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Option culture

28 mai 2003 
Dans un ouvrage paru l'automne dernier chez Bellarmin, l'ancien directeur du Musée de la civilisation, à Québec, se paie une gentille utopie. Roland Arpin imagine, en ouverture de ses Territoires culturels, un premier ministre se levant à l'Assemblée nationale pour énoncer une nouvelle perspective politique.

Au lieu de poursuivre sur la voie de l'économisme, celle suivie depuis des décennies sans pour autant éliminer l'exclusion et la pauvreté, ce chef de gouvernement visionnaire suggère d'explorer une méthode nouvelle qu'il appelle l'option culture. C'est une manière d'agir et de penser qui relègue la démarche économique et financière au second plan et la met à son service. La culture deviendrait ainsi la priorité mais surtout la lorgnette par laquelle l'État envisagerait le reste.

Le vrai premier ministre, Jean Charest, livrera, la semaine prochaine, son discours inaugural à l'Assemblée nationale. Et, franchement, Roland Arpin serait aussi étonné que vous de l'entendre mettre en haut de la liste des préoccupations gouvernementales ce qui, pourtant, fonde la vie en société.

Dans le discours public et surtout le discours politique, le rapport à la culture est lui-même soumis aux questions d'argent, de commerce, de box-office, d'espèces sonnantes et trébuchantes. La ministre de la Culture, Line Beauchamp, n'a de temps ces jours-ci que pour l'examen des budgets qu'on va daigner lui laisser. Mais elle protégera l'argent destiné aux artistes, a-t-elle promis. De même qu'elle ne renonce pas aux engagements de son parti d'améliorer le statut fiscal des créateurs. Quitte, comme de raison, à couper un peu dans le béton pour mieux soutenir la création.

Discours cliché, bien sûr, qui n'a rien de partisan. En 1994, quand Marie Malavoy avait pris les rênes de ce ministère, elle s'était dépêchée de «donner des garanties aux artistes quant à la part du budget consacré à la Culture». En 1996, Louise Beaudoin, prenant la succession, affirmait que «le temps du béton est terminé». Il fallait, déjà, s'occuper de fonctionnement, de production et de création. Ces ministres, il faut le dire, répètent ce qu'elles entendent et répondent aux demandes du beau milieu.

Bien sûr, il faut de l'argent pour agir. Mais les efforts en matière de culture sont surtout tournés vers l'offre et négligent le développement de la demande, l'élargissement des publics, l'accès à la culture de ceux qui se sentent, lorsqu'ils la fréquentent, en pays étranger. Le comédien Raymond Cloutier dénonçait l'hiver dernier cette propension à développer des créateurs, de grands festivals ou des productions exportables mais à oublier le développement culturel de l'ensemble de la population.

Pas plus que le ministre de l'Agriculture ne devrait être le porte-parole des cultivateurs au sein du gouvernement, pas plus le titulaire de la Culture ne doit se percevoir comme le représentant des créateurs. La «clientèle» du ministère n'est pas une clientèle. C'est un peuple. Sa mission n'est pas économique, elle est civilisatrice. La culture fonde l'identité personnelle, nourrit l'imaginaire, crée un savoir, ouvre les horizons, façonne les liens entre les habitants d'une collectivité.

Le temps libre représente une proportion plus élevée que jamais d'une journée normale. Le loisir occupe au Québec près de six heures par jour en moyenne, selon le professeur Gilles Pronovost. Environ 40 % de ce temps est consacré à la télévision mais une demi-heure à peine aux autres activités culturelles, dont la pratique a d'ailleurs connu un léger déclin récemment.

De plus, sauf pour certaines activités, le champ culturel demeure profondément stratifié selon le revenu, l'emploi et la scolarité. Certains secteurs échappent à ce clivage, y compris celui des musées, dont la fréquentation s'est d'ailleurs accrue ces dernières années. Or les musées sont des établissements construits en béton! Ils sont des lieux où on peut amener les élèves en autobus jaune. On y fait des rencontres et on y trouve des guides, des interprètes qui complètent l'opération de diffusion des oeuvres en favorisant chez ceux qui les fréquentent, souvent pour la première fois, leur compréhension.

Grâce à la télévision, à Internet et aux médias en général, la culture est relativement accessible. Mais elle l'est en brut. Pour en saisir la valeur et la signification, tout comme pour l'information dans un journal, la plupart des gens ont besoin d'interprètes qui agissent comme intermédiaires entre le créateur et le public. Ces interprètes sont là aussi pour inciter à la découverte. Ce sont dans les institutions, celles qui ont pignon sur rue dans des immeubles en béton, qu'on les recrute, les forme et les rend disponibles.

L'allergie au béton cache une allergie aux grandes institutions publiques. Les bibliothèques, par exemple, sont encore perçues par les élus municipaux généralement comme des lieux de loisir ou de divertissement plutôt que comme des institutions stratégiques de transmission de la culture et de développement (voir «Les librairies et les bibliothèques publiques», par Jean-Paul Baillargeon, dans Traité de la culture, INRS Urbanisation, Culture et Société).

La Grande Bibliothèque souffre encore de ce préjugé mal fondé contre les grandes institutions que l'on assimile à l'élitisme. Au contraire, les grandes institutions sont des figures de proue, des charpentes sur lesquelles le reste du milieu peut s'appuyer. Elles sont des porte-parole, des forteresses bien plus difficiles à tuer que la nuée de petites organisations condamnées à mendier leur pitance. Dans le grand jeu budgétaire annuel, qui croyez-vous a le plus de chance de triompher? Le milieu hyper-institutionnalisé de la santé ou celui, super éclaté, de la culture?

Enfin, le béton culturel a d'autres avantages, dont celui de structurer la ville ou un quartier, de devenir un point de repère, un lieu de rencontre, un site emblématique, aussi porteur de sens, peut-être plus, qu'un stade de baseball ou qu'un magasin à rayons.

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.






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