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Les Invasions barbares - L'historien qui ne comprend rien à l'histoire

27 mai 2003 
Tous les «istes» et attributs de l'affiche publicitaire du dernier Arcand sont les réelles invasions barbares, l'aurait-on perçu? Mais le «isme» superbement absent qui les résume tous, parfaitement et intégralement, qui personnifie exactement «le» barbare, le «barbare subtil», le ver qui ronge de l'intérieur, ruinant toute civilisation digne de ce nom, toute politique justifiée, toute éthique universelle, toute pensée et tout discours vrais, le «isme» des «ismes», c'est le sophisme.

[...] Il est un petit peu question du sens de la vie et de la mort dans Les Invasions barbares. Les dialogues, souvent drolatiques, sont parfois philosophiques, inscrits dans une intellectualité «résolument moderne». Mais on me permettra une digression philosophique nécessaire: il n'y a aucun discours «moderniste» qui fut élaboré et soutenu sans incorporer les postulats de la modernité allemande. Mais ces chers Allemands ont été viscéralement incapables de penser autre chose qu'une chimère romantico-scientifique. En tant qu'il porte un discours, le film Les Invasions barbares assume ces postulats de la pensée allemande qu'on peut décrire selon les appellations génériques suivantes: le «subjectivisme de la connaissance» et le «relativisme des valeurs».

Or il s'agit là des deux plus grands sophismes jamais inventés, des deux plus barbares énormités qu'on a fait gober au monde, des fautes les plus meurtrières de l'histoire qui, après avoir anéanti les millions de vies dont parle le film, atteignent l'âme des civilisations composées d'hommes et de femmes qui n'en finissent plus d'être morts d'insignifiance.

Je me sens en droit de dire que Rémy est un historien qui ne comprend rien à l'histoire. Les horreurs de l'histoire n'en font pas une histoire d'horreur. Car l'être humain a le temps, au sens le plus strict; nous le possédons, et la juxtaposition cinématographique des faits de l'histoire ne fournit aucune intuition de son sens, comme dirait Bergson. Le genre humain a le temps pour être ce qu'il est et le temps a l'humanité pour donner sa mesure. «L'homme est la mesure de toutes choses» de Protagoras n'est pas un postulat relativiste, mais une vérité profonde.

Les coups de gueule de Rémy-coureur-de-jupons ne portent pas la moindre trace d'un début de lucidité face au temps qu'on a — lui qui, pourtant, devrait en être au stade où on prend le temps de réfléchir avant de parler. Mais j'avoue que le confort indifférent de l'isolation dans l'héroïne dispense assez efficacement du besoin de réfléchir avec fécondité en rencontrant la réalité. La réalité est un continuum: nulle chose ni personne n'est isolée, et c'est l'isolement qui sécrète l'absurde. «Donnez-moi deux lignes de l'écriture d'un homme et je le ferai pendre», déclarait le terrible Laubardemont; de même, avec des faits isolés, on trouve très aisément ce qu'il faut pour déclarer que le passé des civilisations est une histoire d'horreur.

Les Invasions barbares requiert une suite pour répondre au cynisme arrosé de vin et de relations d'amitiés individualistes de son propos. Car le discours des Invasions barbares est faux, et il vaudrait mieux se faire à l'idée que c'est la vérité qui aura le dernier mot. Évidemment, la critique encense le film: l'esthétisme romantique dégénéré, autrement dit «l'attrait subjectif» de la construction du discours, est devenu le seul critère de sa valeur.

Mais quand vous entendez nos bons acteurs dire des paroles intelligentes dans les Invasions, dites-vous bien que ce sont elles, les barbares...






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