetés nationales résiduelles dans une logique de puissance fédérale. Pour sortir de cette contradiction, l'Europe a choisi un modèle de «gouvernance» par les normes qui est par ailleurs le modèle qu'elle cherche à promouvoir dans l'ensemble du monde. Ce modèle consiste à dépasser la contradiction politique inhérente à un ensemble d'États-nations hétérogènes en créant un modèle de comportement collectif stable, prévisible et accepté de tous. La norme est alors implicitement sensée se substituer à la décision régalienne. Elle est censée rationaliser des comportements politiques nationaux passionnels et erratiques.
Le problème est que ce modèle est en crise. À force de contourner la contrainte politique, il finit par évacuer le politique. C'est tout le problème que pose aujourd'hui le pilotage de l'euro. L'Europe a peut-être cru trop vite que la dynamique d'interdépendance mondiale ne laissait pas d'autre choix au monde que le recours à la «gouvernance» mondiale. La faiblesse de l'Europe n'est pas tant de faire ce pari que de ne pas avoir les moyens de le faire réussir.
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