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L'humanité disqualifiée

Serge Truffaut   10 juin 2002 
Il y a des renaissances franchement nauséabondes. L'esclavagisme est l'une d'entre elles, si ce n'est la première d'entre elles. Depuis la chute du Mur, le nombre de femmes et d'enfants enlevés et vendus ne cessent de progresser. Selon un récent rapport, le monde compterait entre 700 000 et quatre millions de personnes subissant quotidiennement la tyrannie d'autrui.

Le rapport sur l'esclavagisme dans le monde publié tout récemment par le département d'État américain est le deuxième, et seulement le deuxième, du genre. Que l'on ne se soit pas consacré à l'étude de ce phénomène antérieurement est très révélateur de l'indifférence et de l'impuissance d'un nombre imposant de gouvernements. Car la renaissance d'un des pires fléaux dans l'histoire de ce qu'on appelle l'humanité ne date pas d'hier, mais bien d'avant-hier. Tout un chacun sait fort bien que la soumission d'enfants aux diktats de la production de biens est devenue de plus en plus prononcée au fur et à mesure que l'on a fait sauter les balises législatives articulées pour policer le monde du travail. Tout un chacun sait également que la soumission de jeunes femmes à des fins sexuelles s'est répandue à la vitesse grand V aux lendemains de la chute du Mur. En clair, le plus odieux des trafics a repris son essor depuis une bonne quinzaine d'années.


Bizarrement, pour rester poli, ce n'est qu'en l'an 2000 que le Protocole pour la prévention, la suppression et la punition du trafic de personnes, composé sous l'égide de l'ONU, a été adopté. À ce jour, 104 nations ont signé ce traité qui prévoit notamment l'application de sanctions à l'égard de pays n'ayant pas adopté une législation adéquate. Autrement dit, 82 pays se moquent encore et toujours d'un protocole dont il est d'autant plus impérieux d'observer certaines règles que l'Organisation internationale du travail (OIT) assure qu'il y a bel et bien quatre millions d'esclaves dans le monde. Parmi eux, ces 82, d'après le rapport confectionné par le département d'État en association avec plusieurs ONG réparties sur le globe, 19 affichent un bilan lamentable; la plupart sont musulmans.


Avant d'en détailler certains vices, il faut mentionner un aspect de méthode important. Le processus esclavagiste a été subdivisé en trois dimensions ou séquences. Il y a les pays-sources, soit ces nations où l'on ferme les yeux sur ceux qui enlèvent les ressortissants; l'exemple le plus notable est l'Éthiopie. Il y a les pays où l'on ne fait rien pour freiner la circulation d'esclaves; le Mexique où la Hongrie sont de bons exemples de cela. Il y a enfin les pays qui reçoivent ces esclaves et qui ne font rien pour empêcher leur exploitation; les monarchies pétrolières du golfe Persique sont les championnes du genre. Cela précisé, dans bien des pays les trois cas de figure sont réunis; le Soudan est à cet égard éloquent, si l'on ose dire.


Au sein de ce pays, des centaines d'Ougandais enlevés par des groupes de rebelles ont été réduits à l'état d'esclaves sexuels et de domestiques lorsqu'on ne transforme pas les enfants en soldats. Des centaines de Soudanais sont vendus comme esclaves à la Libye en passant par le Tchad. Pire, les autorités gouvernementales ont établi le troc suivant avec les milices armées qui lui sont proches: en échange du soutien militaire que ces dernières apportent, les autorités ferment les yeux sur leur trafic.


En Arabie Saoudite, on a beau avoir interdit l'esclavagisme en 1962 — en 1962 seulement! —, les choses n'ont pas changé. Il n'existe en effet aucune loi criminalisant spécifiquement ce trafic. Plus choquant, toute une série de métiers sont pour ainsi dire hors convention, hors contrat, hors législation. Plus exactement, des boulots liés à l'agriculture, aux transports et autres ne sont pas du tout réglementés. Enfin, en ce qui concerne la protection des victimes, l'Arabie Saoudite s'avère l'un des pays les plus indignes qui soient.


En Russie, où ce phénomène présente un profil différent par exemple de celui de l'Arabie Saoudite, le trafic est avant tout à des fins sexuelles. La Russie est un pays-source où le recrutement à des fins de prostitution est grandement favorisé pour la simple raison qu'il n'est pas criminalisé. Là, comme d'ailleurs dans bien d'autres pays, les trafiquants profitent du vide juridique avec d'autant plus de célérité que l'investissement afférent à cette activité, ont pris soin de noter les auteurs du rapport, est beaucoup plus faible que celui inhérent à la drogue.


Que des milliers, voire des millions de personnes soient actuellement réduites à l'esclavage est une telle abjection qu'elle devrait susciter une indignation active de tous.
 
 
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